L'abbé Olivier
Ses mains sont jointes maintenant par une prière éternelle, et ne peuvent plus s'étendre vers des embrassemens ; toutes les affections ont du tomber de son àme, le jour oii ses longs cheveux de jeune homme sont tombés de sa télé tonsurée.
Emile Sot'VESTRB.
Tout en haut d'une maison de la place Sainl- Sulpice , un jeune homme veille silencieusement ; assis devant une petite table de bois noir, I. 1
il écrit à la faible clarté d'une lampe de fer , qui seule a remplacé pour lui la lumière du jour. Autant qu'on peut le distinguer, ainsi penché dans cette demi-lueur , il offre à peu près l'âge de yingt-quatre ans , ses traits sont peu martials , mais beaux , de cette beauté délicate, fine, blanche, aérienne, que les jeunes filles qui n'ont encore joué qu'avec leurs fraîches compagnes, caressé que leur mère, admiré que les images des belles saintes , rêvent pour celui qu'elles attendent et pressentent dans leur vie.
Tandis qu'il est tout attentif à ses pensées , lisons , par-dessus l'épaule du solitaire , les lignes que trace rapidement sa main ; nous verrons dans les pages qu'il écrit ainsi chaque soir les secrets d'une vie à part , assez féconde en douleurs pour attirer les regards.
Olivier a son ami Julien.
Oh! pourquoi mes parens ne m'ont-il pas
laissé cultiver la terre avec eux ! Pauvres bonnes gens, nés pour vivre et mourir sur le même horizon , ils n'en sortirent jamais , même par la pensée , ils ne savent aucune nouvelle de ce qui se passe dans le monde. Persuadés que l'état ecclésiastique brille encore de tout son éclat, ils ont mis leur bonheur et leur gloire à placer leur fils dans ce haut rang. Ils m'ont fait prêtre.
J'habite sur la place Saint-Sulpice , une étroite chambre avec deux petites fenêtres, regardant le séminaire dont je suis sorti , et Téglise où aboutissent mes pas ; j'ai autour de moi des livres de théologie — un crucifix — un rameau — de l'eau bénite dans du cristal , objets qui donnent à cet intérieur, sa physionomie de convenance, lui composent l'air édifiant qui sied à la chambre d'un prêtre. Mais les livres sont muets , l'eau bénite n'est plus la source vive épanchée dans la vie, la laine de la soutane, si elle est la tonsure laissée 't»ar l'agneau sans tache , est devenue bien sombre et bien
rude, et ne réchauffe guère le sein qui la porte. La cellule est bien froide , le symbole bien dépouillé : le symbole , comme un sol moissonné deux fois dans la saison , a perdu sa sainteté et puis sa poésie.
En face de moi , sont les fenêtres du séminaire; dans l'intérieur de cette pénitentière , je vois passer et repasser les jeunes condamnés , les esprits de vingt ans qui subissent les fers de la routine et de la règle aveugle , et je pense avec pitié , que le jour qui doit se lever pour eux, au sortir de cette prison , sera aussi pâle, aussi sombre que celui qui passe sur ma tête.
L'église de Saint-Sûlpice se montre couverte de cette teinte grise qui est Femblême du doute, nuance entre le noir et le blanc , semblable au vacillement du prêtre de notre âge , qui, tantôt saisi de l'esprit du jour et de ses tendances nouvelles , se raidit contre la tradition despotique; tantôt imbu des principes de Técole, se soulève contre le siècle qui veut l'entraîner
dans son cours. Sur les tours inégales de ledifice , sont les télégraphes qui parlent d'affaires avec leurs voisins de Strasbourg et de Milan ; ils appellent et font voltiger sur leurs flèches aiguës les nouvelles du moment , qui planent ainsi sur le front de l'église , et la foulent sans la regarder.
