L’ABBÉ CLÉMENT AUBRY
C'é‘ait en 1810, que deux jeunes gens faisant leurs classes au Collége de Montréal, en sortaient brusquement pour courir vers leur mère, qui se mourait. Le cœur boulversé par la triste nouvelle, ils interrompaient leurs larmes par quelques paroles comme celles-ci: ‘Si maman meurt, nous ne retournerons pas au collége.”
Cependant, arrivés à temps pour recueillir un dernier baiser sur-les lèvres de leur mère, les deux frères assistèrent à ses funérailles ; et au retour, ils entendaient ces paroles, prononcées avec émotion par leur père: ‘Mes enfants,
retournez au collége; ça été le désir de votre mère.”
Ils rétournèrent au collége, terminèrent leurs études, prirent tous deux la soutane, et furent suivis dans la même voie par un troisième frère, qui entra aussi dans le sacerdoce.
L'ai..é de ces trois frères vient de mourir:
M. Clément Aubry a terminé sa longue carrière sacerdotale le 4 de septembre dernier.
Il était né le onze octobre 1793, dans la paroisse de St. Laurent, Ile de Montréal, dans le rang appelé Vertu. Cette paroisse a donné une vingtaine de prêtres ; dix sont nés a Vertu.
La famille Aubry remonte à l’origine de la colonisation de l’Ile de Montréal : la côte Vertu en a été le berceau. (1)
(1) Nous profitons ici de l’occäsion pour déclarer que nous n’avons plus aucun doute sur l'exactitude. de la généalogie de la famille Aubry, telle que retracée par l'abbé Tanguay. Il est impossible que le savant généalogiste, qui a eu sous les yeux tous les actes, se soit trompé. Les explications qu'il nous a données, lorsque nous avons eu l'honneur de le voir, dernièrement, nous ont complètement satisfait. D'abord. ec Cornelius a bien pu émigrer et vivre en Bretague avant de venir au Canada, et par conséquent parler à ses-enfants des côtes de l’An: gleterre. Ensuite, il ne se peut pas que le premier ancêtre de la famille ait pu venir au Canada de la Louisiane, comme
Clément Aubry, le père de celui dont nous esquissons la vie, comptait parmi ses aïeux une suite de cultivateurs, remarquables par leur honnêteté et leur piété. La seconde épouse (car une première femme était morte sans lui laisser d’enfants) Josephte Cousineau, était issue d’une ancienne famille de la même paroisse. C'était une sainte femme, qui se levait souvent la nuit pour prier, et dont le plus grand désir était de voir ses enfants dans le sacerdoce. Père Clément Aubry, homme austère et laborieux, s’il en fut jamais, craignait qu’ils ne profitassent pas du bienfait de l'éducation. Mais d’un carac-
les dates bien connues le prouvent clairement. Mais ce qui est très-possible, au contraire, et qui semble en effet avoir eu lieu, c’est que, dans la famille, on a pris François Aubry, le premier du nom mentionné dans les registres de Saint-Laurent pour le premier ancêtre venu au pays, tandis qu'il est le fils de Tec Cornelius, établi sur la rivière L’'Assomption.s C’est ce François qui aurait été enrôû.é encore jeune, qui aurait combattu, qui aurait été blessé, comme on en a conservé le souvenir dans la famille, et que l’on ferait venir au Canada de la Louisiane, tandis qu'en réalité il y était né, et y revenait, après la campagne, pour s'établir à Saint-Laurent. Il est donc facile de concilier les traditions vagues de la famille avec les données certaines de la science.
Tuos. A. Cu.
tère généreux, et plein d’estime pour son épouse, il voulut rester veuf, et travailler le reste de ses jours pour exécuter ses dernières volontés.
Il a réussi.
Le jeune Clément avait commencé son cours d’études en 1806, l’année même de l'ouverture du nouveau collége que MM. les Sulpiciens venaient de bâtir à Montréal. IL arrivait en - même temps que plusieurs jeunes talents distingués. Citons en particulier le Dr. Caseneuve, l'un des fondateurs du Collége de L'Assomption, talent classique hors ligne, le premier talent, a-t-on dit pendant longtemps, qui soit entré au Collége de Montréal. Mais si Caseneuve était la tête de la classe, il trouvait du moins dans C. Aubry un rival digne de lui.
Après un cours marqué par une application constante, des succès brillants, une conduite inaltérable, CG. Aubry, décidé pour la vie ecclésiastique, recevait de son ancien directeur, le vénérable Roque, une lettre en date du 30 août 1814, dans laquelle nous lisons ces mots :
‘Monseigneur, qui veut des gens de confiance ‘“ pour sa maison de Nicolet, vous réserve pour ‘“ cette maison. Je pense que vous vous prépa- ‘€ rerez à soutenir la réputation que nous vous ‘ avons donnée auprès de lui.”
