‹ L'ábbe Tigrane: candidat a la papautéChapitre 10 sur 14 · LE CHAPITRE DE SAINT-IR ÉNÉE · texte numérisé non relu

LE CHAPITRE DE SAINT-IR ÉNÉE

diocèse, se réjouissaient, dans l'espoir de votre prochaine intronisation au siège de Lormières, un bruit s'est répandu qui les trouble et les. inquiète. Désireux- de pousser son secrétaire intime jusqu'à Tépiscopat. Monseigneur de Roquebrun, la veille même de sa mort, vous aurait dénoncé au Souverain- Pontife comme entaché d'opinions hétérodoxes. Le Chapitre de Saint-Irénée ne pouvait demeurer insensible à la calomnie qui l'atteint dans son membre le plus illustre, et lui qui connaît la pureté de vos doctrines, qui de longue main a lu vos ou- * vrages, vient de rédiger la protestation suivante, qu'il adresse aujourd'hui niême au Vatican. »

Alors, l'Archiprêtre, avec autant 'd'énergie, de solennité que son âge lui permit de le faire, lut six longues pages, où se trouvaient amalgamées bon nombre de citations extraites des livres du Supérieur du grand séminaire. Le tout avait été rédigé dans ce latin à la fois facile et barbare, inconnu de la Rome des Césars, mais que la Rome des Papes a popularisé dans le monde entier.

L'abbé Capdepont avait écouté gravement, sans sourciller.

t Messieurs, répondit-il enfin, je ne puis que me montrer profondément touché de la bienveillance et de la délicatesse des démarches que vous tentez auprès du Saint-Père pour ma réhabilitation ; je vous remercie. Je vous remercie particulièretlnent, vous, monsieur l'archiprêtre Clamouse,

iSa L'ABBÉ TIGRANE.

qui iûtes toujours le premier à prendre Talarme quand il s'agit de ma défense, qui luttâtes incessamment pour moi contre mes ennemis. J^ignore quel sort est réservé à cette pièce importante qui part pour Rome; mais je ne puis douter, si elle est placée sous les yeux du Pape, qu'elle ne mette à néant les faussçs imputations de Tévêque Roquebrun. J'ai écrit une préface à la Déclaration de Bossuet. Mais qu'est-ce à dire? Parce que, à l'exemple du grand évêque de Meaux, j'ai formulé certaines réserves en faveur de notre vieux droit ecclésiastique français, prétend-on inférer de là que je me sois mis en état de rébellion contre le Souverain-Pontife? Pie IX, plus éprouvé que ne le fut aucun de ses prédécesseurs^ sait trop bien à quelles contraintes nous obligent les lois civiles dont on a garrotté l'Eglise, pour s'arrêter aux accusations qu'on n'a pas craint de lancer contre moi... Messieurs, vous dont les yeux comme le cœur furent constamment tournés vers Rome, cette lumière céleste, lumen in ccelo^ vous faut-il ma confession? Opprimé par les Concordats, je suis gallican, ne pouvant être ultramontain. M'avez-vous compris?... Que le gouvernement, qui s'est arrogé si indûment le privilège de nommer les évêques, — de nommer, m'entendez-vous? — arrête son choix sur Rufin Capdepont, et Rufin Capdepont prouvera d'une manière éclatante que, comme vous tous, il aime Rome et qu'il déteste Paris.

LE CHAPITRE DE SAINT-I KEN EE. i$3

— Vive Pie IX 1 s'écria Tabbé Mical, levant un bras vers un portrait du Pape appendu à la muraille.

— Vive Pie IX ! répéta Capdepont avec enthousiasme.

— Vive Pie IX ! » redirent tous les chanoines en chœur.

Un coup sec retentit à la porte.

L'abbé Mical alla ouvrir.

O surprise ! Sur le seuil , apparut, pâle, défait, couvert de poussière, Tancien secrétaire intime de Monseigneur de Roquebrun, l'abbé Ternisien.

f Comment, vous ici! vous, étranger ^ce diocèse^ vous osez!... s'écria Rufin Capdepont, bondissant pour lui barrer le passage.

— Monsieur le Vicaire-Général capitulaire, dit Tabbé Ternisien avec une grande douceur, j'arrive de Paris à Finstant. J'ai ramené le corps de Monseigneur de Roquebrun.

— Il n'y avait donc pas de place dans le cimetière d' Arras pour recevoir ce cadavre ?