En sortant , je peux aller , si je veux , me promener au jardin du Luxembourg, voir jouer les enfans des autres , et regarder pousser les feuilles et les fleurs , qui ne naissent pas non plus pour moi , car elles viennent parler d'espérance et d'amour ; hors de là , nulle porte ne m'est ouverte.... Vais-je , par un midi de printemps, parcourir les quartiers habités, je passe au Carrousel, et vois les hommes du pouvoir se porter au château , pour y former leur conseil d'état , où nulle voix ne m'appellent. Je m'éloigne par le jardin, et je rencontre les représentaiis, de la nation, allant se réunir dans un palais où je n'ai pas mes entrées. Au retour, je rencontre le monument de la Bourse, qui
attire et fait fourmiller autour de lui, les membres de la finance , mais je n'ai nul intérêt , je ne possède pas un denier dans les rentes qui vont orageusement y balloter leur cours. Plus loin, devant le Palais-de-Justice , une autre foule active , passe sans me regarder , ma place n'est point dans les rangs de ses magistrats, ma parole n'a point à se mêler à leurs paroles. Le soir est bien pire encore : les cafés s'illuminent , les concerts font entendre leurs préludes, les spectacles souvrent mais nul
de tous ne s'ouvre pour moi ; mon pied ne doit pas en toucher le seuil. Le prêtre de la religion de l'état est étranger partout , la ville est composée de grille d'or qui lui sont fermées.
Tu ne seras donc pas étonné , Julien , que dans cette solitude je vienne à toi , que je t'écrive , que je te cherche sans cesse , toi , le seul compagnon de mon cœur, toi que j'aime parce que, dans ta supériorité, tu trouves des élémens de bonté et d'indulgence , parce
que lu sais , dans les petites choses de la vie comme dafis l'ensemble de cette vie même, voir ce qu'il y a de consolant et de providentiel , et n'attacher tes regards qu à cette face lumineuse ; parce que le calme élevé de ton âme répand sur tes traits une douce mansuétude qui me fit toujours du bien à contempler ; enfin , parce que tu es Fhomme le plus différent de moi qui se puisse trouver au monde.
Non, Julien, ne le crois pas, le mal qui consume ma vie n'est pas causé par ce combat perpétuel que le prêtre doit soutenir contre la nature humaine. Sans doute, le cénobite des premiers âges , dans son austérité profonde, avait un douloureux labeur à repousser ces images ravissantes, ces fantômes de femmes, qui passaient sur les murs de sa cellule , se plaçaient sur Tautel pour dérober à Dieu son encens et ses prières, et voltigeaient même sur le gazon où il était courbé pour creuser sa tombe. Mais cette lutte éternelle, ce combat dé-
chirant, c'était encore la vie ; à chaque victoire qu'il remportait sur lui-même, il croyait avoir conquis une feuille de la palme du martyr. Maintenant le fanatisme ne tourmente plus nos âmes dans ces cruelles agitations; nous savons que si Fhomme, en prenant possession de la nature animée, ose s'arrêter un instant à la fleur du plaisir, la terre n'en est pas boule\ersée , le ciel ne voile pas son front de colère, que le premier coup de vent enlève cette feuille de rose de la trace de ses pas; et, avec l'excès de la terreur, a passé l'excès du désir.
Je renonce sans peine, ami, à ces plaisirs faciles et vulgaires qui furent de tous temps le partage du prêtre oublieux de ses devoirs. Ce que je perds avec regret dans cette société à laquelle je ne puis appartenir , c'est l'amour, l'amour pur, que je vois dans tout ce qui m'environne, et dont je suis privé comme un arbre flétri qui , seul , au milieu du printemps, ne peut avoir sa verdure et ses fruits.
11 est dans ma modeste chambre, où la piété toute nécessiteuse d'un pauvre desservant n'a qu'un Clirist de bois et un bénitier de verre, il est cependant un symbole précieux et des plus considérés par moi.
C'est une gravure de la Vierge de Mignard, que j'ai placée, par un soin particulier, dans une bordure ovale, sculptée enguirlande de roses, que je tiens toujours voilée d'une gaze, afin de ne jamais lasser tomber sur elle un regard distrait, et que je découvre dans les momens de bonnes dispositions où mon âme, pleine de ferveur, semble, en la regardant animer cette figure, la fait sortir de son cadre, pour la placer en apparition charmante devant mes yeux, et sait contempler, avec l'admiration qui convient , cette beauté radieuse , cette divinité femme, cette Vierge divine, cette fleur au calice d'or , cette étoile qui touche à nous par les grâces humaines.
