‹ L'abbé Rive et ses manuscritsChapitre 7 sur 8 · M. LE PRÉFET DU VAR · texte numérisé non relu

M. LE PRÉFET DU VAR

M. le préfet du Yar propose à la ville de Marseille l’acquisition des manuscrits de l’abbé Rive, dont une notice détaillée, que j’ai eu l’honneur de vous communiquer, vous a fait connaître le nombre et l’importance.

L’acquisition de ces manuscrits ne pourrait qu’ajouter un nouveau lustre à la bibliothèque de la ville , et serait, de la part du conseil municipal, composé d’hommes si éclairés et si dévoués au pays, un hommage rendu à la mémoire d’un illustre compatriote ; mais cette acquisition serait peut-être blâmée ; elle le serait indubitablement si elle imposait à la ville des sacrifices qui fussent hors de proportion avec la valeur réelle des manuscrits offerts.

L’abbé Rive a laissé la réputation d’un homme à passions ardentes, mais en même temps celle d’un des premiers bibliographes de l’Europe.

Né à Apt, département de Vaucluse, le 19 janvier 1730, Jean-Joseph Rive entra fort jeune dans l’état ecclésiastique, professa d’abord la philosophie au séminaire de Saint-Charles d’Avignon, devint curé de Molléges, diocèse d’Arles; mais il quitta ensuite nos contrées pour aller à Paris, rendez-vous de tous les talents supérieurs, où son goût prononcé pour la bibliographie lui procura la connaissance dn duc de la Vallière.

Celui-ci ne tarda pas à apprécier l’étendue de son savoir;

et l’abbé Rive, à la fin de l’année 1768, devint son bibliothécaire en titre.

Plusieurs savants bibliographes , plusieurs amis de l’histoire littéraire, avaient coutume de se réunir chez le duc de la Yallière. Quand ils agitaient entre eux des questions obscures , celui-ci leur disait qu’il allait leur lâcher son dogue, et il leur envoyait l’abbé Rive, qui les contredisait tous. Il se fit ainsi beaucoup d’ennemis, qui, par la suite, lui causèrent beaucoup d’ennuis.

Après la mort du duc de la Yallière, la duchesse de Chàtillon, devenue héritière de sa riche bibliothèque, ne voulut point confier à l’abbé Rive la description des livres rares et des manuscrits de cet immense dépôt littéraire. Elle chargea de ce soin MM. Guillaume de Bure, Nyon et Yan- Praët, qui publièrent, en 1783, le catalogue instructif devenu depuis un des meilleurs ouvrages de bibliographie générale (1).

L’abbé Rive en conçut un mortel dépit, et s’en vengea par des critiques virulentes et, il faut l’avouer, le plus souvent fausses. MM. Yan Praët et de Bure y répondirent avec autant de modération que de justesse dans les avertissements et les suppléments de leur catalogue.

Ce fut pendant cette espèce de lutte corps à corps entre de savants bibliographes, que le marquis de Méjanes (2), qui avait consacré bien des années à former une des plus belles bibliothèques de France, la légua à la Provence, pour être rendue publique dans la ville d’Aix, avec des fonds pour l’augmenter et l’entretenir.

L’administration de la Provence s’occupa de choisir un bibliothécaire digne d’un si riche dépôt, et l’abbé Rive, en

(1) Catalogue des livres de la bibliothèque de feu M, le duc de la Vallière, Paris, 1783 et 1788, 10 volumes in-8°. La bibliothèque de Marseille possède ce catalogue avec le volume de supplément par de Bure, portant quelques notes manuscrites de l’abbé Rive.

(2) Jean-Baptiste-Marie Piquet, marquis de Méjanes, naquit à Arles le 5 août 1729 et mourut à Paris le 5 octobre 1786.

qualité de Provençal et d’ancien bibliothécaire du duc de la Vallière, dut obtenir la préférence. Il la méritait sous plus d’un rapport.

Mal heureusement des obstacles sans cesse renaissants empêchèrent pendant longtemps l’abbé Rive d’exercer les fonctions d’un emploi que l’archevêque d’Aix (i), président des États, était allé en personne lui offrir pendant son séjour à Paris.

Ces obstacles, dont il n’est pas indifférent de connaître les causes, durent influer sur le caractère naturellement irascible de l’abbé Rive et lui rendre odieux surtout les deux ordres privilégiés qui ne voulaient contribuer en rien aux frais de construction des bâtiments de la bibliothèque.