— Ignorez-vous, monsieur, que, depuis des siècles, les évêques de Lormières sont inhumés dans les caveaux de la cathédrale)

— Dans les caveaux de Saint-Irénée, Tévêque Roquebrun !

— Une coutume ancienne...

— Et vous avez compté sur moi pour procéder à cette inhumation?

— Sur VOUS, oui, monsieur... Mais, à votre défaut, sur la ville de Lormières, qui saura faire à son évêque défunt des funérailles dignes de lui.

— Un scandale?

— C'est vous qui Taures voulu... Déjà la population tout entière se porte vers la gare, et les femmes du Quartier des Papeteries, qui n'ont pas oublié leur bienfaiteur, jonchent de branches de cyprès les rues que le cortège doit traverser.

— Le cortège!... De quel cortège parlez-vous, je vous prie? demanda Tabbé Capdepont avec un étonnement ironique.

— De celui à la tête duquel votre titre de Vicaire- Général capitulaire vous fait un devoir de marcher.

— Mon devoir! vous osez parler de mon devoir, monsieur? Je ne l'ai jamais déserté, et plût au ciel que révêque Roquebrun se fût montré toujours esclave du sien! Le diocèse ne doit rien à cet homme, qui le remplit de désastres et de ruines. N'est-ce pas lui qui, sous prétexte de réformer notre liturgie, la bouleversa de fond en comble? N'est-ce pas lui que l'on trouva toujours impitoyable pour les misérables desservants de nos campagnes ? N'est-ce pas lui qui, tout dernièrement encore, expulsait du grand séminaire les ecclésiastiques les plus respectables et les plus distingués? Enfin n'est-ce pas lui qui, s'élevant contre le désir manifeste de tout le diocèse de me voir, un jour, occuper le siège de Lormières, partit clandestine-

LE CHAPITRE DE S AI NT-I R É N ÉE. isS

ment pour Paris, dans le dessein d'y battre en brèche ma candidature et de la faire échouer?

— Rassurez-vous, monsieur, vos affaires ne sont pas aussi desespérées que vous paraissez le croire.

— Et qu'en savez-vous?

— Si vous avez pu être effrayé de ce que mon nom avait été mis en avant, bannissez toute inquiétude. Je ne serai jamais évêque. »

La franchise de cet aveu bien inattendu déconcerta Capdepont. Mais, songeant à Machiavel , il craignit qu'on n'abusât de sa crédulité.

« Italien ! » murmura-t-il entre ses dents..

Il reprit d'un ton plus élevé, dévorant l'abbé Ternisien de ses deux grands yeux ouverts :

i II n'en est pas moins vrai que, durant votre séjour à Paris, vous avez vu le Nonce, vous avez vu le ministre, peut-être l'Empereur...

— J'ai connu Monseigneur le Nonce Apostolique à Rome, il y a douze ans de cela.

— Et le ministre ?

— Monseigneur de Roquebrun se trouvait dans un tel état de santé, que je m'étais fait un devoir de l'accompagner partout.

— Même aux Tuileries?

— î Même aux Tuileries, quand ses affaires l'y appelaient.

— Ses affaires! s'écria l'abbé Capdepont dont la colère montait. Vous voulez parler des vôtres, sans doute?

i$(S L'ABBÉ TIGRANE.

— Vos pièges sont peu dissimulés, monsieur :

je les vois et je n'y tomberai point. Comme il n'entre pas dans mes habitudes de m'emporter, je ne dis que ce que je veux dire. *

Ces paroles, articulées avec un sang-froid glacial, cinglèrent Rufin Capdepont au visage comme un coup de fouet.

f Vous l'entendez, messieurs, vous Tentendez 1 s'écria- t-il au comble de l'exaspération. Quand je vous assurais que M. l'abbé Ternisien avait longuement médité le livre Dû Prince ! Il sait se taire et parler à propos. Tout l'art de la diplomatie n'est-il p?<î là? Quel évêque nous aurons en lui , si l'on tient compte des recommandations de son protecteur I... »

L'abbé Ternisien, très-calme, fit un pas en avant.

i II reste donc bien entendu, monsieur le Vicaire-Général, que vous refusez de procéder aux funérailles solennelles de Monseigneur de Roquebrun?

— Je refuse. S'il vous plaît d'enterrer ce mort que vous nous amenez de Paris, soyez libre ; mais n'espérez pas qu'aucun de nous assiste à cette cérémonie.