Eh bien ! Julien, ce que je regrette, c'est celle dont voilà le modèle, c'est cette Vierge passée
dans notre vie; la femme mère du Sauveur, c'est-à-dire du bien, celle qui nous guide par sa sagesse, fait éclore notre sens moral, nous impose sa douce supériorité, celle qui nous caresse, nous console. . . douce berceuse des âmes.
Et je me plais à répandre ces perfections sur toutes les filles d'Eve.
Un cercle déjeunes femmes!... que j'aime à parcourir du regard les anneaux de cette chaîne enchantée, à comparer leurs beautés variées, ou bien à les respirer toutes ensemble comme une corbeille embaumée!... que j'aime à les voir broder, faire de la tapisserie , passer et repasser ces longues aiguillées comme pour tendre leurs jolies mains à nos baisers. Je voudrais savoir quelles pensées peuvent germer sous ces fronts de neige aux lignes si pures, sous ces cheveux soyeux et parfumés. Oh! oui, je suis sûr que toutes ces femmes pensent. Elles vont vous parler politique avec un mouvement de tête si joli et un regard si tendre; vous parler philosophie en brodant une mar-
guérite; proclamer la marche de l'humanité en s'étendant si mollement sur un sopha... mais l'amour est au fond de tout cela, toutes ces paroles, qui semblent si loin de lui, le pressentent et l'appellent. Les femmes n'ont tant de science que pour savoir plaire, tant d'esprit que pour parler au cœur... Et laquelle de toutes voudrait de l'amour d'un prêtre?... Ah! ma chimère est évanouie.
©u croit la mouôer»
Le temple, ou fut le Dieu, reste muet et vide; Il n'est plus habité que par la nuit livide Qui règne sous sa voûte , et ne s'entretient plus Qu'avec les vents d'hiver sur son front descendus.
Byron.
Si tu savais Julien comment se passe ma vie! c'est pitié de voir des jours si tristes et si vides.
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Attaché à une religion d'où la vie s'est retirée, qui n'a plus que son nom majestueux et son écorce de sculptures précieuses, mes jours sont frappés de vide, de silence et d'abandon comme elle. L'état soutient le prêtre catholique pour garder au complet ses formes gouvernementales. Les hommes le regardent comme un vestige de l'ancien temps , oublié dans le balaiement universel , ou comme un souvenir curieux du passé , comme une médaille fruste conservée en mémoire du temps où elle avait cours. Inutile au monde, qui ne croit plus en moi, je remplis plutôt le simulacre des actes sacerdotaux que ces actes euxmêmes. En vérité, Julien, je ressemble, moi, prêtre des temps actuels, à ce fantôme du sir deCoucy, qui revenait, toutes les nuits sur son castel en décombres, promener les regards d'un maître jaloax , voulait encore dans sa ronde nocturne, fermer les grilles, lever lepont-levis, visiter les meurtrières, et rajuster les arquebuses, quand depuis long-temps, hélas ! il n'y
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avait plus rien à conserver dans le donjon, et plus d'ennemis à repousser au dehors.
Je me lève de bonne heure, car la nuit, ce temps si fécond en méditations, ce temps de retour sur soi-même est le plus pénible pour moi... Je lis... les pères de Féglise, par exemple. Alors le clergé primitif apparaît dans toute sa grandeur.
