‹ L'abbé roiteletChapitre 9 sur 10 · TOUS LES ANIMAUX · texte numérisé non relu

TOUS LES ANIMAUX

Aux pauvres bêtes que nous sommes Faites une grâce, mon Dieu :

Rendez-nous semblables aux hommes. Puis recevez-nous dans les cieux.

Dès le commencement du dernier vers, exalté, tonitruant, Guillaume Targan avait posé le pied sur les échelons de Tescabelle où Coupiac se tenait guindé, et lui avait présenté le bénitier débordant. M. le curé y plongea Taspersoir à la grosse boule percée de trous, leva le bras. Des gouttes, se détachant une à une, tombaient en bas sur les

iH L'ABBE ROITELET-

tignasses des acolytes, que cette pluie amusait sans doute, car ils riaient sous cape, polisspnnaient.

— Les animaux des Brèdes! cria Tofficiant.

Justin Valros, l'aiguillon ramené, s'avança suivi des trois attelages de sa métairie • Jacquou et Bléreau furent aspergés les premiers. Ils s'en allèrent vers l'arceau dont la baie éclatante dans l'obscurité lumineuse, à cent pas, s'ouvrait sur CabreroUes et sur le Vignon.

Ils marchaient posément, dodelinant du fanon avec orgueil et majesté. i - Après les bœufs de labour, bien ac-?couplés deux à deux, se présentèrent les chèvres, très nombreuses naturellement « au pays des chèvres ». Mal^

gré les boucs, Fœil au guet, la corne levée ; malgré les chevriers au long bâton menaçant, elles vaguaient, de-ci, delà, à travers la Place de Féglise, capricieusement. Il ne fut pas commode de les amener sous l'aspersoir. Quelquesunes^ l'œil inquiet, se complaignaient en notes tremblées ; d'autres, furieuses, se cossaient avec leurs voisines, droites sur pattes, oreilles et barbette tendues.

Les moutons, les brebis, les agneaux furent les plus doux à se laisser conduire ; ni bergers ni chiens ne durent intervenir. Ils se pressèrent à la bénédiction par masses compactes, tôte baissée, d'une bousculade énorme qui ne lit qu'un troupeau des botes à laine de toutes les métairies.

iW L'ABBÉ ROITELET.

Cependant, Coupiac, d'un mouvement régulier, allongeait son bras, qui. allait et venait pareil au levier d'une machine infatigable. Il bénissait, il bénissait, il bénissait. Le dernier agneau ayant défilé en frissonnant de froid sous sa toison peu fournie, l'officiant fit une halte, et Guillaume Targan vida les échelons de l'escabeau.

Il se passa, alors, une scène émouvante.

Comme Coupiac, descendu de son trône improvisé, après avoir livré les bords de sa chape encombrante aux mains des acolytes, se disposait à suivre, le dais, de nouveau soulevé du sol, une voix grêle de chevrette glapit à l'entrée de l'église :

— Et moi, monsieur le curé, et moi!

Coupiac se retourna. Une vieille

femme, très grande, — une sorte de géante, — couverte de haillons sordides, un brin de châtaignier sauvage aux doigts, se tenait plantée devant lui, osait le dévisager.

— Vous, Babet! lui dit-il.

— Oui, monsieur le curé, moi, Babet

i9S VXBBÈ ROITELET,

Knjolior, do Girioslel. Je suis venue à la Noël de noire paroisse.

— Que cesl done genliK cela, Bal*et !

Je vous connais bien,,. Vous êtes de mou IKiys, où je n ai plus personne, hélas! où tous les nu'ens sont morts, de mon pavs que j'aime tout do même...

S'inti iTompant, il balbutia, les yeux pleins do larmes contenues :

— Ginestel! ômon Ginestet! Gineslet des pauvres miens! ton cimetière est toute ma famille, à présent,

— J'ai été en fi^miliarité avec votie more, Annotte Coupiac, avec votiv père, « lou Pordîgal... » Si vous vouliez bénir mon ànosso « Magnetle », à cotte fin quelle me porte avec plus de courage par les chemins...

— Et OÙ allez-vous par les chemins, Babct Enjolier?

— Je mendie, soit dit sans vous offenser, mouBieur le curé Coupiac- .. J'ai pris septante-huit ans hier, et je crains bien de ne plus user beaucoup de chemises en ce monde de la terre. Ni mes chairs ni mes os n'en veulent plus. La vie m'a rendue,..

— Soyez consolée, brave Babet : le ciel est au bout de la vie.

La paysanne de Ginestet recula, saisit la bride à une bète, seule sur la Place de l'église maintenant déserte, et l'amena.

— Babet, lui dit Coupiac, puisque la fôte de Noël vous a conduite à Cabrerolles, — chez moi, -^ je vous garderai à la

iOO LIBBÂ ROITELET.

cure tout le temps qu'il vous convîeniîra iVy rester.,. Dieu vous envoie et je aous reçois de sa main...

Il changea de ton, reprit brusquenienl sa voix solennelle de Fautel. de la chaire, et articula ces deux mots :

— A ijenoux!

Babet Enjolier se prosterna sur les cailloux de la Place, à côtédeMagnelte, presque dans ses jambes.

L'officiant, qui avait ressaisi Taspersoîr, envoya dans la direction de cotte mendiante et de son ànesse les suprêmes gouttes du bénitier. Je Yentondis marmotter très bas, avec un redoublement de ferveur :

t Que le Tout-Puissant vous bénisse, Bencdicat vos omnijwtens DenSy Pa^

ter et Filius, ,et Spiritus Sanctus !

— Amenl » acheva Targan.

Le cortège s'était reformé. Il se dirigea vers la sacristie processionnellement, dans Tordre le plus pompeux et le plus magnifique.

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