— C'est fort bien. Cette après-midi, à quatre heures, je revêtirai mon surplis et j'irai seul faire la levée du corps à la gare. L'afBuence d'un peuple fidèle me dédommagera de la désertion d'un clergé prévaricateur. »

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Il s'inclina et sortit.

Les ecclésiastiques qui avaient assisté, tout ahuris, à cette scène épouvantable, chuchotaient entre eux.

Tout à coup, Tabbé Mical s'élança vers la porte ; mais Capdepont, aux aguets, le saisit au'bras rudement.

« Où allez-vous si vite? lui demanda-t-il.

— Je cours prévenir M. Tabbé Ternisien que vous ferez vous-même la levée du corps.

— Je vous le défends; ce serait de votre part une trahison I

— Dans ce cas, vous voulez vous perdre absolument?

— Oui ! .

Ce cri sauvage jette comme un nouveau trait de lumière sur le caractère de ce prêtre, chez qui la haine était encore plus profonde que l'ambition.

LAVERNEDE ET TERNISIEN,

N quittant les bureaux de révêché, Tabbé Ternisien prit la rue solitaire de Saint- Frumence, se dirigeant vers l'hôtel Castagnerte. Là, il était attendu nonseulement par le vicomte, très-impatient, mais encore par le général de Roquebrun, arrivé de Paris pour conduire le deuil de son frère défunt. Tout ému de la résolution violente de Capdepont, malgré le temps qui pressait, Tabbé Ternisien marchait lentement. En arrivant, que dirait-il à M. de Castagnerte? Que dirait-il surtout au général de Roquebrun? Rien ne blesse, n'humilie autant le prêtre que la nécessité de faire certains aveux aux laïques. A ses yeux, le dommage serait grand pour la feligion, si les fidèles devaient être initiés

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aux luttes intimes du sanctuaire. Dieu voit ces hontes, c'est assez.

L'abbé Ternisien touchait presque à la porte de rhôtel Castagnerte, et il ne savait encore à quel parti s'arrêter.

Somme toute, il lui en eût peu coûté de dévoiler au vicomte la situation telle, que venait de la faire l'intraitable Vicaire-Général : M. de Castagnerte était un homme religieux, renseigné de longue main sur le caractère de Rufin Capdepont; mais il ne pouvait se résigner à rien apprendre de ce qui se passait au frère de son ancien protecteur.

Si M. de Roquebrun, vieux militaire plein de pétulance, malgré ses soixante-huit ans, apprenait que le Vicaire-Général capitulaire du diocèse refusait de présider la cérémonie qui l'amenait à Lormières, et qu'intimidé par son exemple, tout le clergé de la ville était résolu à imiter sa réserve, de quel éclat n*était-il pas capable ! Certainement il volerait vers Capdepont et exigerait une explition de sa conduite. Quelle bataille entre ces deux hommes exaspérés, le prêtre par sa haine, le soldat par son désespoir! Dans tous les cas, il n'était pas douteux que, si M. de Roquebrun, vaincu par les prières de M. de ^Castagnerte et les siennes, consentait à couvrir de son mépris la défection blessante du Vicaire-Général et des curés de Lormières, il ne télégraphiât à Paris et n'in-

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formât le ministère, peut-être les Tuileries, de faits qui Tatteignaient au cœur si profondément. Qu'arriverait^il alors?...

L'abbé Ternisien tressaillit. Une pensée, comme un rayon fulgurant, venait d'éclairer les ténèbres de son cerveau : qui sait si TefFroyable Rufin Capdepont n'était pas au moment de commettre rénorme faute qui devait le précipiter du haut de répiscopat, auquel il touchait déjà? Dieu ne permettait-il pas cette sorte d'aveuglement farouche, pour faire éclater au grand jour l'indignité de cet ambitieux? Au lieu de tenter d'arrêter cet homme dans l'expansion désordonnée de ses fureurs, il fallait au contraire le livrer à tout le déchaînement de ses passions ameutées, et, s'il était possible, irriter encore son orgueil afin de le perdre plus sûrement.

Exalté par le sentiment d'un immense service à rendre à l'Église, en laissant Capdepont se compromettre à plaisir, Tabbé Ternisien sentit tomber un à un les scrupules qui d'abord l'avaient assailli en foule... Oui, il parlerait : il dirait tout au vicomte et il dirait tout au général...