Oui , certes, il était quelque chose le prêtre d'autrefois. Il était toute justice, car il amenait la justice divine, l'égalité des hommes ; il était toute puissance, carie peuple venait lui demander s'il fallait obéir au souverain. — Le voici dans l'église, où sont au pied de la croix les dépouilles des temples païens ; tout ce qu'il y a déjeune, d'intelligent dans la nation, tout ce qui a le sentiment de l'avenir, vient partager son enthousiasme, enflammer son éloquence, tandis que h. vieillesse se traîne seul encore à l'autel de Jupiter. — Dans la ville, toutes les demeures, toutes les consciences lui sont ouvertes : il pénètre dans le for intérieur dont
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le prêtre de l'antiquité n'approcha jamais. Le premier parmi les hommes, il voit le fond des âmes dans leurs innombrables replis. Il agit sur la nature humaine, chimiste tout-puissant, il la décompose , Fépure , la renouvelle dans son creuset : « Fortune, patriciat, beautés terrestres , grossières matérialités , dit-il , allez dans le fond, et vous substances si pures, humanité, chasteté, modestie, clémence, élevezvous à la surface. — Dans le désert, il fonde un couvent pour garder le dépôt delà foi chrétienne, et servir de retraite aux êtres souffrans, non un couvent isolé, bâti pour quelques-uns, mais une ville couvent, où tout homme est moine, où toute muraille est église ou cellule ; ville qui doit être bien vaste , en effet, pour contenir les malheureux qu'à fait un ordre social en ruines ! — Voilà le prêtre dupasse: quelle chaîne de siècles me sépare de lui!...
N'importe nourri de son esprit, et devant bientôt me rendre dans le temple, je m'essaie à parler son langage. Des pensées bouillonnent
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dans mon cerveau ; je sens là quelque chose digne d'être écouté; et tandis que j'avance, l'inspiration fait battre ma poitrine... Mais à peine à l'église, ô mon ami! un froid mortel pénètre dans mon sein; on dirait cette fraîcheur humide qui s'exhale d'une enceinte abandonnée ; on croirait voir la teinte verte de la mousse sur la muraille et le pavé ; une seule lampe est allumée... une seule comme dans un tombeau... Ces peintures, ces flambeaux d'argent , ces velours brodés d'or, tout cela est le luxe du passé ; pas ml objet moderne n'annonce que le temps actuel pénètre jamais ici... Chantez , orgues majestueuses , chantez le triomphe du vrai Dieu e\ son éternité sur Ja terre , le silence vous répondra. Je vais m'asseoir dans la chaire du prédicateur , et l'auditoire se déroule sous mes yeux. Pitié! juste ciel, pitié! des vieilles femmes qui ne comprendraient pas quand l'Esprit-Saint leur parlerait , des enfans qui pleurent , de jeunes tilles qui pejisent à je ne sais quoi! quelquesgrandesdames qui croient
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que les débris de leur blazon sont liés aux débris du Christianisme , et qui se cramponnent de toutes leurs forces à ces derniers , pour que le vent ne les emporte pas ensemble... Où va tomber ma parole, grand Dieu!... non plutôt qu'elle dévore mon sein que d'être jetée à cette déplorable foule ; je lui enverrai quelques phrases banales , bien dignes de son intelligence.
Tous les autres instans de la journée, tous les autres devoirs auxquels m'oblige mon état, ne sont guère moins remplis d'amertume et de dégoût.
Par exemple , madame , croyez-vous que ce soit une confession ce que nous venons faire ici tous deux.
Un des premiers chrétiens dit un jour :
« J'ai des peines et des remords secrets que l'amitié même ne peux connaître ; dans ce moment où ils oppressent plus cruellement mon âme , allons les confier à un homme plus sage et plus éclairé que moi ; que ses conseils me
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raffermissent, que sa bonté me console; mais ffu'il soit prêtre, afin que son divin caractère scelle le secret sur sa bouche. '»
Et la confession qui avait été publique fut secrète, et le calme, éteint dans les consciences, put y renaître , et le repentir succéda au remords. La douce pratique se répandit ; elle devint usage , et l'usage devint loi. Maintenant qu'ont-ils fait de toi , baume des âmes , consolation immortelle? une pénitence inexpliquée, une coutume pénible et aveugle. A certains jours de l'année , une femme vi^it , par obéissance et par respect humain , s'agenouiller devant un prêtre. Elle dit ce qu'elle sait de son cœur ( elle qui en sait si peu de choses ) , elle accuse quelques manquemens dans sa dévotion journalière , et elle tait les fautes réelles de sa vie. Et moi , je n'ai garde de la retenir ici par des exhortations , des conseils à la rendre plus heureuse et meilleure , car vingt autres pénitentes attendent dans l'église, et doivent passer œ soir; vingt fois ce guichet en s'ouvi'ant me
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laissera voir à travers la grille de bois une figure obscurcie par rhumiliation , laissera pénétrer jusqu'à moi des regards en-dessous , un souffle entrecoupé , et les accens d'une voix contrainte; vingt fois j'entendrai les mêmes aveux , et je jetterai en retour , à un être qui m'est indifférent , que je ne connais pas , la formule d'usage. —Passez vite, madame, vous avez acquitté votre dette, et moi, l'état me paie , il faut que je fasse ma journée.
