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Si les bateaux à vapeur eussent été inventés autrefois, Agamcmnon n'aurait pas saci^ifié sa fille.
Un industriel érudit.
La preuve que ce mariage ne doit pas saccomplir, quoique Dubeaupré ait fait la demande en forme, et qu'il ait été accepté, la preuve c'est que mon âme est tranquille, c'est que je
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vois cet homme près d'elle et que je ne le hais pas, c'est que lorsqu'il est là, je ris de ses prétentions, et que, lorsqu'il descend l'escalier, je ne l'attend pas à la porte pour l'étendre sur le pavé.
Hier soir, comme j'entrai , il était assi devant une fenêtre du salon, la, où Marie-Rose et mademoiselle Azélie étaient à travailler; la première apprenant à la jeune provinciale à faire un point de tapisserie. Il expliquait aux jeunes filles comment aujourd'hui, grâce aux facilités du commerce et aux merveilles de l'industrie, une femme d'une fortune médiocre, peut acheter, dans le cours de sa vie, de sa vie de toilette, trois cent cinquante ou quatre cents robes, tandis que, dans les mêmes conditions, elle n'en usait guère autrefois plus de cent ou cent cinquante.
— Et cependant, observa Marie-Rose avec un air d'étonnement naïf, les femmes ne sont pas plus heureuses aujourd'hui qu'elles ne l'étaient autrefois.
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— Ce que vous venez de dire là , mademoiselle , répondis-je vivement , est le secret du temps actuel , le mot de ses douleurs. — Un homme, riche d'argent , épouse une jeune femme. Elle s'ennuie du vide de son àme , il lui donne un chàle des Indes. Elle voit mourir une mère chérie, il fait éclairer sa maison au gaz. Elle perd son premier né, il lui parle de voiture en fer galvanisé. Quelle admirable logique! quel accord merveilleux entre l'être qui implore et l'être qui secourt.... Et cependant, la pauvre femme souffre ., se fatigue à demander vainement l'existence; on lui tend une coupe du plus beau cristal , taillée, ciselée, polie et brillante comme diamant , et quand la malade y porte sa bouche , la belle coupe est vide ; elle meurt de chagrin sur un lit d'or et de velours.— Ainsi , le matérialisme a épousé l'humanité : il lui donne des vêtemens de toute nuance , des meubles de toute forme , des maisons bâties en un jour , et des grandes routes qui foluent toutes les fleurs des campagnes....
Et elle n'est ni plus heureuse ni plus consolée.
— En tout cas, répondit railleusement Dubeaupré , on peut bien dire que c'est la fiancée qui vient chercher l'époux. Elle s'éprend de ses moindres dons , elle perd la tête à ses plus légères faveurs , elle court ardemment après les gâteaux et les bijoux qu'il lui tend , en laissant tomber derrière elle , sur sa route , la lyre de poésie et le livre de prières.
*- En d'autres termes , repris-je , on cherche aujourd'hui tout bonheur dans le progrès industriel , et c'est la prétention la plus folle qui puisse entrer dans le cerveau humain ; si le bonheur est cette atmosphère de paix et d'amour qui fait chanter doucement notre âme , que peuvent faire tous les progrès industriels pour la paix et pour l'amour? Eux, que donnent-ils? des satisfactions de vanité? non, car bientôt leurs richesses se vulgarisent , et il n'y a plus à s'enorgueillir de les posséder. Des douceurs matérielles? non, car l'habitude est là pour tuer tout ce qu'ils créent : elle peut les
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mettre au défit d'inventer une jouissance qu'elle ne dévore aussitôt, et ils travaillent à remplir une cuve sans fond.
A ce propos je m'avisais d'offrir un apologue:
Au fond d'une petite ville, dis-je, une femme tenant un jour son Constitutionnel , voit pour la première fois , l'annonce d'un meuble de salon élastique. Elle meurt d'envie de l'acquérir, de posséder cette curiosité. Elle meurt, c'est le mot, vingt fois par jour elle le choisit, elle le marchande, elle l'achète dans sa pensée. La nuit elle se lève, et va dans son salon, où gît un vieux canapé de velours d'Utrecht; elle s'y peint le beau meuble neuf; elle en place chaque fauteuil à la lueur de la lune , et reste là, à les contempler, l'œil cave et ardent. C'en est fait on a acheté le meuble, trois mille francs; et il a brillé un jour. Mais le lendemain , une cousine en fait venir un semblable ; le surlendemain, une voisine s'en passe la fantaisie ; c'est une fatalité, les meubles se renouvellent de
maison en maison , jusqu'à la dernière du faubourg. Tous les meubles étant beaux, il n'y a plus de beaux meubles ; celle qui en possède un la première, l'a dëjh oublié : elle ne le voit plus en entrant dans son salon, et l'angoras dort sur les coussins.
