‹ L'abbé OlivierChapitre 7 sur 32 · TH · texte numérisé non relu

TH

Cf 0f tjitfur sujrrttin.

C'était un Tol que ses ouvriers lui fraisaient, s'ils prenaient le temps d'essuyer la sueur de leur (ront.

Auguste Luchet.

Hier, M. de Bellefond et sa fille dînaient à la manufacture de Dubeaupré. Comme j'étais invité à les accompagner , j'allai dans l'aprèsmidi prendre les conviés pour faire le trajet avec eux.

Eq entrant , je trouvai Marie-Rose encore seule. Je lui apportai un bouquet de roses de Bourgogne quelle aime particulièrement , et d'ordinaire reçoit volontiers de ma main. Elle les prit avec distraction, et les posa sur les genoux. Elle paraissait triste en dépit d'elle-même et vivement préoccupée.

Jerec onnus à l'instant l'inopportunité démon modeste présent. On venait d'apporter la corbeille que Dubeaupré, envoyait à sa fiancée. Sur une table ronde au milieu de la chambre, étaient étalés les présens de noces ! ces brillans messagers de la cité de luxe et d'opuleace qui viennent au-devant de la jeune fille prête à y pénétrer.

Ils étaient contenus dans un de ces cofFrets en palissandre sculpté qui ont remplacé les corbeilles de soie.

Marie-Rose cependant me fit approcher du guéridon sur lequel ils reposaient pour jouir déjà de mon admiration.

En effet, mademoiselle, voici lui dis-je, une

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magnifique corbeille ; rien n'y manque. — Voici le roi delà parure, Técrin de diamans, qui jotte auxlumièressoR brillant éclat, cet éclat superbe, vous le saurez un jour, c'est lefeu qui jaillit des prunelles ardentes, des ailes embrasées du démon de l'orgueil , lorsqu'il vous enveloppe et dit : « Tu appartiendras toute la vie au culte de la parure. » — Le cachemire étend un de ses coins sur le bord du coffret, pour montrer la richesse de son dessin , qui s'ombre et s'éclaire au contour du reph moelleux. . .Comme le despote d'Orient , est glorieux et puissant par les cruautés qu'il a faites, le cachemire aux couleurs ternes, et bigarrées ne plaît et n'est recherché que par les sacrifices qu'il coûte , les nombreuses victimes de vanité qui s'immolent à lui. — Voici encore la robe satinée qui, par le reflet d^argent qu'elle jette , met sur votre sein l'écusson de la fortune. — Les rangs de perles qui ressemblent à une suite de jours brillans et vides. — L'oiseau de paradis qui dit, en volant de fêtes en fêtes : <r Je n'habite que les som-

mets fleuris, je ne suis né que pour faire admirer mon beau plumage , et venu sur la terre que pour en être l'ornement. » — Voici même le nécessaire, contenant déjà le papier parfumé OLi bientôt coulera, de la plume d'or, une parole d'amour infidèle, car, lorsque tout est opulence et superfluité autour de lui, le cœur veut avoir, au-delà du mariage, son surcroît de fortune aussi, et son luxe, à lui, c'est l'amour. — Mais tout au fond de la corbeille , sous ses agens de la vie mondaine, devrait être la croix noire du tombeau. Après une existence aussi stérile, la vieillesse est une froide mort , moins le sommeil et la paix.

Marie-Rose , troublée de cette humeur chagrine, se taisait, mais un triste étonnement était sur son visage.

0 Julien ! quel misérable raisonneur je faisais en ce moment. J'étalais de la morale et je n'avais au fond que de la jalousie ; mon cœur était oppressé de cette larme amère qu'arrache le bonheur dès autres le bonheur des au-

1res! cet affreux cx>uronnement cle notre inl'ortune.

^ Elle reprit, par contenance , les fleurs que je lui avais données , et , penchant sa tête , sembla se plaire à les respirer.

J'ajoutai avec plus d'amertume encore ;

— La senteur de ce bouquet vous fera mal à la tête , mademoiselle ; elle n'exhale que des sensations en désaccord avec les vôtres. Cette âme des lieux déserts , pieuse , contemplative, espérante avec paix , ardente avec innocence , serait peu en harmonie avec la vôtre , si pleine en ce moment d'ambitions et d'atteiites orgueilleuses,

-— Voudriez-vous , dit-elle enfin , que je vécusse de la vie végétale au milieu de Paris ?