L’assemblée générale des communes de Provence, tenue à Lambesc le 1 4 décembre 1786, avait accepté avec enthousiasme le legs de la bibliothèque Méjanes, aux clauses et conditions exprimées dans le testament (2).

Mais, par la délibération qui fut prise le i3 décembre 1786, les procureurs du pays devaient pourvoir aux dépenses de l’établissement de la bibliothèque sans emprunt et sans accroissement d’impositions. Les fonds devaient être pris uniquement sur ceux des cas inopinés , c’est-à-dire sur ceux qu’on appelle aujourd’hui les dépenses imprévues.

On ne tarda pas à reconnaître cependant que le magnifique présent que la Provence venait de recevoir devait occasionner quelques sacrifices au pays.

L’assemblée des États de Provence tenue le 3o janvier 1788 commença par imposer sur les habitants une somme de 60,000 livres (19 livres, 10 sous par feu) pour les frais de construction des bâtiments de la bibliothèque et autres objets y relatifs.

(1) Jean-de-Dieu Raymond de Boisgelin de Cucé, né à Rennes en 1733, membre de l’Académie française et de l’Assemblée constituante, mort le 22 août 1804.

(2) Ce testament et son codicille ont été reçus par M® Rouen, notaire à Paris, les 26 mai et 18 septembre 1786. V. Notice sur la bibliothèque d' Aixydite de Méjanes, par E. Rouard. Paris, i83i, in-8°.

Là-dessus des dissensions domestiques s’élevèrent entre les ordres. Le tiers-état demanda, non sans de justes motifs, que le clergé et la noblesse contribuassent aux frais de l’exécution. Il fit plus ; il osa faire de sa demande le sujet d’une condition sans laquelle il renonçait au don.

Le motif principal que le tiers-état fit valoir , dans sa délibération, fut l’excès de la dépense que l’acceptation de la bibliothèque Méjanes allait faire peser sur lui ; ne renonçant a ce bienfait, dit-il, que par T impuissance absolue dans laquelle il se trouve de supporter au-delà du tiers de la dépense projetée.

Un Mémoire sur la bibliothèque du Pays parut vers cette époque. Il fut attribué à un avocat distingué (i) de la ville d’Aix, qui avait annoncé, quelques mois auparavant, par un prospectus : les Fastes de Marseille depuis sa fondation jusqu à nos jours (2). L’abbé Rive avait fait une critique juste, mais amère, de ce titre fastueux ; et, dans un pamphlet imprimé (3), il avait relevé plusieurs expressions du mémoire de Bouche, avec tant d’acrimonie, que celui-ci, qui depuis futnommédéputéà l’Assemblée constituante, revint à la charge et s’exprima en ces termes dans un autre écrit au sujet de la bibliothèque Méjanes :

« Mon opinion n’est point certainement contre l’établisse- « ment d’une bibliothèque publique, quoique je ne voie pas « l’avantage qu’en retireront les 860,000 Provençaux qui « demeurent loin de la ville d’Aix, et qu’on fera contribuer « aux dépenses que cette bibliothèque occasionnera. Je la « désire comme particulier ; mais, comme citoyen, je dois

(1) Charles-François Bouche, petit-neveu de Honoré Bouche.

(2) Cet ouvrage est resté manuscrit. Il faisait partie delà collection de M. Roux-Alphéran. Celui-ci en avait proposé la publication à M. de Montgrand, maire de Marseille, en octobre 182g; mais, à cause des réflexions philosophiques de ce livre, cette publication n’eut pas lieu. V. Notice historique sur la vie et les travaux de Roux-Alphéran , par M. Mouan. Aix, Illy, 1859, in-8°.

(3) Ce pamphlet se trouve dans la Chasse aux bibliographes.

