CONCLUSION
Tandis que M. le curé, assisté des acolytes, dépouillait ses ornements sacerdotaux, Jeanne et Miquel, d'un tour de main, dépouillaient, eux, leur costume de rencontre. Le vieux Targan s'était eniparé du petiot. On se hâtait de part et d'autre. Côupiac, ayant achevé de ronronner le Te Deum, la prière finale
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de la messe, me regarda et me lança^ non sans malice :
— Alors, tu vas faire réveillon aux Borderies, toi?
— Que t'en semble! lui dis-je hésitant et réprimant une furieuse envie de bâiller.
— Tu ne m'as pas Fair en tpain, par exemple ! Tes yeux sont pleins de sable^ comme les yeux des enfants qui ont sommeiL
— Je te l'avoue honteusement, je m'étendrais dans un lit avec un plairsirî...
— Mais, monrieut, on vous a préparé chez nous « le lit de Monseigneur » , intervint Jeanne aimablement.
— Un Ut solide, en cœur de noyer.
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avec une paillasse en maïs, ajouta le propriétaire des Borderies.
— Vous dormirez si bien/ monsieur, dans notre chambre tapissée de Monseigneur I interrompit Miquel, accompagnant ses paroles d'un geste attirant qui, à lui seul, constituait la plus cordiale des invitations.
Il prit sur la tablette du vestiaire un capuchon en serge épaisse, allongé d'une pèlerine très étoffée, et le posa lui-même sur la tête de sa femme. Pendant que Miquel arrangeait Jeanne pour « Tengarder » du froid, celle-oi se débattait, non sans coquetterie, trouvant peut-être ou que les doigts malhabiles de son mari lui accrochaient disgracieusement « la capette », — coiffure un
peu grossière de nos montagnes, — ou que la capette lui foulait trop le nuage <îlair de ses cheveux.
— Vous voyez si elle est méchante, monsieur le curé, vous le voyez ! badinait Pierre, heureux à la fois et dépité.
— Jeanne! Jeanne! dit Coupiac avec une douceur céleste.
Le vieux grand-père enveloppa son mignon petit-fils, Théritier présomptif dos Borderies, dans les plis profonds, ramenés à plusieurs tours, de sa limousine, et nous nous élançâmes hors <le la sacristie.
La campagne, un instant troublée par des chants, des cris, des abois, par le tumulte des hommes et des animaux en fôte, la campagne rentrait dans son silence et son repos. Avec la lumière tranquille qui persistait à tomber de la lune juchée très haut et des étoiles éparpillées par poignées énormes dans Tinfini, une sérénité idéale descendait de ce
firmament de cristal, épandant partout son charme indicible, étreignant pour ainsi parler toute la terre cévenole avec amour.
nuit de Noël à CabreroUes dans TEspinouze noire ! ô inoubliable nuit!
J'en suis humilié profondément, je ne fis pas honneur au réveillon. On avait rôti un agneau tout entier à mon intention et j'y touchai à peine. Je tombais de sommeil. Jeanne Miqùel eut heaume servir elle-même avec une bonne grâce des plus engageantes, le morceau de la hôte assurément fort délicat qu'elle dé-
posa dans mon assiette, y resta. Chose lamentable f dans ma tête obscure, qui s'embrumait à chaque minute davantage, je saisissais du bout des doigts, comme on saisit par les ailes des chauves-souris à la chute du jour, des mor- .
ceaux de pensée, de tous petits fragments d'idée, des miettes en quelque manière de mon cerveau qui s'abîmait dans la nuit. — Assister à Técroulemcnt de sa machine, quel supplice ! — Est-ce croyable? la chambre tapissée.
Monseigneur de Montpellier, le lit en cœur de noyer, avec paillasse de maïs, se trouvant intimement mêlés au besoin de repos qui me terrassait, je me surpris, au beau milieu du repas, balbutiant sans rime ni raison :
« Ahl oui, Mgr Le Courtier... Ah!
oui, la chambre tapissée*.. Ah! oui, le lit en cœur de noyer, avec paillasse de maïs... »
Chacun tenait ses yeux attachés sur moi. Du coup, je me réveillai. J'étais ridicule à faire pitié.
— Certainement, monsieur, c'est la battue aux loups de Tireboso qui vous a « barré » l'estomac, me dit Miquel.
Par crainte de lâcher quelque énorrnité^, je n'ouvris pas la bouche. Je me levai de table et saluai mes hôtes, fort contrariés, fort déçus.
Je gravis l'escalier intérieur de la métairie, précédé de Guillaume Targan, une chandelle à la main. Le brave homme, absolument interdit par ma re-
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traite brusque, m'accompagnait cérémonieusement, ainsi qu'il eût accompagné M. le curé. Je l'entendis maugréer en refermant ma porte :
« C'était bien la peine de saigner notre plus bel agneau, tendre comme du caillé!... Oui, c'était bien ïa peine !... »
— Ah! Monseigneur Le Courtier, grand libérateur de petits oiseaux, quelle délicieuse, quelle chaude nuit je passai dans cette chambre tapissée des Borderies, dans ce lit en cœur de noyer, avec paillasse de maïs, où Votre Grandeur avait daigné étendre ses membres fatigués lors de la dernière Confirmation à CabreroUes ! Les braves gens et
les parfaits chrétiens que ces Targan et ces Miquel! N'est-il pas vrai qu'on ne dort pas trop mal dans les métairies de la montagne, parmi nos bêtes si douces, si patientes, si robustes au défoncement de notre sol empierré? Pour moi, je ne fis qu'un somme au milieu des paysans, mes frères, et des animaux, mes « cousins », pour rappeler une expression touchante de Pierre Cliarron dans son livre De la Sagesse...
A présent, vous traversâtes mes rêves, Monseigneur, et, je m'en souviens, je vous en voulus de a^os sévérités envers mon ami Cyprien Coupiac, de Ginestct, un saint comme il en existe encore plus d'un, j'en suis sûr, parmi les paroisses si pauvres de TEspinouze noire, de FEs-
pinouze verte et du Marcou... Depuis nombre d'années. Dieu vous a reçu.
Monseigneur. Puisse-t-il ne pas vous demander un compte trop rigoureux de la vie de toutes les bestioles ailées, vos « cousines », qu'en plein hiver cévenol il vous plut de livrer aux horreurs de la misère, delà vie surtout de ce merle, votre « cousin», qui, s'échàppant à regret de la cage hospitalière, siffla à plusieurs reprises, perché sur un figuier de la cure :
« Cou-pi-ac!... Cou-pi-ac!... Coupi-ac!...»
Talloires, octobre 188î>.