DE BEAUPRÉ LE 22 JUILLET
Mes chers Frères,
Mgr l'Archevêque de Cyrène, que les devoirs de sa •charge pastorale empêchent d'être présent à cette funèbre cérémonie, m'a prié de vous adresser la parole à sa place, afin de rendre en son nom, au nom du clergé et de la population catholique du diocèse, un dernier hommage à la mémoire du Révérend Père Fiévez.
La tâche qui m'est imposée est bien au-dessus de mes forces. Cependant, comment refuser de donner cette marque de profonde vénération à l'illustre religieux qui vient de nous quitter et qui emporte avec lui de si universels regrets, en même temps qu'il nous laisse de si grands exemples ?
Il me serait impossible sans doute de faire du Père Fiévez un éloge digne à la fois et du religieux lui-même et de la famille religieuse dont il a été l'ornement, l'édification et la gloire.
Puissé-je au moins, en face de cette tombe qui est à elle seule la plus éloquente prédication, être l'écho affai-
bli mais fidèle des sentiments qui animent Mgr l'Administrateur, dont l'estime pour le Père Fierez n'a été égalée que par celle qu'il porte à la Congrégation tout entière de saint Alphonse, des sentiments de ses frères en religion, ses compagnons d'armes et les plus intimes témoins de sa vie de religieux, des sentiments des membres du clergé et des fidèles de l'archidiocèse et de la Province de Québec tout entière, et plus spécialement des paroissiens de la bonne Sainte-Anne, qui ont eu plus souvent sous les yeux le spectacle de ses vertus, qui plus souvent aussi ont été nourris du pain fortifiant de sa parole soit au tribunal de la Pénitence, soit du haut de cette chaire.
Essayons de retracer brièvement les principaux traits d'une carrière si bien remplie qu'elle rappelle la vie, les vertus, les exemples, les travaux apostoliques de ceux de ses enfants que l'Eglise honore comme des saints et qu'elle propose à notre imitation.
Toute la vie du Père Fiévez peut se résumer en deux mots. Il fut un saint religieux et un grand missionnaire.
Lorsqu'un homme, doué d'une intelligence supérieure. de qualités hors ligne pouvant le conduire à tous les SUC et aux plus hautes dignités, est déjà arrivé à la maturité de l'âge, et qu'il occupe, dans la milice sacerdotale, un poste d'honneur et de confiance, si cet homme se décide tout-à-coup, dans la plénitude de son indépendance, de sang-froid, après mûre réflexion, en dehors de tout entraînement juvénile, à faire le sacrifice de sa liberté et d(^ B8
volonté propre, il est certain qu'il se révèle et s'impose à l'attention universelle comme une âme d'élite, fortement trempée, appelée à atteindre les sommets les plus éK ■
de la, vertu et de la perfection chrétienne.
Tel fut le Père Fiévez. Il avait quitté le monde pour se faire prêtre et avait par là même renoncé au plus bel avenir dans le monde et selon les idées du monde. Dans la milice ordinaire de Jésus-Christ où il s'enrôla d'abord, ses talents comme ses vertus lui ouvraient une carrière très brillante et des plus honorables. Déjà même il en avait franchi presque d'un bond les premières étapes, lorsque, s'arrêtant tout-à-coup, pris d'un désir irrésistible, inspiré d'en haut, de se sanctifier lui-même davantage tout en travaillant avec plus d'efficacité à la sanctification des autres, brûlant de consacrer irrévocablement et d'une manière complète à la gloire de Dieu et au salut des âmes les nobles facultés qu'il avait reçues en partage, il entre résolument dans la Compagnie de Saint-Alphonse et embrasse avec passion une vie de pénitence, de renoncement et de sacrifices. Sur le seuil même du monastère qui ouvrit avec joie ses portes à une vocation aussi sûre, à une recrue aussi précieuse, il abdiqua généreusement et pour toujours cette liberté et cette indépendance dont les hommes, les hommes supérieurs surtout, sont d'ordinaire, et avec raison, si fiers et si jaloux.
Le Père Fiévez, nature d'élite, caractère élevé, cœur d'or, intelligence de premier ordre, n'était pas homme à faire les choses à demi. Du moment qu'il se faisait religieux, il ne pouvait être qu'un parfait religieux.
C'est aussi le témoignage unanime, éclatant, que lui rendent, sans hésitation comme sans réserve, ses supérieurs et ses frères en religion. Et je puis ajouter que ce témoignage est confirmé par la voix populaire. Si nous n'avons pas été à même de le voir dans la retraite et la solitude du cloître, nous l'avons vu, le pays tout entier l'a vu et admiré dans sa vie publique, je veux dire dans sa carrière apostolique. L'amour que lui portaient nos braves populations, l'estime profonde, la vénération sans
bornes qu'avait pour lui le clergé, témoignent hautement non seulement de ses éminentes qualités comme orateur sacré et comme missionnaire, mais aussi de ses grandes vertus comme religieux.