« désirer qu’elle ne soit point construite pour le lustre d’une « seule ville, aux dépens des pauvres , des petits, des gens « de la campagne et de tous ceux qui ne savent pas lire, dans « l’étendue du pays et comté de Provence. »

L’abbé Rive répliqua à ce nouveau mémoire. Il s’en prit non-seulement à l’avocat Bouche, qu’il appela dèslorsun<?«w«dique dèclamateur, mais à l’archevêque d’Aix, qu’il ne nommait plus que le mitrophore. Il publia des pamphlets contre tous ceux qui entravaient, selon lui, l’ouverture de la bibliothèque de Provence ; des Lettres violettes et noires (i) contre MM. de Crouseilhes, de Boisgelin et de Bausset ; des Lettres purpuracèes (2) contre les administrateurs du pays ; la Ligue monacale (3) contre les chartreux et les dominicains d’Aix, enfin la Chasse aux bibliographes et antiquaires mal advisés (4) contre tous ses adversaires de Paris et de Provence.

Cette polémique n’avançait pas les affaires de la bibliothèque. Elle rendit, au contraire, l’abbé Rive si odieux aux uns, si redoutable aux autres, que l’administration aurait

(1) Lettres violettes et noires ou anti-épiscopales et anti-grand-vicariales , pour servir de supplément aux deux historiens modernes de Provence... A Dicaiopolis (Aix ou Nîmes), chez Agathon Eleuthère , T789, in-8°.

(2) (Nîmes) 1789, in-8°.

(3) La Ligue monachale anti-éléemosynaire. Charitopolis , 1790, in-8°.

(4) Nous donnons ici le titre exact de cet ouvrage: la Chasse aux

BIBLIOGRAPHES ET ANTIQUAIRES MAL ADVISÉS, Sllivic de beaucoup de IlOteS

critiques sur V histoire de l’ancienne typographie et sur diverses matières bihliologiques et bibliographiques, ainsi que de plusieurs éclaircissements sur la réformation des lettres en France , sur diverses parties de son droit public et de celui de la Provence , concernant principalement les affaires présentes, c’est-à-dire la contribution commune des trois ordres aux charges publiques de l'Etat, concernant également la manière très-reconnaissante, très-loyale et très-juste dont son administration se conduit par rapport à la bibliothèque que le marquis de Méjanes lui a léguée, et envers son premier bibliothécaire qui, sur ses fortes instances, a bien voulu sacrifier le séjour de Paris à son désir. Par Un des élèves que M. l'abbe Rive a laissés dans Paris. A Londres (Aix), chez N. Aphobe, mdcclxxxix, a volumes in-8°.

volontiers consenti à acheter la retraite du malin bibliographe par un sacrifice annuel ; mais celui-ci, qui n’avait quitté Paris qu’avec la certitude de finir ses jours en Provence, tenait à l’honneur d’y rester. Il tenait encore plus au projet de vendre à la ville d’Aix ou à la province sa bibliothèque particulière , composée d’ouvrages rares et de singularités bibliographiques. La cession de tous les manuscrits en aurait fait partie, ses propositions n’étaient pas inacceptables. Il ne demandait à la province qu’une rente viagère qui aurait été convenue de gré à gré.

Par le fait, si les procureurs du pays avaient accueilli cette offre, l’acquisition de la bibliothèque et des manuscrits de l’abbé Rive aurait été faite à bon marché, car il était infirme et ne survécut pas de trois ans à l’offre de la cession qu’il avait faite de ses manuscrits et de ses livres.

On repoussa ses propositions, on lui coupa les vivres, dans toute l’acception du mot ; non que l’on mît en doute ses talents et ses connaissances, mais parce qu’il s’était fait des ennemis de tous les administrateurs de la province.

On trouve dans un registre manuscrit de la bibliothèque de Marseille, intitulé : Journal de correspondance des procureurs du Pays en 1789, une réponse adressée à l’abbé Rive par M. Roman Tributiis, alors assesseur d’Aix, qui se termine par cette phrase : « Enfin, vous demandez votre loge- « ment pour cette année, et le vœu des états a été précisé- « ment de suspendre, pour cette année, vos appointements « et votre logement. Je ne puis que déplorer leur aveugle- « ment que j’ai vu prêt à se porter jusqu’à l’excès de barbarie « de répudier la bibliothèque. »

L’abbé Rive mourut à Marseille le 20 octobre 1791. Sa bibliothèque particulière y fut mise en vente ; et le catalogue qui en fut dressé alors par le docteur Achard, catalogue composé de 2,553 articles, donne une idée avantageuse des richesses que présentait cette collection.