Eñ arrivant à Nicolet, il fut chargé de la classe de Versification ; et montant avec ses élèves, de classe en classe, pendant cinq ans, il ne les quitta qu’à la fin de leurs études. Il avait si bien soutenu sa réputation, que l’évêque Plessis lui demanda, au bout de trois ans, s’il se plaisait à enseigner ; et sur sa réponse affirmative, il lui exprima le désir de le voir continuer et achever le cours des mêmes élèves, ajoutant : ‘‘ Je n'oublierai pas le temps que vous passerez ici dans l'enseignement.”
Dans sa classe, se trouvaient des jeunes gens remarquables, comme MM. Baillargeon et Angus McDonell, qui devinrent, le premier, archevêque de Québec; et le second, grand-vicaire a Kingston.
Il déploya à Nicolet les mêmes qualités saillantes qui le distinguèrent toute sa vie: toujours étudiant et lisant beaucoup, gai, d’un caractère aimable, faisant des espiègleries à ses confrères, rachetant ses distractions par des bons mots, versifiant quelquefois avec son ami Pierre Laviolette, dans les petites fêtes de collége,
Enfin il quitte Nicolet dans l'automne de 1819, pour se préparer aux ordres au Grand-Sémi-naire de Québec.
Ordonné prêtre le 6 décembre de la même année, il est nommé vicaire à Varennes, où il demeura près de deux ans.
Il partit de là en 1821 pour les missions du Golfe. Pendant trois ans, il eut à desservir neuf églises ou chapelles, disseminées sur une côle de plus de quarante lieues, et dont les principales étaient à Bonaventure et à Percé. Il n’y avait pourtant sur cette vaste étendue que 553 communiants en 1822.
A cette époque, il avait de la santé à foison, suivant son expression dans une lettre à son oncle, le curé de Contrecœur. Robuste et vigoureux, il faisait jusqu’à vingt-cinq lieues à la raquette, et le soir il était encore plus agile que les hommes qui l’accompagnaient.
Au retour des missions, il entra dans le ministère curial, et y travailla pendant trente-neuf ans, partagés comme suit : cinq à la Présentation d’abord, puis sept à St-Athanase d’Iberville, quatorze à la Rivière-des-Prairies, dix à l’Ile Perrot, et trois à St-Benoit, où il s’est retiré du saint ministère, et a passé ses dernières années.
En outre de ces trente-neuf ans, il a passé une année (de 36 à 37) au collége de St-Hyacinthe ;
et une autre année (de 51 à 52) à celui de Ste- Thérèse.
Pendant qu'il était à St-Athanase, grande paroisse, qui s’étendait alors sur le bord du Richelieu jusqu'aux lignes, et où il était seul— les vicaires étant rares à cette époque—le travail du ministère, des jeûnes fréquents et prolongés, et peut-être aussi un mauvais régime hygiénique, avaient altéré sa santé. D'ailleurs il aimait toujours l’étude. Il voulut donc, à deux reprises; retourner à l’enseignement. Mais la vie trop sédentaire du collége, et le régime de la communauté n’allant plus à son âge et à ses habitudes, il dut reprendre le saint ministère.
Il aima, avons-nous dit, toujours l'étude.
Souvent, dans son presbytère, à l'heuredes repas, il fallait l’avertir à plusieurs reprises, pour le détacher d’un livre ou d'un journal qui l’intéressait. Aussi avait-il acquis des connaissances étendues, et l’on a-été témoins plusieurs fois de l'intérêt qu’elles donnaient à sa conversation.
Doué d’une grande mémoire, il connaissait toutes les familles, et tous les hommes tant soit peu importants qui ont vécu dans le pays depuis quatre-vingts ans.
LA
D'une conduite constamment irréprochable, il n’a jamais eu de difficultés dans la direction d’une paroisse ou d’une classe.
Nulle part il n’a eu d’ennemis,
IL n’a laissé partout où il a vécu que de bons souveni”s.
Toujours modeste, il laissait a d’autres l’initiative dans beaucoup d’affaires et de discussions où il aurait brillé par son esprit et son savoir. S'il eût mis de l’énergie et de la persévérance à soutenir une idée, à poursuivre un projet, à pousser une affaire, il aurait été un génie.
Ne faisons pas comme lui en oubliant qu'il avait une très-belle voix. Dans son beau iemps, s’il chantait un cantique ou une chansonnette, c'était à ravir. Pour lui, il ne s'était aperçu de cela qu’à la fin de ses études, et avant le déclin de l’âge il l’avait déjà oublié.
En un mot, caractère aimable, esprit fin, imagination vive,. mémoire puissante, jugement sain, bon cœur, voilà Clément Aubry ; voilà l’homme modeste qui ne croyait pas assez à sa puissance intellectuelle.
Ajoutons que ce bon prêtre à vu venir la mort avec calme, et que dans sa dernière maladie,
ayant l’usage parfait de son esprit, il a reçu plu- ‘sieurs fois cette divine nourriture, qu'il avait donnée tant de fois aux malades, et que, plein de résignation chrétienne, la douleur n’a pu lui arracher une seule plainte.