Le reste du temps je demeure comme un gardien préposé à la porte du sanctuaire pour en ouvrir l'entrée. Le flot de la population , qui jadis inondait le pavé du temple , s'est retiré , et ne vient plus, qu'à de longs intervalles, baigner son parvis. Ce n'est guère qu'à des momens comptés dans la vie , au moment de la naissance, du mariage , de la mort , que l'on se dirige encore vers l'église chrétienne.
Je peux juger combien ces rapides station laissent peu de traces dans l'existence. — La goutte du baptême , que je v-erse sur le front
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de cet enfant , ne coulera pas jusqu'à son âme; il va s'envoler dans le inonde eii sortant de mes mains , et là , dans le cours de sa carrière , cette eau lustrale ne reparaîtra jamais p^ur purifier ses actions ; elle ne sera pas comme le ruisseau sinueux qui suit la route du voyageur , et qui vient , de distance en distance, lui verser son onde rafraîchissante. — Ces deux mariés qui , après avoir donné à leur union la consécration civile , viennent chercher celle de Téglise, ne garderont dans leur existence que l'empreinte posi tive de la première ; la sanctification religieuse ne s'attachera pas à leur union comme an talisman sacré qui mette dans Famour de la créature la constance et la pureté de l'amour divin ; dans les momens de division leurs regards ne se retrouveront pas en se levant ensemble vers le ciel. Non , le bouquet nuplial se flétrira plus vite qu'une guirlande de fête et le serment plus vite que le bouquet d'oranger. — Kt ce cercueil qu'on vient apporter dans le
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temple, quand ma bénédiction tombe sur lui avec le dernier rayon de lumière , je sais qu'elle n'attirera pas le respect à sa cendre , que ma prière n'appellera pas d'autres prières sur son tombeau , et des larmes pieuses coulant à l'ombre des^ cyprès.
Cependant nous devons assister à tous les actes de la vie, car , à défaut de la foi , le doute est là qui nous appelle; et, le soir , nous avons travaillé laborieusement sans avoir rien fait pour Dieu ni pour les hommes.
Ah ! qu'il vaudrait bien mieux accomplir le plus chéûi des travaux utiles , aller avec vous, courageux travailleurs , fendre du bois dans la forêt , où cueillir le grain de la moisson : à la fin du jour , ce jour n'est pas totalement évanoui ; les heures écoulées , on les revoit en faisceaux de braaches , et en gerbes de blé.
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Ce 3ûnv qui et leur.
Love is lawless.
LÉCBWDE ÉCOSî^ÀISB.
Marie-Rose , ne trouves-tu pas , Julien , dans ce simple nom un charme ravissant ? Il semble que rien qu'à Tentendre prononcer on se peigne une belle et douce créature. Marie-Rose est plus
que cela : elle appartient à cette élite de feinmes merveilleusement douées et choisies par Dieu pour signifier sur la terre la puissance de Tamour et de la beauté.
Maintenant il serait à propos de te dire de quel pays je reviens pour rapporter avec moi cette gracieuse image.
Un de mes amis , remarquant Fennui qui me dévorait , a voulu , il y a quelques jours , me présenter dans une maison dont les mœurs douces lui semblaient propres à reposer mon âme , et où ont lieu , toutes les semaines , d'agréables réunions.
Monsieur de Bellefond , le maître du logis , est un vénérable vieillard , gentilhomme de naissance , noble de cœur , républicain d'opinion.
Je n'ai jamais vu d'aussi belle tête blanche. €èt hoimmë n'a point cette fraichetlr triste et forcée des fruits gardés pour l'hiver et des Vieux bieà consêi'vés ; il se pare hardiiïient de là beauté de ses soixante ans.