Il paraît que l’éditeur de ce catalogue, M. Achard, aurait voulu acquérir les manuscrits de l’abbé Rive, qui furent

pendant quelque temps entre ses mains. Il nous l’apprend luimême, dans un Avis de V éditeur , imprimé en tête du catalogue des livres de la bibliothèque de l’abbé Rive : « Nous « aurions désiré, dit-il, de posséder les manuscrits curieux « que l’abbé Rive a laissés sur cette matière intéressante (la «c bibliographie), mais son héritier les a mis à un prix qui ne « nous a pas permis d’en faire l’acquisition (i). »

Croyant en trouver un parti plus avantageux, M. Morénas les fit transporter à Paris ; et ce fut vers cette époque, selon toute apparence , que fut imprimée chez Gueffier une notice de ces manuscrits dont j’ai eu l’honneur de vous adresser une copie.

M. Morénas, orientaliste distingué, ne put parvenir à tirer de cette partie de la succession de son oncle l’avantage qu’il s’en promettait. Les manuscrits de l’abbé Rive ne pouvaient convenir qu’à une grande bibliothèque ou à quelque bibliographe de profession; les Yan Praet, les de Bure, les Daunou, connaissaient trop la vie littéraire de l’abbé Rive pour rechercher avec empressement ses productions presque toujours empreintes d’un sentiment d’animosité contre euxmêmes. La passion fait souvent croire un peu trop vite ce qu’elle fait ardemment souhaiter, et, dès qu’un écrivain a la réputation d’avoir été haineux et passionné, il ne peut plus exciter la même confiance , ses assertions ne doivent plus être admises qu’avec doute et circonspection.

En 1820 un bibliographe distingué, Thomas Dibdin , ministre anglican à Kensington, bibliothécaire de lord Spencer, vient à Paris où l’avait déjà précédé la réputation de sa j Bibliotheca spenceriana (2).

M. Morénas pensa un moment qu’il allait enfin conclure avec lui le marché le plus avantageux ; mais ce marché n’eut pas lieu.

(1) Catalogue de la bibliothèque des livres de feu l’abbé Rive, mis en ordre par C.-F. Achard. A Marseille, de l’imp. de Rochebrun et Mazet, MDCCXCIII, l’an 11 de la république française, in-8°.

(î) London, 1814 et i8i5, 4 volumes grand in-8°.

L’auteur anglais, qui publia en 1821, à Londres, une relation de son voyage bibliographique en France (1), nous apprend lui-même, dans cet ouvrage, dont il n’existe que des traductions partielles, les motifs qui le firent rompre (2). Il commence par parler de feu l’abbé Rive : « Ce fameux bi- « bliographe qu’il appelle leredoutabl c, A jax flagellant delà « gent bibliographique , et en même temps l’être le plus suffisant « du monde. Aussi nous le peint-il comme tenant un fouet « d’une main et un miroir de l’autre. Ce début sur l’abbé « Rive est relatif à une visite que lui fit de grand, matin , et « bien avant qu’il eût commencé son déjeuner , devinez «qui?... Pas moins que le neveu de l’abbé Rive. C’était « Morénas qui venait proposer à Dibdin d’acheter les ma- « nuscrits de l’abbé.

« M. Dibdin alla les visiter; mais, comme on demandait six « mille francs , l’affaire n’eut pas lieu ; et cette entrevue ne « produisit au voyageur anglais que la permission de faire « dessiner le portrait de l’abbé Rive sur une miniature que « possédait M. Morénas. Il l’a fait graver et en a enrichi « son ouvrage. »

Il finit l’article de cet abbé par en faire un éloge qui serait bien mérité, nous dit Gabriel Peignot, s’il se bornait à vanter ses connaissances bibliographiques.

Yoilà donc les manuscrits de l’abbé Rive encore une fois repoussés.

Dibdin fait l’éloge de leur auteur. Il n’a aucun motif d’en vouloir à l’abbé Rive personnellement. lise fait, au contraire, un plaisir de faire dessiner son portrait, et le fait graver avec soin pour enrichir son ouvrage. Il va visiter avec M. Morénas les caisses qui renferment ces manuscrits précieux. Il les

(1) Traduit par Licquet etCrapelet. Paris, 1825, 4 volumes in-8°, fig.

et fac-similé.

(2) J bibliographical , antiquarian and picturesque Tour in France and Germany , by t/ie Rev. Tho. Frognall Dibdin. London, 1821. 3 volumes grand in-8°, avec un grand nombre de gravures, d’après les dessins de Georges Lewis.

reconnaît et les examine avec intérêt; mais il refuse pourtant d’en faire l’acquisition parce que M. Morénas lui a demandé 6,000 fr.

