LE 2 JUILLET
Tulerunt illum in Jérusalem, ut sisterent eum Domino.
Ils portèrent l'Enfant à Jérusalem pour le constituer sous la dépendance de Dieu.
S. Luc, ii, 22.
Les récits de l'Evangile cachent de profonds enseignements. La leçon qui se dégage du texte que je viens de citer est tout à la fois simple et féconde en applications pratiques.
Jésus, homme, sous les exigences de la loi mosaïque, ouvre sa destinée par un acte de donation souveraine de ses puissances et de tout son être à son Père. N'est-ce point là, à le bien considérer, la règle nécessaire de nos vies à tous ? Raisonnablement, une créature consciente d'elle-même peut-elle prendre devant son Créateur une autre attitude que celle de la dépendance et de la soumission absolues ?
Ce qui est vrai de n'importe quelle existence humaine, l'est encore plus de certaines existences qu'une vocation spéciale appelle à une plus parfaite imitation de Jésus- Christ. Le prêtre, le religieux, la religieuse réalisent par leur état même cette dépendance inévitable de toute créature vis-à-vis de Dieu. La vêture ou la profession d'une jeune fille dans l'église de sa communauté, qu'est-ce
autre chose que la reproduction fidèle de la présentation de Jésus au Temple ?
Votre fonction propre, mes chères enfants, comme membres de cet Institut, c'est celle de missionnaires. Vous êtes avant tout des Sœurs missionnaires. Vous vous préparez à la vie des missions, et vous vous mettez, par là même, sous l'entière dépendance de Dieu. Vous savez que, d'un moment à l'autre, une fois sorties du noviciat, vous pouvez être envoyées aux extrémités du monde, et cette perspective, loin de vous effrayer, fait votre plus grand bonheur.
Puisqu'il en est ainsi, laissez-moi vous dire deux choses : la première, c'est que votre vocation de Sœurs missionnaires vous fait prendre à l'œuvre de Noire- Seigneur Jésus-Christ une part très privilégiée et trèfl glorieuse ; la seconde, c'est qu'il faut bien vous attendre et vous résoudre à ne remplir cette mission sublime que dans les conditions laborieuses et dures où votre Maître adoré a rempli la sienne.
L'œuvre de ce Maître, c'était de sauver le monde, de le sauver en lui apportant la vérité qu'il ne connaissait plus, mais surtout en expiant son péché, dans une rédemption pleine et abondante commencée à la crèche, achevée sur la croix, et dont l'homme aurait la facilité de s'approprier les mérites.
Sa mission visible une fois remplie, le principe universel de salut une fois posé, le Sauveur se choisit des auxiliaires à qui incomberait la tâche nécessaire de propager sa doctrine et d'appliquer les fruits bénis de la rédemption. Ce fut l'origine de cet apostolat officiel qui, dans la sainte Eglise, relève d'une consécration propre et incommunicable de sa nature.
Mais en dehors de cet apostolat hiérarchique, il s'est créé de notre temps pour la protection de l'Eglise, pour le plus grand bien des âmes, une milice admirable qui se recrute de jeunes filles, de femmes pieuses et dévouées, collaboratrices précieuses des apôtres de l'Evangile jusque dans les centres les plus éloignés du paganisme et de l'infidélité.
C'est comme une extension de la vocation apostolique, appropriée aux besoins actuels de l'Eglise. Lorsque saint Vincent de Paul appela dans la rue, sur la place publique, au milieu du monde, les vierges chrétiennes consacrées à Dieu, pour leur confier au grand jour, et en pleine société laïque, une mission de charité, cela pouvait paraître une nouveauté et une hardiesse. Ce n'en est plus une aujourd'hui. Supprimez l'œuvre de saint Vincent de Paul, et vous faites dans les institutions charitables de l'Eglise un vide immense ; vous privez l'humanité d'un secours inappréciable.
