‹ L'abbé OlivierChapitre 32 sur 32 · LES ADIEUX · texte numérisé non relu

LES ADIEUX

souvenirs et ne laisse subsister que les deux exlréuiilés.

Et dans ces derniers temps , hélas ! je ne trouve que crime et misère. Pauvre vie, lu me fais pitié! il est impossible de comprendre pourquoi je suis venu au monde pour y tracer cette route , et comment Dieu a pu pétrir une créature humaine pour une œuvre si misérable.

A ces paroles , comme à tous les sanglots qui s'exhalaient de ce sein déchiré, Victorien répondit par des réflexions tristes, mais puissantes. Tout ce qui découlait de ses lèvres était balsamique ; sa présence seule était un bienfait ; on sentait errer autour de lui comme des âmes d'espérance, d amour, de quiétude.

Olivier le pressa , dans ce moment , comme il le faisait tous les jours , de le laisser seul et d'aller vaquer à des devoirs qui étaient, pour ce prêtre, si sacrés et si chers.

Victorien, pour toute ré[)onse , vint s'asseoir sur son lit , et une larme y coula doucement.

LES ADIEUX. X ."(iO

L*air qui circule aux cîerniors jours du mois (l'août , le plus suave de Tannée , pénétrait ])[\v la jalousie , Olivier dit à son ami :

— J'ai^toujours pensé que si, tout en subissant l'état de prêtre, la destinée aux instincts contrariés, aux amours malheureux , je lusse resté dans mes belles vallées toulousaines, avec mon pavillon dans le haut chant de mais et mes quatre oliviers au bord du Tarn, j'aurais été moins à plaindre. Avec la même part de maux, on doit souffrir moins à la campagne. La nature vous entoure, pour vous donner l'exemple d'êtres sans passions ; vous montre des existences d'une douée et paisible succession ;

le ciel vaste vous parle d'un autre monde où tout sera changé; l'hirondelle, qui rase le sol pierreux , l'herbe du marais , et va se perdre ensuite dans la voûte éthérée , vous montre la rapidité du passage ici bas et l'essor radieux. Mais Paris est le séjour des douleurs tenaces , acharnées; elles sont bien closes avec vous et avec A^ous doivent vivre jusqu'à la lin. Les

or

370 LES AOIEIX.

murs VOUS cachent riiorizon, les brouillards vous cachent Je ciel ; clans cette réclusion , les evënemens qui passent vous froissent et vous déchirent; l'agitation des hommes qui se heurtent dans les rues , semble dire que toute importance appartient au présent et vous force à ne priser que le moment actuel; tout est d'instantanéité; il semble qu'il n'y ait dans l'éternité que l'heure qui sonne a ce clocher , et, quand cette heure amène le malheur, c'est le désespoir.

Victorien , ajouta-t-il en lui tendant la main, tu veux me consacrer tes soins aussi longtemps que... que je pourrai les recevoir?

Son ami baissa la tête en signe d'affirmation.

Eh! bien, emmène-moi d'ici, épargne-moi la tristesse des derniers jours, délivre-moi de ce bruit de fers qui sonne partout dans celte ville. Vincennes est près de nous , son sol a des trésors de feuillage qui purifient les airs. Donne-moi la douceur de mourir-Hi. Il semble qu'il y ait moins loin de la campagne au ciel ;

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ils se confoncleiU à l'horison ; que j'('X[)ire vSiir ini de CCS champs clhérés , qui sciuhlo le premier degré de la région céleste et me fasse croire que je vais y monter.

Deux heures après , une voiture , aussi commode que possihle, garnie des coussins qui pouvaient amortir les secousses, et rendre le transport moins pénible au malade , était à la porte d'Olivier. Victorien le porta dans ses bras jusqu'à cette voiture , s*y plaça à ses cotés, et les chevaux prirent la route de Vincennes.

pair à cette îombr.

Mourir d'iinidiir. c'est nv^^ir vc'mi

La prttre mourant et son insépaiable ami

élaient établis à Vincennes. La chambre que

Victorien avait trouvée dans un petit hotel

meublé, était située tout \\ Tenlrée de la foret,

el avait une terrasse qui allait se mêler aux

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premiers rameaux des chênes. De Taulre côté était un champ encore plein de moisson , où Olivier descendait quelquefois aspirer de derniers rayons de soleil.