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-ifies cheveux qui tombent clairs et blancs jusques sur son coù , son front pâle et nu , seb larges sourcils blancs , tout le haut de sa tête semble dépouillé et glacé par l'hiver. Mais, au-dessous, dans des lignes fortement accusées , on voit sa noire prunelle épancher Tardeur de la vie , ses narines mobiles suivre les agitations du sein , et sur sa bouche grande et fine passer les plus gracieux sourires. A œtte vive expansion , au milieu du froid de la vieillesse, on éprouve la douce surprise du voyageur des Alpes qui voit soudain couler une source d'eau chaude au-dessous des sommets blanchis par la glace.
La taille de M. deBellefond est haute, droite et déliée ; tous ses mouvemens sont simples et posés; on aime toujours à le voir venir à soi, appuyé sur ee grand jonc : droit, uni, et à tête d'or Gonarae lui.
Ruiné dans les bouleversemens du siècle dernier, et n'ayant profité d'aucuii des avantages de la restauration, M. de Bdlefond possèdt?
maÎQtenant pour toute subsistance une modique pension, et pour tout luxe et richesse une fille charmante adorée de tout ce qui peut la voir. .ii.oi.^
Je t'ai prononcé tout-à-rheure.son nom avec enthousiasme, cependant, ne le crois point, Marie-Rose n'est pas un rêve, une vision du matin : sa taille est modelée de riches contours, les couleurs de son teint sont celles de la jeunesse humaine, et ses yeux s'animent à tous les intérêts de l'existence journalière. Elle médite sur sa toilette, s'occupede celle desonpère, soigne le nœud de sa cravate , commande le dîner, arrange les pêches et les prunes confites dans leurs coquilles de porcelaines ; elle cause toute la soirée, avec ses amies, fortune et mariage. Mais elle prête à tout cela le charme de sa suave jeunesse. C'est la vie réelle, mais qui passe à travers les arômes du printemps, les lueurs du premier soleil.
Je ne sais si c'est un effet de mon imagination , mais il me semble que Marie-Rose ressemble
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infiniment à ma belle vierge de MignunJ. J'y retrouve les mêmes traits, la même nature un peu terrestre, mais parée de tant de charmes.
Ce sont des touffes de cheveux bruns, composés d'anneaux qui, en tombant sur les joues de la jeune fille, semblent légers, jouans et gracieux comme elle ; c'est un regard incertain qui met long^temps à se lever de ses grands yeux bruns, flottant entre la timidité et le désir; c'est un langage encore enfant qui se module en fraîches notes entrecoupées ; c'est une petite taille aux formes menues et arrondies, comme celle d'une fauvette engraissée de l'air des champs. . ,
Le jour où je fus présenté chez M. de Bellefond , il y avait du monde lorsque nous entrâmes, et mon ami , dans l'empressement de saluer quelques personnes de sa connaissance , me nomma au maître de la maison, sans rien dire de l'état auquel j'appartiens , et comme il partit le lendemain pour la province , je me trouve
maintenant reçu dans cette élégante société sans y être connu comme attaché aux oi*dres ecclésiastiques. Cette circonstance, je te Tavoue, ajoute au charme que j'éprouve à me trouver dans ces réunions.
Je ne sais si la mélancolie habituelle de mon âme se peint sur mon visage, si, en m'abordant, on est saisi à la fois de la pitié qu'inspirent mes peines pressenties , et de la crainte de tomber sous une influ<6nce funeste; mais ce qu'il y a de certain , c'est qu'au premier coup-d'œil jeté sur moi , les traits de Marie-Rose ont pris une expression d'intérêt , et de quelque chose qui ressemblait à de la terreur. . . Quelle se rassure, ce n'est pas moi qui suis dangereux pour une femme ; hélas ! ce n'est pas moi qui mettrai la pâleur sur son front , et la rêverie dans son regard , qui remplirai ses nuits de soupirs , qui la rendrai indifférente à ses douces occupations , oublieuse de ses amis , et|, dans le m^nn^ mêm^e , retirée de tous , au milieu de ses enivrantes pensées... Ne suis-je pas prêtre!