T^ Oui , si la vie végétale est la direction simple et naturelle de l'âme. Et qu'avez-vous fait autre jusqu'à ce jour?— Quand vous ne faisiez de la musique que pour bercer le souci au front de votre père oonmie autrefois il berçait vos premiers cris sous las rideaux vertus

(le la nacelle ; lorsque le cœur et les mains pleines d 'aumônes consolantes , vous alliez à la demeure du pauvre, comme au but naturel où tendaient vos pas; quand, dans vos naïves causeries avec vos compagnes, vous arrangiez à souhaits le long avenir et n'y mettiez que l'amour pur et l'amitié ; et quand , le soir, après votre journée d'ange, vous veniez vous agenouiller et demander pardon à Dieu de vos péchés , n'y avait-il pas là autant d e simplicité pieuse , d'innocente quiétude , de doux encens , que dans les scènes de la nature, dont ce parfum fait surgir l'image Mais ces jours sont passés, que ce

bouquet qui les rappelle disparaisse avec eux, que le vent l'emporte, là où ils sont allés*

En disant cela, je pris les fleurs et les lançai éparpillées à travers la fenêtre entr'ouverte.

Ce mouvement si léger , si futile , fit saigner deux cœurs d'un pénible déchirement.

^^l.'arrivée de monsieur deBellefond, qui entra -radieux et en grande tenue , nous rappela que

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nous allions dîner à la inanulacture. Nous sortîmes. Je donnai le bras à Marie-Kose; et bientôt le beau temps , les rayons brillans de l'espace, qni riaient de mes folles angoisses, me rendirent la sérénité. L'image des cadeaux de noces s'évanouit; j'avais encore tout un jour de bonheur devant moi.

A quatre heures précises, nous entrâmes dans l'hôtel manufacturier du haut et puissant seigneur Dubeaupré.

Il Cette importante fabrique domine le faubourg Saint-Antoine de toute son imposante grandeur. C'est le château féodal du temps moderne : il couvre les toits voisins de son ombre hautaine ; le bruit de ses usines remplit les quartiers d'alentour; ses étendages de couleurs variées lui servent de bannière ; les tuyaux de ses pompes énormes s élèvent en tourelles , et la noire fumée qui s'en exhale , dessine au front de la demeure seigneuriale l'écusson orgueilleux du travail parvenu.

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En province , lorsqu'on arrive à la maison dé campagne d'un ami , il faut , de toute politesse , commencer par visiter son clos* De même, en entrant ici , il a été de toute nécessité de subir d'abord le plaisir de la promenade et de satisfaire notre soi-disant curiosité. Le clos d'un commerçant , ce sont les usines , les fabriques fécondes , chargées de leurs riches produits. Nous avons , en premier lieu, traversé de vastes cours, coupées de ruisseaux noirs. Dubeaupré , la tête levée et l'œil heureux , nous conduisait , accompagné de son fils , le petit Salomon , ainsi nommé par son père, en glorieux souvenir, non du pauvre roi qui n'était que poète , harpiste et prophète , mais du grand Salomon de Causs , qui , le premier en France , imagina de mettre en œuvre la vapeur. Dubeaupré, qui est veuf et a en cet enfant d'un premier mariage , a déjà confié , à ce garçon de huit ans , le soin et les revenus d'un métier, et se mire dans son digne descendant , comme le vieux guerrier , en voyant son

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jeune enfant toucher |)Our la première fois à ses armes. i i

Dubeaupré , attentif auprès de Marie-Rose , lui expliquait, pour lui être agréable, les diverses qualités de lainages, les différentes races de moutons importées en Europe. Celle d'Afrique , introduite à Rambouillet , par M. de Vergennes ; celle d'Arabie, à large queue, venue en France au retour de l'expédition d'Egypte ; celle de Crète , originaire du mont Ida , passée en Valachie , en Bohème et en Hongrie ; enfin la race des Indes , appelée du Texel ou moutons llandrins, importée dans la Frise orientale et dans la Flandre.