Religieux, il l'était dans toute la force du mot. Il Tétait par la pratique parfaite des conseils évangéliques sans doute, puisque c'est en cela que consiste l'essence même de la vie religieuse. Il l'était encore par toutes les vertus qui se rattachent à ces conseils, par l'humilité, la douceur, l'amabilité, en un mot par toutes ces qualités spirituelles qui sont comme l'efflorescence naturelle de la vie religieuse, de même que les feuilles et les fleurs dont se pare et se couronne un arbre vigoureux et magnifique, sont le produit naturel de la sève intérieure et fécondante qui coule dans le tronc, les branches et les rameaux.
A l'exemple du divin Maître et des plus grands saints de l'Eglise, autant il était mortifié, sévère à lui-même, autant il se montrait miséricordieux, doux et conciliant pour les autres. Sa sainteté avait ce caractère persuasif et séduisant, qui attire et fait pratiquer la religion par amour de Dieu sans doute et par souci du devoir, mais aussi à cause des beautés mêmes et des douceurs que la vertu porte avec elle. C'est là l'idéal de la perfection d'un religieux. C'était la sainteté du Père Fiévez.
J'ai dit encore, et c'est le second trait que je veux signaler dans la carrière du Père Fiévez, j'ai dit qu'il fut un grand missionnaire
Fa nature avait été prodigue envers lui. Elle l'avait
admirablement doué pour l'art si difficile et si délicat de la parole publique. Impossible de trouver dans un homme un plus heureux mélange de force et de douceur, de sim-
plicité et de noblesse, de beauté virile et de grandeur morale. Lorsqu'il paraissait dans la chaire de vérité, avec sa haute stature, sa figure à la fois grave et douce, son regard clair, ferme et pénétrant, on sentait qu'on se trouvait en face d'un maître que la nature avait exceptionnellement formé, que la grâce et la vertu avaient singulièrement enrichi.
Le voilà qui parle. Dès les premières phrases prononcées lentement, avec mesure, d'une voix sympathique et harmonieuse, vous tombez sous le charme, de ce charme particulier, indéfinissable, que produit irrésistiblement la parole humaine maniée avec art, plus irrésistiblement encore la parole de Dieu, lorsqu'elle sort des lèvres d'un grand orateur sacré, d'un apôtre, d'un saint.
Son discours avance. Sa voix, grave d'abord, devient chaude et vibrante, sans cesser d'être douce et insinuante. Son geste — quel geste ! vous vous le rappelez — varié, souple, expressif, vient au secours de la parole et double la force de la pensée. Sa physionomie s'illumine, son visage se transfigure, son œil lance des flammes ; un courant magnétique sort de sa personne et circule dans tous les rangs de la foule suspendue à ses lèvres, agitée, émue, tour-à-tour effrayée, confiante et touchée, selon que le missionnaire met sous ses yeux les jugements inexorables de la justice de Dieu ou les ineffables mystères de sa miséricorde.
Vous l'avez, pour la plupart du moins, entendu et admiré, et bien des fois peut-être. Et vous pouvez donc me rendre le témoignage que je n'exagère pas en parlant, comme je le fais, de l'immense talent oratoire du Père Fiévez. Je le dis avec assurance : il aurait brillé au premier rang sur les plus beaux théâtres de l'Europe, dans les chaires illustrées par les Ravignan, les Félix, les Lacordaire et les Monsabré. Et le fait que ses supérieurs, en acceptant
la tâche de conduire et de développer ce pèlerinage de la bonne sainte Anne, supérieur à tout autre dans l'Amérique entière, à peine inférieur à celui de Notre-Dame de Lourdes, n'hésitèrent pas à envoyer au Canada, en même temps que d'autres illustres ouvriers, un homme de la valeur du Père Fiévez, ce fait seul prouve quelle haute importance les fils de saint Alphonse attachèrent à leur nouvelle mission, et quel vif désir ils eurent de traiter le Canada avec des égards vraiment exceptionnels.
Nous nous rappelons tous cette neuvaine admirable qu'il prêcha à la Basilique de Québec. La vénérable église put à peine contenir la foule qui s'y pressait. Et Dieu seul sait quelles grâces de salut, quels miracles de conversion furent le fruit de sa prédication !