Un jour il regardait de vieilles femmes qui arrachait des bluets qui se mêlait aux épis mûrs.

— Combien la place où nous sommes , ditil , influe sur notre valeur. Dans un jardin , on trouve cette fleur belle , on la cultive ; ici , on la rejette comme l'ivraie , parce qu'elle croît sur la terre qui ne doit produire que d*u* liles et précieux épis. C'est comme l'amour qui est une vertu dans le cœur des hommes , et une tache dans le cœur du prêtre , qui ne doit porter que des sentimens d'un ordre supérieur et complètement détachés. . .

Il regarda encore et ajouta en soupirant :

C'est rendre le champ bien triste que d en arracher le bluet.

Victorien répondit au sens de cette oI)servatioa.

— Dans tous les dévouemcns, résonne la corde de la mélancolie. C'est elle qui rend susceptilde d'abnégation ; si elle a fait les solitaires d'Orient, qui fuyaient la pompe du monde romain , elle préside tous les jours aux renonccmens des êtres dévoués dans la vie intérieure. L*homme est faible dans la joie : il est heureux, il craint la mort , et tout sacrilice est une mort ; ce n*est que dans la tristesse et dans le calme qu'il est grand.

Il y avait quinze jours qu'ils étaient a Vincennes , Olivier avait passé une nuit pleine de cette agitation qui , bouillonnant dans un être trop faible pour la contenir , brise en quelques instans les tlancs de ce vase trop fragile. Dans la matinée , comme Victorien ne quittait pas sa chambre, un domestique lui apporta une lettre près du lit du malade, Olivier en jetant les yeux sur la suscription qui était d'une écriture étrangère, la vit accompagnée du timbre de Mâcon. Le faible amant tressaillit, et tendit avec passion les bi'as vers cette lettre, comme

376 Paix a ciltve tombe.

s'il eût voulu la presser sur son cœur. Victorien tremblait de la lui livrer; il lui demanda en grâce la permission de la lire le premier. Il voulait bien lui apprendre sans déguisement ce qu'elle contenait , mais il espérait tempérer la force de l'émotion par la raison grave de sa parole.

La supérieure du couvent des hospitalières annonçait que mademoiselle de Bellefond allait prochainement prendre le voile noir et prononcer ses vœux. Victorien aurait voulu taire le jour du sacrifice, mais Olivier le demanda avec instance.

Il lut en hésitant la date du 15 septembre.

Le i5 septembre, dit Olivier, c'est demain. Il leva ses regards vers le ciel, des larmes se formaient dans ses yeux et roulaient lentement sur ses joues

— Tu savais, lui dit Victorien , ce qui allait se consommer: je croyais que tu avais accoutumé ton âme à ce sacrifice.

— Oui , mais j'aurais voulu no pas vivre

jusquolà; ne pas voir lever le jour qiii allait, lii-bas, au bord de la Saône, éclairer celte

triste solennité. Le jour oii un prêtre devait river Marie-Rose à cette chaîne qui m'a laui fait souffrir , où des femmes allaient rensevelir sous Féternel linceul... Il est trop alï'reuîi de se dire : c'est moi , moi seul qui renferme dans ce lombeau; tandis que d'autres semblent agir, ils ne sont que les instrumens de ma cruauté. . Comme, il y a deux mois. Ramure a été tué par moi , non loin d'ici , par moi qui me cachait dans l'ombre, tandis qu'un autre lançait cette balle dans sa poitrine...

Olivier était trop faible pour des pensées si accablantes, il s'évanouit. Victorien le prit dans ses bras, et le ranima sur son sein par sa chaleur et sa douce tendresse. Quand le malade eut rouvert les yeux , Victorien alla lui chercher le lait, dont quelques gouttes, prises chaque matin, le soutenaient seules depuis plusieurs jours.

Olivier ne put les avnlrr : le lait s'arrtMnil

sur ses lèvres brûlantes; cet accident lit frénair Victorien jusqu'à la moelle des os; son ami lui rendit tranquillement la tasse : il sentait qu'il n'avait plus besoin de renouveler ses forces pour des instans qui ne devaient pas se lever.