Nous visitûJQies d'abord les ateliers à carder, à filer , où des métiers bourdonnans et criards, des pompes foulantes et aspirantes , remplissaient l'air de leurs bruits, et ne nous laissaient pas un moment la parole. La , cependant , je remarquai une machine d'un aspect bien différent. Au milieu de ses compagnes aftairées,^ elle gisait sans bruit et sans pensée ; toutes

ses cordes détendues tombaient comme les cheveux d'une femme en pleurs; la rouille ternissait ses noires ferrures ; chacune des aubes de ses roues était couverte de poussière , comme d'un triste linceuil ; pas un coin ne reluisait , ne bruissait , ne chantait , ne parlait au maître , ne faisait sa partie dans le concert universel. Elle avait Tair frappée de désolation. Je pensai que la douleur devait être bien puissante sur la terre , puisque son cachet pouvait ainsi s'empreindre sur Finsensible matière. Ld petit Salomon , voyant que je considérais ce triste objet , dit comme pour répondre à mes réflexions :

^ Ce métier-là , monsieur, c'est celui de mon frère Ernest.

"=• Son père l'interrompit d'un regard sévère, et fl se tut, en baissant la tête.

De là , nous arrivâmes dans l'endroit où les laines , en longs échevauds, se plongent, par un continuel mouvement, dans les cuves de teintures, et se relèvent sur le colossal dévî-

(loir. Toutes ces machines s'agitent et grondent : la vapeur , comme l'âme tourmentée d'ambition, imprime à leurs longs bras de fer des mouvemens impétueux, et embrase l'air d'une ardeur dévorante. Je regardai Marie- Rose qui, eimuyée tout le long de la promenade industrielle, était alors tout-k-fait au supplice. La chaleur humide de cet endroit était mortelle pour son chapeau de soie blanche. Figurez-vous cette fraîche et diaphane capote, avec ses roses blanches et sa ruche de tulle, au milieu de cet air chargé des miasmes de la teinture, et suintant une eau noire. Cependant la flétrissure du chapeau n'était rien encore ; mais cette atmosphère détendante allait faire tomber les boucles de ses cheveux en lourde mèches sur ses joues. La pauvre enfant ne voyait rien, n'entendait rien. Sa douleur morne s'exhalait seulement de temps en temps, par ces paroles : « Il fait bien chaud ici. i> Et elle regardait la porte avec [anxiété. Elle aurait anéanti toutes les machines du monde, poui-

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sauver sa capote et les boucles de ses cheveux. Je sentais tous ces vifs chagrins, comme si je les eusses éprouvés moi-même , et je m'y complaisais, car tous les ennuis de ce moment nuisaient infiniment à Dubeaupré dans l'esprit de la jeune fille. Lui, corps de fer, n'avait pas la moindre perception de se qui se passait. Le pied sur un socle d'airain, et la main sut* un rouage, il parlait, vantait, exhaltait, s'animait lui-même, sous le feu de ses paroles. Il nous peignait les efforts et les succès de Fart; nous voyions au-dessous de lui tous ces mécanismes hardis, s'énorgueillissant chacun d'un rouage ou d'un ressort de plus , d'un élan vers la perfection ; nous voyions, montant sans cesse l'un au-dessus de l'autre, ces métiers admirables qui se disputent la couronne du génie mécanique; et. Sur toutes ces machines de plus en plus merveilleuses, il trônait, lui, l'industriel, la machine à pomper de l'or ! . . .

Au moment le plus entraînant de son discours, je cherchai M'arie-Rose du regard. Elle

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avait gagné la porte et s'enfuyait à lire d'aile vers son père qui était resté au jardin. J'eus comme un pressentiment que, malgré les choses avancées, elle ne serait jamais madame Dubeaupré.

Cependant un copieux dîner sortait des cuisines oii, depuis le matin, mademoiselle Azélie, vigilante vestale , n'avait pas laissé éteindre le feu sacré.