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Je ne t'ai pas écrit depuis long-temps , Julien ; un sentiment unique absorbe toutes mes journées; c'est un rayon de lumière qui, tombant dans un coin obscur , en remplil soudain toutes les sinuosités.
Dès le matin , je suis obligé de passer deux ou trois heures à songer à Marie-Rose pour m'identifier avec tous les intérêts qui se succèdent pour elle. Au moment de son lever , je la vois surveiller le déjeuner , faire passer dans ses jolis doigts les feuilles de thé que son père trouve si bon quand c'est elle qui le prépare. — Puis , elle dispose sa toilette de l'après-midi , décide de la robe qu'elle veut mettre , choisit avec attention la ceinture , les bijoux qui doivent s'y joindre , et les mille jolis choses dont j'ignore le nom. —Plus tard (je sais l'emploi de toutes ses heures), plus tard elle prend sa leçon d'anglais, et pendant ce moment, jelis vingt fois les pages deMoor qu'elle traduit. —Un moment après , elle dessine , et possédant toujours une
gravure pareille à celle qu'elle copie, je demeure les yeux iixés sur cette image qui occupe les siens .
Ensuite , il me reste à peine assez de temps pour préparer le prétexte qui doit me conduire chez elle : les livres, la musique, les fleurs nouvelles , tous ces innocens introducteurs qui me ménagent de bien fréquentes visites. — Puis, le soir, en rentrant, il me faut encore veiller bien tard pour lui écrire tout ce que j'ai senti près d'elle... minutieuses confidences de l'âme, épanchemens pleins de tristesse et de douceur , lettres brûlantes et douloureuses qu'elle ne lira jamais....
Il est donc bienvrai, je vais peut-être l'aimer! et de toutes les puissances de mon âme ! Cet aveu que je te fais, Julien, est celui du tourment le plus affreux qui puisse déchirer le cœur. Si elle reste toujours indifférente à cet amour qu'elle verra se développer et grandir en silence, tu conçois l'horreur de ma situation; si elle vient à prendre pitié de moi... à m'aimer... alors, juste ciel! c'est cent fois plus al-
freux encore; alors c'est un secret à dire , un mot à prononcer (jui nous sépare pour la vie , et j'ai à souffrir de ses douleurs et des miennes.
Conçois-tu le supplice d'un homme qui aime et qui redoute d'être aimé ? attendre avec espérance , épier l'amour qui vient voilé et silencieux , observer un rayon de plaisir à votre arrivée, une voix qui devient plus douce quand elle s'adresse à vous , une marque spontanée d'intérêt qu'on se hâte de cacher, ou qu'on motive maladroitement, une envie déguisée de savoir tout ce que vous faites , tout ce que vous aimez , une mémoire qui montre indiscrètement que chacune de vos paroles a laissé son empreinte, enfin, Vaveii sous toutes ses formes, sous tous ses voiles qui le couvrent pour le rendre plus enchanteur; ne faut-il pas qu'il y ait bien du venin dans une destinée, pour empoisonner tout cela?
Et la Providence, cependant, je ne puis m'empêcher de le croire , avait prédestiné le cœur du pauvrejprêtre a ce tourment.
L'autre jour , en ei:itrant dans la chambre à coucher de M. de Bellefond , je vis une grar vure de la Vierge de Mignard ; je montrais une surprise émue comme on le ferait à la rencontre d'un être animé, et fus frappé de sa présence en cette maison.
— Vous m'avez touché , mon jeune ami , me dit M. de Bellefond; votre regard expressif et tendre en se reposant sur cette tête de Vierge , m'a rappelé la mère de M^rie-Rose , lorsqu'au moment de donner le jour à notre enfant , elle fixait $i doucement cette image préférée. Elle la regardait de longues heures ; et , depuis la naissance de Marie-Rose , on a trouvé beaucoup de ressemblance entre elle et cette belle création du peintre français.
Tiji le vois , Julien , je ne me trompais pas.... cette image si pieuse était venue dans ma cellule pour ouvrir mon âme à de dangereuses ardeurs... n'importe, sois béni doux prophète d'amour.