Cependant cette dépense à empêché d'aider un jeune parent à se soustraire à la conscription. Le malheureux déserte deux fois ; il est envoyé aux galères. La jouissance de luxe à duré bien peu, elle s'est évanouie en une bouffée d'insolente vanité, mais la honte de la famille, le malheur restera : il est écrit en deux lettres qui tracées de cette main, et avec cette plume ne s'effaceront pas.
— Il est injuste, dit Dubeaupré , de rendre rindustrie responsable des folles passions qui s'éveillent en présence de ses bienfaits et dénaturent ses fins ; aussi injuste que d'accuser la religion des crimes du fanatisme, la liberté des cruautés de la révolution.
— En ne l'envisageant que dans de moindres
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excès, repris-je, on la voit encore trop al)sorber l'esprit lîuiUciiii, qui, s'eiit'ouçant dans ses basses régions, abandonne les hauteurs sur lesquelles il lui serait glorieux de régner, semblable à cet empereur romain qui, pour l'honneur de monter un char dans la carrière, descendait du trône du monde. Entrez dans la cité intérieure. Là , lout est en soufïrance. L'autel privé de son Dieu, de ses fidèles, de ses flambeaux et de ses fleurs , tombe en ruines. Le toit du mariage, chargé d'or , est si bas et si étoufl'ant que l'air de vie et d'amour n'y . peut circuler. L'échafaud, planté parla barbarie , reste encore debout , il étale toujours , comme péristyle du palais de la mort, ses efl'rayantes colonnes rouges, d'où sortertt des têtes roulantes. Les mendians jonchent le pavé, et cette vase infecte salit les beaux vêtemens de ceux qui la foulent aux pieds. Mais on conserve toutes ces ruines parce qu'on ne sait comment les finir d'abattre, comment les remplacer. On n'a pas le temps d'y songer, on ne
veut pas mettre là ses veilles et sa pensée. Cependant il faudrait moins de veilles et de pensées peut-être pour raffermir ou renouveler ces tristes édifices, que pour inventer quelque mécanisme hardi, ou pour dompter la vapeur, la reine du monde matériel. Mais on aime mieux agir à la surface, créer une machine qui travaille comme un homme , un rapide chemin de fer qui emporte la voiture comme le vent son nuage , pour que tous les yeux voient ces prodiges, et que la foule émerveillée crie au bienfaiteur de l'humanité.... Bienfaiteurs! demandez donc à la femme qui , faute d'éducation morale, est en proie à tous les orages du cœur, à toutes les chimères de Fesprit à toutes Hes descriptions de l'existé nce , qui» avec la puissance de tout sentir et de tout aimer, meurt d'ennui et d'indifférence , demandez au jeune homme qui vient de tuer son ami en duel, grâce au préjugé gothique que vous ne prenez pas la peine de déraciner, demandez à la famille du supplicié couverte de crêpe et
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d'infamie, demandez à la mendiante qui s'enveloppe la tête de ses lambeaux, pour ne pas voir ses enfans mourir de faim , demandezleur si dans tous vos progrès manufacturiers, dans tous vos chefs-d'œuvres industriels, il y a une goutte de bonheur ou de consolation. Exisle-t-il un mécanisme pour rendre l'homme meilleur ? une machine qui puisse calmer une souffrance? Voit-on moins souvent aujourd'hui le suicide désolé, qui, dans un coin solitaire, arrache une âme pour la jeter à la face du ciel ? Non. Eh bien! vous n'avez rien fait.
Dubeaupré, qui vit dans les yeux de Marie- Rose et de son père , leurs sympathies pour les sentimens que j'exprimais , se contenta de répondre :
— On ne peut rien à la tendance d'un siècle. Ce qu'on a de mieux à faire , qu'il s'avance sur une route ou sur l'autre , est de se mettre parmi ceux qui marchent au premier rang.
— Dans les labeurs industriels, dit monsieur de Bellefond , je voudrais au moins qu'on cher-
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chat à atteindre un luxe grandiose , qui élève l'homme extérieurement , et poétise la vie ; tel qu'on le trouve dans le monde antique. Mais, aujourd'hui , dans une étroite cité qui se met tout entière à l'abri du soleil sous le plus petit nuage , qui taillerait tous ses édifices dans le pan d'un cirque romain , l'habitant actuel est plutôt l'ouvrier qui travaille , que le maître qui jouit; la fièvre du moment est moins l'ardeur de la volupté , que la soif du gain ; le progrès s'exprime plus en difficultés vaincues, en redoublemens de produits, qui facilitent l'exportation, qu'en œuvres d'éclat qui brillantent la vie. L'intelligence supérieure semble se contenter du grade d'utilitaire. Le génie delà société n'est plus une belle figure contemplative avec une couronne de lumière ; c'est une cariathide , portant une corbeille remplie ; c'est une figure de fontaine, versant abondamment Teau de son urne aux passans.