On se mit à table, et bientôt arrivèrent ces charmantes plaisanteries , sur le vin et les femmes, qu'on trouve toujours dans la bouche des Dubeaupré, et qui sont attachées aux mets du dîner comme les devises aux bonbons des confiseurs. Puis vint, pour divertissement, un simulacre de querelle entre les maîtres de la maison, gentil comme la petite guerre aux Champs-Elysées. Là, partaient les attaques de Dubeaupré contre sa cousine, à propos d'un plat de cervelle dont il voulait lui servir, vu le besoin qu'elle en avait, et d'un plat de langue, dont il refusait de lui faire passer, attendu l'ex-

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cédant qu'elle en possédait ; mais mademoiselle Azélie, à son tour, ripostait en servant des artichauds, elle prétendait voir dans cet hortolage l'image du cœur inconstant des hommes qui s'en va feuille à feuille. Et toutes ces jolies choses , héritages de leurs grands parens, et répétées pour la centième fois, étaient toujours en puissance de les faire rire aux larmes, tf

Mademoiselle de Bellefond mangeait admirablement, signe d'ennui chez une jeune femme , signe non équivoque ; et moi, voyant les choses aller ainsi, j'étais plus rieur , plus parleur que nos hôtes; même la joie m'inspirant , je devins presque aussi bête qu'eux.'^j^. ^^\')n\ititr -i^uih

Pendant mon accès de gaîté , le petit Salomon tenait les yeux fixés sur moi avec la liberté d'un enfant. Monsieur de Bellefond lui ayant demandé ce qu'il avait à me tant regarder.

— C'est que je trouve, répondit-il, que ce monsieur, s'il était blond, ressemblerait si bien à mon frère Ernest...

Monsieur Dubeaupré fronça le sourcil de

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nouveau à ces paroles de son fils , et le fit taire (l'un coup-dœil.

Marié très-jeune en première noces, il a eu sans doute un fils aîné qu'il a perdu , et dont le souvenir l'affecte péniblement. Cependant, ce que sa figure exprimait en ce moment , était plutôt de l'irritation, qu'une affectueuse tristesse.

Mademoiselle de Bellefond ayant fini de dîner , baillait à faire pitié. Je voyais que notre prétendant s'enfonçait à chaque minute davantage. Il ne fallait plus qu'une lame pour le submerger tout-a-fait , elle arriva au dessert.

On vint dire au maître de la maison qu'un de ses ouvriers, Joseph le cardeur, demandait douze francs d'avance sur ses journées , pour acheter un cierge et un drap à sa mère qui venait de mourir.

—Allez lui dire, répondit monsienr Dubeaupré en tournant la tête fièrement, et en se redressant d'un pied , que s'il n'avait pas fait le lundi toute l'année , il aurait de quoi payer le cierge ,

le drap de sa mère et même Fenterrement.' Le mandataire sortit.

— Je ne suis pas fâché de leur donner cette petite leçon , ajouta le fabricant en s'adressant à nous ; on ne peut avoir personne aux ateliers le lundi.

Je hasardai une observation :

— Si vous augmentiez le salaire, peut-être l'appât du gain leur ferait-il vaincre leurs habitudes de dissipation

— Mauvais calcul , répondit-il , je paie bien ; l'ouvrier qui me gagne six francs par jour a trente sous , et ainsi de suite , en suivant la gradation. Augmenter serait dangereux; si l'ouvrier faisait plus de bénéfice , son esprit s'épanouirait dans le bien être , il relèverait la tête , et nous ne pourrions plus en jouir ; il apprendrait à lire , à raisonner , et nous serions perdus ; il faut que le pain du jour et celui du lendemain soit l'étau de fer qui étreigne sa pensée; le besoin triture l'âme et Tassoupli. Il

faut éviter pour le prolétaire le premier degré

de Taisancequi le désabrulii , et lo dernier de la misère qui lui fait tout braver. On doit le maintenir dans cette position nécessiteuse, où riionnnc atteint par le besoin , mais n'ayant pas encore renoncé à une existence légale , se plie à tout pour la conserver. Quand il voit sa femme et ses enfans en haillons , il se courbe jusqu'à terre devant le maître qui peut leur procurer plus tôt des vêtemens , et le premier acte de bassesse qu'il fait , est un contrat de servage dont il ne peut plus revenir.

Il faut connaître les hommes et savoir gouverner son monde, ajouta-t-il d'un air satisfait, là-dessus , il sabla son dernier verre de Champagne, jeta sa serviette roulée sur le bord de la table , et présenta son bras à la belle Marie- Rose pour retourner au salon.

Jusque là , la pauvre enfant n'avait eu l'air qu'ennuyée, depuis ce moment, et pendant tout le reste de la soirée , elle prit un front soucieux et attristé.