Ce n’était assurément ni l’estime pour l’abbé Rive qui manquait à Dibdin, ni des moyens suffisants pour payer même largement ses notes manuscrites ; mais, à ses yeux très-exercés, les 6,000 fr. demandés étaient une somme hors de proportion avec la valeur intrinsèque des manuscrits offerts.

Ce fait, qui a reçu de la publicité à Paris et à Londres, n’a certainement pas été connu de M. le préfet du Yar lorsqu’il a proposé à la ville de Marseille, au nom de MUe Morénas, sa parente, les manuscrits de l’abbé Rive dont elle est l’héritière, à un prix plus élevé que celui dont le chiffre avait effarouché le bibliothécaire de lord Spencer.

Il paraît aussi que Mlle Morénas l’a ignoré elle-même ; car, si elle avait eu la publication du Voyage bibliographique , archéologique et pittoresque , de Dibdin, et celle de l’ouvrage de Gabriel Peignot, qui a pour titre : Lettre sur un ouvrage anglais relatif à la bibliographie et aux antiquités , récemment publié ci Londres... (1), elle aurait bien pensé qu’une négociation sur les manuscrits de l’abbé Rive ne pouvait être entamée avec la ville de Marseille qu’au moyen de conditions absolument nouvelles.

M. Floret, préfet du Yar, par une lettre toute récente qu’il vient de m’écrire, me donne à cet égard pleine et entière certitude. « J'ignorais, me mande-t-il, et Mlle Morénas ne con- « naissait point le fait rapporté par le voyageur anglais Dib- « din et par le bibliographe Peignot. Je sens bien que leur « opinion est faite pour vous empêcher d’adopter les bases « de traité présentées par ma parente ; cependant il est vrai « qu’elle a été sur le point de céder à la bibliothèque de la « chambre des députés les manuscrits de l’abbé Rive à des « conditions meilleures que celles que vous me faites pres- « sentir.

(1) Paris, A. -A. Renouard, 1822, in-8°.

« J’attendrai, monsieur, que vous me fassiez connaître les « dispositions de M. le maire de Marseille. Je ne doute point « que le rapport que vous lui ferez ne soit consciencieux et « dicté par le respect que vos propres connaissances doivent « vous inspirer pour les travaux de l’abbé Rive. Je ferai part « de vos propositions à ma parente, et j’aurai ensuite l’hon- « neur de vous faire connaître sa détermination. »

Dans l’état où cette affaire se trouve aujourd’hui, la commission que le conseil municipal a nommée pour lui en rendre compte aura à donner son avis sur les questions suivantes :

L’acquisition des livres et manuscrits de l’abbé Rive estelle désirable pour la bibliothèque de Marseille ?

Doit-on traiter de cette acquisition avant que les manuscrits aient été apportés à Marseille, et qu’ils y aient été reconnus et examinés ?

Comment parvenir à s’entendre avec l’héritière de l’abbé Rive pour fixer la véritable valeur des manuscrits qu’elle veut céder ?

La première de ces questions ne peut être résolue que d’une manière affirmative.

En effet, l’abbé Rive est un Provençal illustre qui, scus le rapport bibliographique, a certainement une réputation européenne. Il a pu se faire de son vivant beaucoup d’ennemis par son irascibilité naturelle, mais ses ennemis mêmes ont été forcés de lui rendre hommage sous le rapport du savoir.

L’article qui lui est consacré dans la Biographie universelle a été rédigé par un homme aussi distingué par l’étendue de ses connaissances que par la gravité de son caractère, qui, au milieu de ses fonctions civiles et politiques, n’a jamais négligé la culture des sciences et des lettres, par M. Daunou, qui, longtemps bibliothécaire du Panthéon (Sainte-Geneviève), aujourd’hui directeur des archives du royaume, était mieux qu’un autre à même d’apprécier le mérite de l’abbé Rive, et la valeur de ses ouvrages imprimés et manuscrits. Il ne le

flatte pas ; il le juge même sévèrement, mais il convient de son mérite supérieur dans la connaissance des livres. « Il y « aurait de l’injustice, dit-il, à ne point reconnaître dans «l’abbé Rive un bibliographe très-instruit et très-exercé. Il « a recueilli beaucoup de faits. Il en a même observé quel- « ques-uns. Il a éclairé par des rapprochements nouveaux « certains détails de ce genre d’érudition. »>