— On pourrait aussi avancer , repris-je , que la pauvreté a bien sa poésie. Le luxe ne
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grandit les objets qu'au moment où on les regarde ; la pauvreté reste en beau dans le souvenir, et sert à établir la renommée. L'histoire aime mieux le pauvre romain de la république, sans foyers , sans autels , sans moissons , ne sachant où voler sa femme , ses dieux et ses repas , que le Romain de l'empire . taillé sur le banal patron de tous les esclaves opulens. Si la tradition veut intéresser à son Homère, à son Ossian , à son Bélisaire ; elle ne leur donne pas des vêtemens de pourpre et d'or , mais la nuit éternelle de l'aveugle , et le bâton du mendiant. L'humble tunique du premier chrétien le distingue davantage de la foule, et fait mieux ressortir sa piété, que les étoles somptueuses de ses successeurs dont on méprise presque autant la fortune que les vices. Quoi de plus révéré dans nos annales que le soldat bleu des premières campagnes d'Italie ; c'est surtout parce qu'il n'avait pas de pain , pas d'habits , pas de souliers , qu'on lui savait bon gré de prendre des villes pour sa patrie ;
sa pauvreté illustrait son courage. Aujourd'hui même , la figure du poète ressort mieux sur un fond de misère ; on aime à le voir, sur ce sol désolé , où il vient s'ateler , pâle et courbé, au char de la pensée; on se plaît même à le contempler sous l'habit si contraire de l'artisan triomphant de sa destinée. On aime ces jeunes filles, poètes de nos jours , qui sortent des ateliers des campagnes où leur poésie s'épanouissait s'ignorant elle-même : ce souvenir , rend leurs vers plus doux.
L'industriel ne répondit à ce que je disais qu'en souriant dédaigneusement. Il revint peu à peu sur son terrain, parla du plus beau fleuron de sa couronne , du chemin de fer et de la rapidité du voyage.
— Le voyage! bon Dieu! m'écriai-je, le voyage! c'est encore une croyance perdue, un bonheur qui s'en va dans le passé. Désor. mais avec ces courses si promptes , vous aurez des changemens de lieux , des secousses , mais plus de voyages. Lui, son esprit planait
sur rimpériale de la paisible diligence. Là , pour Tobservateur qui savait jouir , quel magnifique spectacle ! Il lui était donné de voir les ditïérens aspects du globe, qui soudain disparaissaient quand ses yeux en avaient assez. Ici, c'était une terre stérile, n e produisant que de pauvres légumes , des toits de paille , avec un pigeon pour tout ornement , et de sauvages enfans suspendus aux quelques fruits des branches avares... Puis le tableau changeait ; un sol plus fécond offrait des images plus riantes; des maisons couvertes de tuiles , des poules hupées , et des enfans bien appris , qui faisaient la roue devant la diligence : et tout cela passait en souriant. Ici les lieux de gothique mémoire , avec leurs ruines de châteaux et de couvents; là des terres vierges de souvenirs , qui attendent encore les jours mémorables. Enfin les différentes faces du globe , qui sont comme des médailles frappées à ^reffigie des différens âges. Puis, au retour , vous aviez acquis une richesse ina-
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liénable, vous connaissiez, vous possédiez la province parcourue. Le voyage était le rayon oii jouait un essaim de souvenirs... à tel nom de village prononcé devant vous , vous revoyez encore les sites que vous aviez le plus aimés : celui qui ressemblait aux lieux de votre enfance ; et la maison à façade blanche , ayant ses pieds dans l'herbe, et son front dans les fleurs qui vous à fait soupirer d'envie comme un asile à terminer vos pas , à reposer vos jours...
— Eh bien ! monsieur ^ à tous ces délices ineffables , interrompit Dubeaupré , l'homme d'aujourd'hui préfère l'avantage d'arriver une heure plutôt au foyer de ses affaires.
— Bel avantage ! le concurrent arrive aussi vite que lui.
— Notre siècle a pris son brevet d'invention, il conservera l'honneur d'avoir accéléré le transport.
~ J'en prévois un plus rapide. Quelques jours progressifs écoulés, et on mettra le voya-
geur il clieval sur une (lèche ; il sera lancé ainsi d'une maison de relais à une autre. Alors vos descendans se moqueront de vous , hommes aux chemins de fers, d'avoir été si lentement. Pendant tout cet entretien , mademoiselle Azélie tirait son aiguille avec une grande activité , et comptait tous ses points. Marie-Rose avait laissé tomber son canevas sur son tablier; pensive, suivait mes idées, venait dans Tespace intellectuel avec moi, et m'approuvait d'un regard attendri.... Je t'ai satisfaite par mes paroles, femme bien-aimée; un instant j'ai pu te plaire; qu'importe t"out le reste, qu'importe l'industrie, et le spiritualisme, et le monde, je n'ai parlé, je n'ai pensé que pour toi.