Le soir, comme nous revenions à pied par

une ombre claire , elle paraissait encore songer péniblement. Il lui semblait sans doute que dans cette atmosphère de fabrique , l'air était bien lourd , la vie bien vulgaire , Tesprit bien niais , l'orgueil bien misérable ; mais , si elle voulait s'y soustraire , elle ne savait comment annoncer un changement de résolution. Il faudrait expliquer des répugances, des éloignemens inexplicables, des antipathies si profondes et d'apparences si légères , qu'elles pouvaient ne rencontrer que l'incrédulité. Et puis l'ambition paternelle est là : monsieur de Bellefond a été élevé dans Topulence, il se rappelle avec plaisir ce bien-être , parce que c'est un souvenir d'enfance, il voudrait le retrouver, le goûter bien plus doucement encore, en enjouissant dans sa fille chérie...

0 destinées, qui, dans vos coups de vent orageux , abattez les grands arbres sur la mousse , ne renversez pas la violette qui tient par un fil à la terre !

TlU.

action bf jrdcr*.

CouTrir l'ombre de sable ic l'empêche pas de fuir.

Depuis quinze jours que je ne t'ai écrit , Julien , mon existence est bien changée; car il me semble que les événemens qui gouvernent la destinée de Marie-Rose , disposent de la mienne et elle a été bouleversée dans ces derniers

temps. Voici par quelle circonstance.

102 ACTION DE (iRACES.

Le fils aîné de monsieur Dubeaupré, le jeune homme dont le petit Salomon a deux fois rappelé le souvenir dans notre visite à la manufacture , n'était point mort , seulement il avait quitté depuis un an la maison de son père.

Dès son enfance, Ernest Dubeaupré témoigna de réloignement pour les travaux mécaniques auxquels son père voulait Tassujétir. Il voyait les garçons de son âge revenir de l'école portant sur le dos des courroies pleines de livres, et raisonnant entr'eux d'FIomère et de Virgile, ces grands personnages qui ont été créés pour communiquer avec les collégiens de toutes les générations. Il vola quelques pièces à son père pour acheter un rudiment et des auteurs classiques , et se mit à composer thème et version. Mais sa tâche manuelle lui prenaient trop de temps poi^r que ses études latines pussent avancer , et ses préoccupations littéraires tenaient ses bras suspendus au milieu des travaux de l'ateliçr. Alors il se livra aux plaisirs , narce

qu'on trouve toujours le temps de. mal faire , .*^')n«r><ao*Sir> ')ll')ijp iRq r»io7 .<^((ffm

ACTION DE «iKaCES. 105

,^t il devint un des plus niiiuvais drcMes qui aient jamais cassé les verres après les avoir .vidés.

Il avait dix-huit ans , lorsqu'un jour son

père l'ayant trouvé à lire, tandis que le piston,

qui ne fonçtiomiiiit plus dans le cylindre , me-

jjQ^açait d'jLfpe prompte explosion , le prit pariles

épaules, et le mit à la porte de la maison.

Le jeune homme ne fut point emharrassé de son sort; il lui ;sembla qu'il n'avait qu'à choisir entre tous les états. Grâce k son ancienne prédilection pour les Grecs et les Romains , il entra comme figurant aux Français, où il put à^on aise s'entretenir avec César, et fréquenter Agamemnon.

Mais Ernest Dubeaupré , trop mauvais sujet, même pour des Césars de théâtre, au bout d'un an, fut renvoyé de la scène comme il l'avait été. de ; l'atelier.

Il était.flans un petit septième d'hôtel garni, occupé à manger son dernier quartier d'app^in^emcnt, lorsqu'un ami lui proposa de le

164 ACTION BC eRÀ€ES.

conduire à une fête donnée chez un banquier, et où le besoin d'un grand nombre de joli» danseurs, empêchait d'être trop difficile sur le choix.

Avec le bon ton qu'il avait pris sur la scène^ et l'habit qu'il avait plus littéralement pris au théâtre, Ernest pouvait se présenter en tout lieu.

La fête s'allumait, la fête miroir ardent qui fait converger les rayons de luxe , de beauté, de parure, de joie et d'amour.