La lourde porte cochère de l'hôtel Castagnerte se dressait devant l'ancien secrétaire de Monseigneur de Roquebrun. Il posa la main sur le marteau de cuivre massif; mais il la retira vivement.

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Pauvre ^bbé Ternisien, toujours indécis comme les faibles !• Hélas ! la situation était bien grave, et la peur le reprenait. Il recula de quelques pas... Une minute, il demeura immobile... Brusquement il quitta la rue Saint-Frumence, et s'engagea dans la petite rue des Bernardins. C'était vers le milieu de cette ruelle étroite que demeurait Tabbé Lavernède, et l'abbé Ternisien, aux abois, pliant sous le faix, avant de rien entreprendre, allait implorer un conseil et un appui.

« Eh bien! à quelle heure la levée du corps?

lui demanda Taumônier des prisons, en le voyant paraître.

— A quatre heures... Nous la ferons seuls.

— Seuls! que voulez-vous dire? »

L'abbé Ternisien raconta son entrevue avec Rufin Capdepont.

« A la bonne heure! s'écria l'abbé Lavernède, dont les yeux pétillèrent d'un éclair joyeux, voilà un homme qui ne vous prend pas en traître, et, si l'attitude qu'il juge à propos d'adopter en cette circonstance solennelle m'indigne dans le fond, je lui sais au naoins gré de sa franchise. Mais où donc était Mical, ce perpétuel garde-fou de Capdepont?

— Mical était là, ainsi que l'archiprêtre Clamouse et tout le Chapitre de Saint-Irénée.

— Et personne n'est intervenu, devant le cercueil de notre saint évêque?

j62 l'abbé TIGRANE.

— Personne n'a osé. »

Lavernèdé serra vivement les mains à l'abbé Térnisien.

« Désirons, mon ami, lui dit-il, que Capdepont persévère dans son entêtement épouvantable.

Puisque Dieu n'a pas permis que Tabbé Mical le sauvât cette fois, c'est que manifestement il l'abandonne. L'heure approche où ce révolté, ce Prince des Ténèbres y comme Monseigneur de Roquebrun l'appela en pleine Salle des Conférences, va être à son tour précipité du ciel. Non, il ne sera pas évêque de Lormières !

— Hélas ! je vous l'ai dit ce matin, quand j'ai quitté Paris, le décret était à la signature de l'Empereur.

— Êtes-vous bien sûr que le nom de Capdepont y fût inscrit?

— On le croyait à la Nonciature.

— Raison de plus pour saisir la balle au bond, et fournir à notre ennemi, à l'ennemi de Dieu, l'occasion de se perdre sans retour. Ne m'avouâtesvous pas autrefois que Monseigneur de Roquebrun^ convaincu qu'aucune caresse n'apprivoiserait le Supérieur du grand séminaire, avait compté sur les violences où le pousse sa nature effrénée, pour en débarrasser le diocèse et l'Église?

— Cela est vrai. Mais mon affection si tendre réussit toujours à contenir Monseigneur et à éviter un conflit.

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— Peut-être eûtes-vous tort.

— Pardonnez-moi, mon ami : la seule pensée d'une lutte entre deux prêtres me donne le frisson. Songez à ce que je devais éprouver quand il s^agissait de Capdepont et de Monseigneur de Roquebrun... Tout à l'heure, dans les bureaux de Tévêché, j'ai tenu tête au Vicaire-Général, et je vous jure que la véhémence de ses paroles ne m'a nullement intimidé... Mais savez-vous ce qui se passait en Tintimité de mon être? Tandis que mes lèvres chassaient si vite la riposte, je sentais mon cœur gros comme une montagne et j'avais envie de pleurer.

— Pauvre enfant! » murmura Tabbé Lavernède, secoué jusqu'au fond des entrailles.

Et il étreignit affectueusement l'abbé Ternisien.

« Je ne sais à quoi me résoudre, balbutia celui-ci, cherchant à échapper à l'émotion qui l'accablait. Un moment, en remontant la rue Saint-Frumence, j'ai senti se réveiller en moi une grande énergie. Puisque Rufin Capdepont m'offrait la bataille, j'étais décidé à l'accepter et à mettre debout tous ceux qui pouvaient, avec moi, se battre pour la justice : le général de Roquebrun, le vicomte de Castagnerte, vous-même... Puis, tout à coup, les conséquences de la lutte m'ont effrayé. Peut-être réussirons-nous, en effet, à faire trébucher Capdepont dans le piège qu'il s'était tendu à lui-même. Mais à quel prix ce résultat

i64 L'ABBÉ TIGRANE.

serait-il obtenu î II fallait initier Lormières, le monde catholique, à des querelles qu'il est plus sage de leur laisser ignorer...