Vers le soir , Olivier voulut sortir de son lit, et aller encore une fois voir le ciel et la forêt. Victorien l'emmena doucement sur la t3rrasse; il auraitdésiré l'asseoir plus mollement quesur une chaise de paille qui se trouvait là ; il voulut aller chercher le fauteuil qui garnissait la mauvaise chambre où ils avaient trouvé à se loger.

— Non , lui dit Olivier , j'ai passé ainsi toute ma vie dans la pauvreté.

Il ajouta en souriant :

— îl ne vaut pas la peine de changer ; élevé dans une cabane, grandi dans un séminaire, je n'ai jamais touché à tout ce que la terre offre dans des coupes dorées à ses enfans chéris... Mais jamais celte condition ne m'a fait soutfrir;

PAIX A rEirr: T;)Mr.r. riTÎ>

ce (léiiiieiiieiil extérienr n'est rien; on s'a( coiUume à voir ces biens passer devanl vous, et aller en d'autres mains; on se persuade que ce doit vtre ainsi , et le murmure s'éleint. Mais ce qu'il y a d'afiVeux, c'est la misère de cœur qui vous glace; liëlas! et j'en ai vécu; moi, ])auvre prêtre, sans foi et sans ami».. En co moment, j'ai ton sein pour reposeï* ma tête, va , cher Victorien , je me trouve [)las riclie que je ne l'ai jamais é:é.

En disant cela, il appuya son front sur la poitrine de son ami. Victorien était debout , auprès de hii ; son bras gauche passait sous répaule d'Olivier, et sa main revenait sur le cœur du malade, en compter les derniers battemens. Le jour baissait , un vent frais, arrivant de la cime des arbres, soulevait les cheveux bruns d'Olivier, grandis pendant la maladie, et refroidissait la sueur de son front; Victorien lui demanda de rentrer powr se remettre au lit.

— Non, dit-il, rien ne peul plus me (aire mal.

Il ajouta avec un accent profondément douloureux ;

— Il faut que je reste ici; c'est ma place. Je t'ai trompé , Victorien , ce n'est pas le désir d'exhaler plus doucement mon dernier soupir, au milieu d'un beau site, qui m'a fait désirer de venir à Vincennes, je n'étais pas digne d'une douce mort; c'était un vœu que je voulais accomplir; c'était l'ombre d'un devoir qui m'attirait ici. Hélas! c'est dans le bois de Vincennes que Ramure a été tué par moi ; c'est là que réside son àme , rendue trop tôt k la nature, rai voulu venir expirer devant cette place.

La pale liseur du couchant brumeux planait sur le bois; les arbres , vus d'en haut, présentaient une plaine épaisse de feuillage, mais dans une clairière , la vague lueur nocturne éclairait l'espace dégagé d'arbres, et tombait jusque sur le gazon.

C'est là sans doute, reprit Olivier, que le coup mortel a été frappé. Ombre ! pardonne : j'ai voulu venir expirer devant loi ; le faire of-

l'Al\ À CETTE TOMBE. 5Î> t

fraude do ma iiiorl, [)Our (|ue lu la rcrusses en expiation ; j'ai voulu le venger moi-nienie, afin d'obtenir quelque pardon...

Victorien employa toutes les forces de sa

tendresse pour l'arracher à ce spectacle et à ces pensées.

— Laisse-moi , laisse-moi souffrir , dil-il , chaque secousse qui précipite le terme, est un

bienfait C'est ici que je dois apporter mon

dernier soupir. C'est dans la nuit aussi que je

dois l'exhaler Ma vie a été courte, sonîbre

et muette; qu'elle se termine dans l'ombre, morne et silencieuse comme elle; que l'adieu

éternel s'adresse à cette ombre sans étoiles, seule image de ma destinée.

Victorien ne pouvait répondre que par ses larmes; il prit la main d'Olivier, et la sentant déjà froide et humide, fut saisi lui-même d'un frisson de mort.