Les femmes, enfans à cette heure, et les hommes à leurs genoux, ne savaient que faire pour rendre le commencement de la soirée plus animé, on imagina de revenir à l'ancien jeu des charades, la troupe se divisa en deux bandes... deux fourrés de fleurs, de plumes, de pierreries. On arrêta le mot gageure. Pour le premier, un page devait recevoir un gage d'amour d'une belle châtelaine sa marraine. Ernest était si jeune , si blond, si Amour, qu'il fut choisi pour jouer cette scène avec la maî-

ACTIO?* DE GRACIAI. 105

iresse de la maison. Il était à genoux sur un coussin de velours, aux pieds de la femme du seigneur, et tenait un catéchisme colorié, (!ans lequel elle lui apprenait à lire. Ilarait toujours joué ses rôles d*amour au naturel, dans cet âge heureux où l'on aime à volonté. En ce moment il regardait si bien son catéchisme et sa châtelaine, il avait si bien Tair d'apprendre Dieu dans l'amour, que la dame satisfaite détacha de son cou un collier de diamans, en ceignit le front de son jeune ami, comme gage de sa tendresse; et le premier fut joué.

— Vous vous souvenez de Chérubin recevant le baiser de la comtesse , et disant : J'emporte là du bonheur pour toute ma vie. Ernest, en sentant sur son front le contact du diamant, le baiser brûlant de la fortune, crut pouvoir dire aussi : J'emporte là du bonheur pour toute ma vie. Il gagna l'antichambre, jeta un manteau sur sa parure , et disparut en un clin «d'œil.

Tandis qu'on s'agitait pour finir la charade ,

10() ACiiON Bt (GRÂCES.

il fît, lui, là gageure de devenir en un instant, grâce au prix de son collier, riche et seigneur, comme ce monde avec qui il venait d'engager la partie.

Vain défi! c'était un combattant en pourpoint de velours, contre un combattant baf dé de fer; un enfant contre le vieux monde social.

Un sergent-de- ville , qui est Vexpression de ce monde en sa mauvaise humeur , arrêta dès le lendemain Dubeaupré.

Son procès dura quelques semaines , oii pendant ses nuits de prison , il rêvait de fer rouge, d'infamie, de galère; si bien qu'un jour en sor tant de la préfecture de police, il se dégagea dés mains du gendarme qui le retenait, et se précipita dans les flots de la Seine en leur criant : Asile !

Ayant connaissance de cette affaire, je me rendis en toute hâte chez monsieur de Bellefond. Après avoir entendu de ma bouche les détails de cet événement, qui, sans moi, ne fus sent peut-être pa^ parveliTis jrisqit^h eut', i*f6n-

ACTlOTf DU CRAfES. 1 6/

siiéi/K<1eBnllefon(l , sans'balancé^ uhe minirtel,'' écrivit une lettre de rujiliîî^e à'Bubeabpîré.

Ensuite ilres^là prôfciudc^fneht affligé. Il étaiii assis en silence. Sur son front, les soucia créiisdiënt plus avant leurs sillorts', et cette "noble talîllè était courbée pour la première fois. Pibiir Ma^io-Rose, elle paraissait affec^tée clé la tristesse de son père, mais on voyait en itiênië temps qtïe, dans Tinsouci candide de Tavënli^, eliy sTiti^uiélait peu , pour son côîHJité, delà' fortune qu'elle perdait.

ta^ corbeille de noces fut reléguée 'ati' coin le plus obscur de la chambre, et recouverïè d un ' grsftid taffetas noir , senlblait se voiler i^êl'trîyleSse.'

Dans l'àprès-iiiidi , arriva'Ml Dubeàllpté:

I! nie heurtk en entrant; sachant bien qu'il l allait rédevoir sdn arrêt, je le laissai passer sàti^ rièh dire. Il venait, fier, hautain, et de VcbW seulement décelant ^a dolère?, demander ra(îsdh d'un congé qui lui était adressé sans explications. Il pensait que l'affaire de son filfc'

108 ACXiOU •& ^fUCES.

n^était point connue, et que son nom, passant rapidement à travers le tourbillon des procédures, n'avait point retenti jusque dans ce quartier éloigné.

— - Avez-Tous bien songé , monsieur , dit-il en ^'adressant à monsieur de Bellefond , à tout ce que fera dire dans la société , où vos petites dames iront en porter la nouvelle, la rupture d'un mariage aussi avancé? En pareil cas , c'est toujours la femme qu'on plaint , et vous savez ce qu^est la pitié du monde.