Le savant bibliographe Peignot rend également hommage aux connaissances profondes de l’abbé Rive sous le rapport bibliographique. Dibdin lui -même, tout en refusant d’acheter ses manuscrits, au prix de 6,000 fr., n’en fait pas moins un éloge complet de l’abbé Rive ; et tout porte à croire qu'il aurait fini son marché avec M. Morénas si celui-ci avait voulu être plus accommodant sur le prix.

Mais, la question de la convenance une fois résolue affirmativement à l’égard de ces manuscrits, la ville doit-elle en traiter avant qu’ils aient été transportés dans Marseille et qu’ils y aient été vérifiés et reconnus ? Je ne le pense pas.

Mille circonstances peuvent avoir contribué depuis quarante ans à l’altération de ce dépôt délaissé par l’abbé Rive. Son passage par différentes mains, sa translation d’un pays dans un autre, ont pu éparpiller d’une manière plus ou moins sensible les cartes sur lesquelles sont écrites les notes du savant bibliographe. Il convient avant tout de constater l’état de conservation et d’intégrité dans lequel se trouve le dépôt après un laps de temps si considérable.

Cette reconnaissance, pour être consciencieuse, doit être faite sur les lieux et à tête reposée. M. le préfet du Var l’a senti lui-même, aussi a-t-il offert à l’administration de faire transporter les manuscrits de l’abbé Rive à Marseille chez M. Floret, son frère, notaire royal de cette ville, où des commissaires nommés par elle pourraient en prendre connaissance.

En bonne règle, ce ne devrait être qu’après cette reconnaissance de l’état des manuscrits que l’on pourrait faire équitablement une offre estimative de leur valeur. Il est es-

sentiel de savoir si les cartes sur lesquelles l'abbé Rive a écrit ses notes indicatives correspondent exactement aux matières que l’héritier a indiquées sur la notice; si ces cartes, sur lesquelles j’ai déjà par-devers moi quelques données , forment entre elles une suite, ou n’en forment aucune ; si elles sont toutes également autographes ; si elles n’offrent pas de répétitions inutiles ; enfin si elles pourraient supporter l’épreuve d’une vérification consciencieuse sous le rapport des indications bibliographiques. A cet égard je ne m’en rapporterai pas à mes seules lumières ; je désignerais à Marseille des hommes de savoir et de probité qui me seconderaient dans l’examen et la reconnaissance de tous ces manuscrits qui , si j’ai de bonnes informations , doivent être renfermés dans quatre ou cinq caisses.

Mais, une fois cette reconnaissance faite, comment parvenir à s’entendre avec l’héritière de l’abbé Rive, pour fixer la valeur aux manuscrits qu’elle veut céder ?

Il me semble qu’à cet égard, dans rinlérêt de l’héritière, comme dans celui de la ville, on devra au besoin s’en rapporter à des arbitres nommés de part et d’autre pour fixer la question du chiffre.

D’après mes données actuelles, ce chiffre ne devrait pas dépasser une somme de 3,ooo fr., une fois donnée, ou une pension viagère de 3oo fr.; mais il serait possible aussi que, par suite de l’examen que j’aurai fait des manuscrits , mon évaluation se portât un peu au-dessus, comme il serait possible aussi qu’ après cet examen, elle restât un peu au-dessous.

M. le préfet du Var a agi, ce me semble, dans les vrais intérêts de sa parente, quand il a eu l’idée de proposer à la ville de Marseille les manuscrits de l’abbé Rive. 11 n’est pas probable que la bibliothèque de la chambre des députés voulût s’en charger. Ils conviennent surtout à la bibliothèque de Marseille, parce que l’abbé Rive est une de nos illustrations provençales, parce qu’il a été bibliothécaire de Provence ; enfin parce qu’il est mort à Marseille, où ses livres ont été vendus et où ses manuscrits devaient l’être.

Si, par l’exagération de ses prétentions, M1,eMorénas laissait échapper encore une fois l’occasion de les y placer à des conditions raisonnables , il serait dans l’ordre des choses possibles qu’elle ne la retrouvât plus à l’avenir.

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