Les Directeurs de l'Université Laval n'ont pas, non plus, oublié les retraites qu'il donna à leurs élèves et aux hommes instruits de Québec. Nous ne pourrions jamais décrire l'enthousiasme qu'il produisit, ni calculer le bien qu'il fit aux âmes. Au sortir de ces sermons auxquels se rendait avec empressement l'élite même de notre société, on assiégeait son confessionnal ; et les portes du Séminaire qui, par une coutume immémoriale, sont closes à neuf heures du soir, devaient rester ouvertes jusqu'à une heure avancée de la nuit pour donner libre passade à ceux qui, après avoir été remués jusqu'au fond des entrailles par les accent < de sa parole, s'en allaient lui ouvrir leur conscience et lui demander le pardon de leurs fautes.
Le Père Fiéves, arrivé au Canada avec le premier détachement de Kédemptoristes. en 1878, a parcouru pendant seize ans, en qualité de missionnaire, non seulement les différents diocèses «le la Province <!e Québec, mais aussi les principaux centres canadiens des Etats-Unis, Partout il a laissé l'impression la plus forte et la plus durable : partout sa prédications i pérédes merveilles de renouvel-
lement spirituel, des conversions et des transformations éclatantes.
Aussi le voulait-on, le demandait-on dans toutes les occasions, d'une extrémité à l'autre du pays ; et il lui fallait se multiplier pour répondre, autant que possible, aux nombreuses prières qui lui étaient adressées de toutes parts. C'était des campagnes entières qu'il entreprenait, des croisades qui duraient plusieurs mois consécutifs, pendant lesquels une mission succédait à une autre mission, ne lui laissant ni repos ni trêve, épuisant ses forces, compromettant sa santé.
Rien de surprenant si, à un âge relativement peu avancé, il ait dû se retirer du champ de bataille. Ses travaux excessifs, son zèle apostolique poussés jusqu'à l'héroïsme, avaient usé ses forces.
Rentré, depuis deux ou trois ans, dans l'obscurité de sa cellule, il fit dès ce moment le sacrifice de sa vie, et s'abandonna à la Providence comme un enfant se confie à sa mère. Le missionnaire aux accents entraînants, à la parole retentissante, à la vie pleine d'activité, de mouvement, de fièvre apostolique, était devenu tout-à-coup l'humble religieux qui cherche à se dérober aux regards, à se faire ignorer, qui ne songe qu'à la prière et à la pratique de sa règle. Ceux qui l'ont connu dans cette dernière phase de sa carrière, ses supérieurs, ses compagnons de cloître, les bons frères qui font partie de la famille de saint Alphonse, tous vous diront quel sujet d'édification il fut pour sa communauté ; ils vous diront aussi quelle était encore et plus que jamais la valeur de sa direction et de ses conseils.
J'ai dit : l'obscurité de sa cellule. On ne lui permit pas cependant de s'y enfermer entièrement. Il est vrai que, durant cette période de déclin, ses forces qui diminuaient graduellement, ne lui permettaient plus d'entreprendre de lourds travaux apostoliques ; cependant il était assidu au
confessionnal ; et, de temps à autre encore, dans les accalmies que lui laissait la maladie, on le voyait reparaître dans la chaire de cette Basilique. Ce qu'il avait perdu en vigueur physique, il le retrouvait en onction et en douceur. Ce n'était plus, il est vrai, le Père Fiévez des grandes retraites et des grandes circonstances ; mais c'était le Père Fiévez intime et bon, toujours disert, toujours persuasif, et parlant avec des accents qui empruntaient aux circonstances mêmes de sa maladie et de sa mort évidemment peu éloignée, une efficacité particulière, un charme touchant.
Il est donc mort, on peut le dire avec vérité, les armes à la main ; et sa fin, prévue depuis quelque temps, calme et tranquille comme sa conscience de religieux, a été celle d'un prédestiné et d'un saint.
Maintenant donc, mes Frères, que le Révérend Père Fiévez est disparu d'au milieu de nous pour aller recevoir là haut le fruit de ses labeurs, nous avons un devoir, un devoir sacré à remplir envers lui. Pendant toute BS carrière religieuse et apostolique, dans ce pays qu'il a adopté avec joie comme une nouvelle patrie, la patrie de l'obéissance devenue pour lui la patrie de l'amour, il s'est consacré, avec un zèle infatigable, au salut des âmes par la prière, par la prédication, par le ministère du confessionnal. Il est juste que, de notre côté, nous lui donnions un dernier témoignage de reconnaissance en offrant pour le repos de son âme nos suffrages et nos prières. Prions donc pour qu'il ne tarde pas à entrer, s'il n'y est déjà, dans les splendeurs du ciel, et à y recevoir la récompense due à ses vertus et à ses mérites.
C'est le vœu que je forme sur sa tombe, et c'est aussi la meilleure marque d'amitié que nous puissions témoigner au saint religieux et au grand missionnaire dont nous allons déposer les restes mortels sous les dalles du sanctuaire de cette Basilique.
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