Ainsi en est-il des communautés de Sœurs missionnaires. Ainsi en est-il particulièrement, mes chères filles, de l'Institut des Franciscaines Missionnaires de Marie auquel vous avez le bonheur d'appartenir. Cet institut a été fondé par une femme à l'intelligence élevée, au cœur noble, ardent, et généreux ; il a été greffé sur le tronc vigoureux et plein de sève du Premier Ordre de saint François, cet Ordre essentiellement missionnaire dont les travaux apostoliques occupent dans les fastes de l'Eglise une place si glorieuse. Il n'y a guère que vingt ans de cela, et déjà son merveilleux accroissement étonne et remplit d'admiration. Vos Sœurs, mes chères enfants, sont partout, dans les- centres déjà conquis à la foi, comme ici même, pour y recruter des ouvrières de la vigne du Seigneur, et dans les contrées infidèles pour y aider les religieux missionnaires par les œuvres qui conviennent à leur sexe. Et quels services précieux ne ren-
dent-elles pas par la visite des malades, par le soin des pauvres, par les catéchismes ?
Dans la plupart de ces régions, encore assises à l'ombre de la mort, une Sœur, une religieuse jouit auprès des âmes d'une facilité de ministère, que le prêtre même le plus zélé ne saurait avoir. Bien des portes, fermées inexorablement au prêtre, s'ouvrent à la Sœur. La Sœur peut voir de près de pauvres créatures captives, et deux fois esclaves de leurs maîtres, à qui ne conviennent plus les noms sacrés d'épouses et de mères. La Sœur peut approcher des enfants, et, quand ils sont malades et mourants, en faire par le baptême des anges du ciel. La Sœur, par sa bonté, sa tendresse, l'empressement désintéressé et efficace de ses soins, réussit à inspirer l'estime de la religion dont elle se dit l'envoyée. Vos Annales, mes chères filles, les chroniques de votre Institut sont pleines de faits qui corroborent ce que je vous dis en ce moment. Le bien que peuvent faire aux âmes de saintes religieuses missionnaires est incalculable. Rien de plus beau, de plus grand, de plus propre à stimuler le courage, à enflammer l'ardeur des âmes généreuses que la vocation d'une véritable religieuse missionnaire.
Et c'est là la carrière que, sous l'inspiration de Dieu, vous voulez embrasser, mes chères filles. Apôtres, vous voulez l'être dana la pleine acception du mot, el autant que cela est possible à qui n'a pas reçu le sacrement de l'Ordre. Vous le serez très probablement un jour ; vous le Bavez, vous vous y attendez, vous vous y préparés dana ce noviciat où l'on vous forme à toutes les vertus de la vie religieuse missionnaire.
Ali ! je m'explique que cette perspective séduise de prime abord des âmes fortes et nobles. Il y 8 dans l'Institut des Soeurs Franciscaines deux aimants puissants dont il se fait gloire, et qui seront à jamais le secret de tant de
vocations que n'effraient ni la rigueur de la règle ni la pauvreté de la vie. Ces deux aimants, vous les connaissez bien, mes chères enfants, et vous qui allez tout-àl'heure vous attacher d'une manière plus sérieuse et plus stable à cette communauté, et vous plus jeunes, plus inexpérimentées, mais non moins généreuses, qui allez revêtir les blanches livrées, objet de vos désirs et de votre ambition. Vous connaissez surtout le premier et le plus fort de ces deux aimants, l'adoration de Notre-Seigneur ; mais l'autre aussi vous attire, et bien des fois, j'en suis sûr, dans le secret de vos prières ou de vos adorations, vous vous êtes surprises à envier le sort de celles de vos sœurs, vos aînées et vos devancières, qui sont déjà en pleine jouissance de leur vocation de missionnaires. Vous vous êtes dit alors : "Si j'allais, moi aussi, porter à tant de malheureux la connaissance de Dieu et de son Fils; si je pouvais moi aussi, avec 'mes vingt ans, devenir apôtre : quel bonheur ! Et comme il me semble que je serais agréable au Dieu miséricordieux qui n'est venu sur la terre que pour sauver les hommes, tous les hommes ! " Oui, bien des fois déjà, vous est apparue cette vision fascinatrice, bien des fois vous avez entendu cet appel intérieur ; et c'est pourquoi vous soupirez après le moment où ce saint désir se réalisera, où, sur l'ordre de vos supérieures, vous pourrez suivre jusqu'au bout la mystérieuse et décisive impulsion qui vous a fait quitter le monde et franchir le seuil de cette humble maison Franciscaine.
Dieu soit loué de ces nobles et touchantes aspirations, mes chères enfants ! Laissez-moi néanmoins vous dire qu'à l'exemple du divin Maître vous devez être dis-
posées à subir, à savourer même l'amertume des lassitudes, des tristesses, des craintes, des impuissances, des troubles, inséparables de la vie que vous embrassez.