— Ami, dit encore le mourant , on s'occupe de soi , jusqu'au dernier intérêt ; je voudrais bien savoir où reposera mon cercueil

582 PAIX A CBTTE TOMBE.

Mais mon Dieu ! ajouta - l-il avec un cri déchirant, est-ce que j'ai besoin (Fune tombe? La pierre funèbre marque votre fosse pour guider les amis qui se souviennent, et enseigner la place des larmes. Et moi ! homme sans famille, prêtre sans foi, sans apostolat, qui attend raisje sur cette pierre? ce ne sera pas une femme vêtue de crêpes noirs, de jeunes enfans naïvement pieux, et les mains pleines de douces couronnes ; ce ne sera pas, non plus , des fidèles assistes leur vie durant par leur pasteur , et venant lui donner, par reconnaissance, un souvenir et une prière Mon Dieu, qui viendrait prier sur ma tombe? une terre sèche

et dépouillée, connue du grillon seul qui l'habite, voilà tout ce qui doit couvrir mes os ; une feuille délâchée avant l'hiver, jetée sans soutien dans Tespace , et qui roule morte sur le sable, voilà l'épitaphe qui me

convient...

Olivier s'arrêta tont-à-coup, il venait de sentir une larme de Victorien, tomln^r sur son

PAIX A WLllE TOMBE. 585

front; il I(3va le visage vcTSÎui, avec la [jIus grande leuflresse.

— PanJonne! pardonne, ami, lui dit-il, tu

viendi'as, toi, lu viendras y pleurer, une larme de loi, est un trésor d'amour et de pitié.

Cette lerre aussi sera solennelle pour toi; tu diras en la montrant : Ici est tombé l'homme

trop faible pour marcher dans cette carrière si difficile du prêtre d'aujourd'hui , du prêtre qui trouve le dédain , l'indiiTérence au dehors de sa roule, et le doule au dedans; il a été sans volonté, sans courage, pour tremper son âme aux difficultés mêmes, il s'est brisé, comme une fi"êle colonne que le hasard insensé place pour soutenir une voûte pesante, et qui est écrasée par elle. C'est de cette poussière même du prêtre du passé, que doit s'élever le prêtre de l'avenir. Celui que l'église attend pourTillumirer de nouveau, celui que le peuple attend pour le conduire à l'église. Saint, deux fois saint, deux fois adoré , âme du monde nouveau, feu sacré descendu du ciel, qui va refaire

38 i PAIX A CLTTE TOMBE.

un être vivant du cadavre qui couvre maintenant la surface de la terre.

Ces pengées , exprimées avec une force convulsive , emportèrent les dernier» souffles de cette poitrine déchirée. Lorsque Olivier voulut parler encore , il n'en sortit que quelques sons inarticulés ; il fut obligé de fermer la bouche. Il sentit, en se pressant sur le sein de Victorien, tout ce que son ami souffrait; il releva encore son visage vers lui , et commença de sourire , mais la force lui manqua, c'est la plus triste image de la vie qui ne peut plus continuer que ce sourire interrompu.

Au bout d un certain temps, Victorien, tremblant et désolé, crut distinguer quelques mots , il baissa l'oreille près de la bouche de son ami pour les recueillir.

— Je crois , disait-il , voir des tableaux de

Toulouse ma^ cabane mon champ de

maïs J'entends passer dans l'air un accent

de la voix de Marie-Rose.

Il fit signe à Victorien do bien l'écouler, et

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lui (lit (l'aller dans f.a clianibre, ot <ra[)por'tor ce qui était clans un coiiret , [iiacé ;i la lèle de

son lit. Victorien courut ace()ïnj)lir ses oidrcs, et trouva dans la boîte des boulons d'oranger, que, dans la nuit passée à \otre-I)a?ne , Olivier avait détacliés de l'autel de la viev^e Marie, pour en couronner sa douce fiancée, et qu'il avait ensuite cacbés dans son seiji. Il les apportât an mourant. Olivier avait la tète renversée , et ses yeux s'ouvraient à peine ; cependant , en apercevant les boulons d'oranger , il fit un mouvement, Tinfortuné voulait se mettre à genoux pour les recevoir. Il ne le put pas , il prit les fleurs , les porta h ses lèvres , comme il aurait fait de l'image sainte du Cbrist , et nulle des saintes images du Dieu , ne pouvaient exciter plus de tendresse et de l'epentir , que la vue de ces fleurs flétries. îl les mit sur son cœur , et prononça encore une parole })Our que Victorien les laissa avec lui dans le tombeau.

— Toujours-là, dit-il on regardant son ami...

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Et il ne dit plus rien... et sa bouche se ferma, ses veux se fermèrent , son cœur se retira de ce monde , pour ne s'ouvrir qu'aux sensations nouvelles du monde où elle ne sont plus des douleurs.

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