— Je connais toute l'importance de l'opinion publique , répondit monsieur de Bellefond , je suis prêt à lui faire toutes les concessions possibles dans les petites choses de la vie , mais je ne veux pas , pour conjurer sa puissance d'un jour , lui sacrifier une existence tout entière.

— Il est d'autres considérations plus pressantes, reprit Dubeaupré, qui pouvaient vous engager à maintenir votre parole. Quand vouSj m'avez accordé la main de votre lille , la franchise de vos aveux m'a laissé voir que vous

ACTION DiL GRACES. 109

seriez satisfait de la placer dans . une position qui fit revivre en elle l'opulence de vos aieux , si ce n'est leur noblesse.

Pour vous, mademoiselle, dit-il en se tournant vers Marie-Rose , je sais qu'à votre âge les considérations de fortune n'ont point de part aux projets d'avenir ; au contraire , on croit héroïque de les braver; on se plaît à dépouiller gratuitement l'homme riche de toute qualité , de toute vertu , sans songer qu'en vous choisissant , vous , jeune fille sans dot, pour partager ses richesses, cet homme montra au moins la vertu du désintéressement,,, et vous fait le sacrifice de ces avantages matériels dont vous vous plaisiez à le croire brutalement occupé... Mais vous, mademoiselle , vous devez accepter un sort brillant dans la crainte d'un avenir trop opposé. La fortune de votre père consiste en pensions qui mourront avec lui. Que ferez- vous avec vos trésors de grâces et de beautés, exaltés dans les contes d'enfans qu'on vous adresse^,

110 ACTIOÎI DE GRAt:Ws

vbtï^ làfeguirez de besoin , vous en itibuVrëi* peiit-êli^eïcar vous êtes belle, vous êtes èagiè',1* il se trouvera peu d'hônfflëè aiss^z ricKé^ p6W^ yb\ïH acheter!!. ^

Monsieur de Bellefond , blesse de ces jià-'* rôles qui portaient rembarras et lai liontè après elles, iritërromfiit vivement:

— Vous êtes à cent lieues de là vérité, mBHsîeur , les iclê( s roiiiahësqhes ne sont* point ' vernies déranger subitement la tête de ma fillé^;^' hier eimte^'^ë^mwâmàée à tè^m'en^^ gêmëns; ëllè voulait accepter réclat dii s^Wi que vbùê' alliez lui faire, espérant' voiis lef" rendre efn borih'eur . Hier , elle avait uH' itïo-'^ tîf'flë' plus poul' ëHtrér daiis vôtre liiaisoti^ respéranèé dé i^enouer les liëhà'de la nattifê?,^ qui avaient été brisés, Tespérance détemeriëir'' datts ùfï centré d'arîiôiiif'et'dè pitié, un fils 4Ui' s'ëiH'ëtMélôî^n^^lMt' ses folies, d'être là* m^r^d'un- ertfà'ht c^iil avhit plus besoin d'àrhour', parce qu'il était plus égaré. Aujourd'hui que le' ^îàî est'irrépat'ablé; qtië; t^ùt est flHî, ëll^rii^'

ACTIOîf DK GRACES. Ht

veni pas avoir pour fils iln fantôme mënaraht, qui a le droit de revenir à la dèiiièW^ié patët^-'* nelle se plaindre (jii'on ne Taie liiis sur la terré qiie pour y passer quelques jours faux et troiih\é^, et puis en sortir tragiquement.

Le visage de monsieur Dubeaupré se couvrit d'une teinté pale aux lignes violettes: Il ne put répondre, mais il était petît comme tout homme à qui on reproche un manque de cœur.

Il balbutia seulement :

— Il suffît , monsieur, je ne voulais que coîinâîtrë vos intentions , j'y souscris avec autant d'empressement , que vous en mettez à me les énoncer.

Il sortit, mais Thomme d'affaire était toiijtrtirs là; eh se retirant il fit signe à un doriiéStlqiie, qui l'attendait dans l'antichambre , d'trmporter la corbeille de noces.

Marie-Rose est donc libre, oh! bien libre; car nous avons appris l'autre jour que mademoiselle Azélie Dubeaupré, renonçant aiix il-.

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