" Ne fallait-il pas que le Christ souffrît et qu'il pénétrât à ce prix dans sa gloire ? " Ainsi doit -il en être de vous. Vous voulez être apôtres: vous devez donc, en vertu d'une obligation stricte et en quelque sorte professionnelle, vous soumettre, dans une souveraine plénitude d'acquiescement, aux exigences de l'apostolat. Oh ! je sais bien qu'à cette heure solennelle, et sous l'inspiration des grands sentiments qui emplissent vos âmes, tout vous paraît simple et facile. Mais le jour présent, fait d'émotion vive et de saint enthousiasme, passera. Il aura ses lendemains, et, au risque de jeter une ombre sur vos félicités, il est bon que je vous prémunisse contre les surprises et les tentations de l'avenir.
Sachez-le donc, mes chères filles : votre vocation de sœurs missionnaires, de sœurs blanches, comme on vous appelle ici, comporte une vie austère, dure, pénible à la nature.
Le corps, sans doute, on le dompte. Mais que dire des mortifications du cœur? Celles-là sont les plus douloureuses. L'éloignement, le cruel éloignement de tous ceux que vous aimez et qui vous aiment ; le souvenir imagé du foyer où vous aviez votre place ; la vision du père et de la mère qui vieillissent, de plus jeunes frères, de plus jeunes sœurs qui grandissent sans vous !.. Assez, je ne veux pas vous attendrir, vaillantes enfants éprises d'un dévouement sublime. Votre courage même, soutenu par la grâce, vous défendra contre la défaillance et le dégoût, et vous ne regarderez jamais en arrière. Auriez-vous plus tard à subir l'épreuve terrible, l'angoisse indicible (|n'éprouva au jardin des Olives votre Maître adoré ; vous verriez-vous seules, abandonnées) délaissées ; auriezvous à passer par la crainte, le découragement, le
désespoir même : n'en soyez pas surprises. Vous n'êtes pas meilleures que votre Maître ; pas plus que lui donc vous ne méritez d'être épargnées.
Mais rappelez-vous toujours qu'à ceux qu'il presse de ses invitations, Jésus ne tend pas un piège. Le Sequere me (suivez-moi) qui a fait les premiers apôtres, qui vous fera apôtres à votre tour, porte en soi des ressources infinies de vaillance et de persévérance qui vous soutiendront jusqu'au dernier souffle dans l'accomplissement de votre mission sainte. Vous vous mettez à la suite du Christ ! Lui aussi vous suivra et restera avec vous. Jusqu'au fond des pires solitudes, vous le sentirez près de vous par sa présence eucharistique, et par l'effet de cette communion céleste qui, vous reposant des fatigues de la veille, vous réconfortera pour les dévouements du jour nouveau. Comme saint Paul, vous direz : " Je puis tout en Celui qui me fortifie!" " Qui nous séparera de l'amour du Christ ? ni les tribulations, ni les angoisses, ni la faim, ni les périls, ni les persécutions, ni même, s'il le fallait, le martyre ! "
Voilà le suprême secret : vous aimerez Jésus qui vous aime, et vous serez à la hauteur de tous les sacrifices et de toutes les fidélités.
Xe craignez donc rien : il y a déjà, et il y aura toujours proportion entre votre vocation héroïque et les grâces nécessaires à la bien remplir. Je vous l'affirme, je vous le promets, je vous le jure.
Vous n'échapperez pas sans doute aux inévitables lassitudes que la fragilité humaine comporte. Qui sait ? Vous pleurerez peut-être au souvenir du pays absent, de la famille abandonnée ; mais aux pieds du crucifix ou devant le tabernacle, vous sentirez qu'une main plus douce encore que celle de votre mère tempère vos tristesses et essuie vos lain
Qu'après Jésus, ô mes chères filles, la Sainte Vierge Marie, reine des apôtres, et votre Mère du ciel, soit votre meilleur secours ! Que les saints et les saintes, les confesseurs, les vierges, les martyrs de la grande famille religieuse à laquelle vous êtes si heureuses d'appartenir, vous protègent et vous soutiennent ! C'est la grâce que je demande pour vous du plus profond de mon cœur. Ainsi soit-il.