— Qu'importe !

— Qu'importe?... Avez-vous réfléchi, Lavernède, à ce qu'un scandale public pourrait amener de trouble chez les laïques sincèrement pieux, et quelle joie il susciterait, au contraire, chez ceux qui profitent du moindre prétexte pour attaquer la religion? Tandis que les premiers, contristés, baisseraient la tête, les seconds, tout radieux, la lèveraient en criant : « Voye^ comme les prêtres vivent entre eux! » Car, soyez-en convaincu, une fois le combat livré, Capdepont ne reculera pas. Dût son acharnement porter les plus graves atteintes au caractère ecclésiastique dont nous sommes tous investis, rien ne sera capable de retenir ce forcené; il ira jusqu'au bout de sa démence furieuse, et, dans cet effroyable déchirement intime, la considération du corps clérical, sa dignité, succomberont.

— En tout ceci, mon cher Ternisien, vous me paraissez vous préoccuper plus de Capdepont que de l'Église.

— Mais c'est justement parce que je me préoccupe de l'Église que je redoute d'en venir aux mains avec cet homme, lequel est prêtre comme

vous et moi.

— C'est un devoir pourtant.

LAVERNÈDE ET TERNISIEN. lOs

— Et si c'était une impiété?

— Donc, poursuivit Lavernède s'exaltant par degrés, au lieu de saisir au vol l'occasion qui vous est fournie de laisser Rufin Capdepont se dénoncer publiquement lui-même comme indigne de-l'épis-^ copat, vous préférez le voir nommé, préconisé évêque de Lormières? Prenez-y garde, Ternisien! vous êtes au moment de commettre une de ces faiblesses dont toute une vie de larmes et de repentir ne saurait vous amnistier. Quoi! le siège de Lormières, illustré par tant de saints pontifes, un ambitieux le guigne et va l'obtenir; cependant Dieu, qui ne veut pas abandonner ce diocèse au pervers, vous suscite, et vous refusez de devenir l'instrument de sa colère et de sa justice ! Encore une fois, prenez garde!... Si une lutte avec Capdepont vous effraye, soyez plus effrayé encore par la responsabilité qui désormais pèsera sur vous. A qui Dieu, en effet, s'en prendra-t-il de tout le mal que Capdepont ne peut manquer de déchaîner dans TÉglise, sinon à celui qui, ayant reçu la mission de couper le mal en sa racine, n'a pas eu la vertu de le tenter?... Ne vous y trompez pas, Ternisien, Capdepont, évêque de Lormières, c'est Satan bouleversant le diocèse, asservissant notre malheureux clergé, déjà si dénué de résolution,' de fierté, d'audace, à tous les caprices de son orgueil, frappant chaque prêtre à l'estampille de la plus honteuse des servitudes.

h66 L'ABBÉ TIGRANE.

Ah ! il parlait aux pauvres desservants de la tyrannie de Monseigneur de Roqùebrun ! Je sens toute ma nature se soulever à la pensée de ce que serait la sienne. Voilà pour les débuts de la carrière de Capdepont. Mais où ne peut-il pas arriver? jusqu'où ne peuvent pas s'étendre ses ravages? Si vous supposez que Capdepont se contentera longtemps du petit diocèse de Lormières, un des moins en vue de la catholicité, vous le connaissez mal. Bientôt vous entendrez dire qu'il s'acharne après le palliùm d'archevêque, et, dans quelques années, qu^il convoite la barrette de cardinal. Voyez-vous le Prince des Ténèbres revêtu de la pourpre, et, sous ce déguisement, soufflant dans TEglise Tesprit de révolte et de sédition!...

— Jamais Rome...

— Rome? Notre montagnard de Harros a été plus fort que Paris, il sera plus fort que Rome. Certes, je n'ignore pas qu!il y a au Vatican des hommes doués d'une merveilleuse finesse; mais, passez-moi la vulgarité du mot, je n'hésite pas à croire que Capdepont les roulera. Le corps long et sec du Vicaire-Général vous paraît peu fait pour les cabrioles de l'acrobate , ses mains osseuses et rigides vous semblent impropres aux tours de passe-passe de l'escamoteur. Détrompez-vous ! Si Tigrane a la férocité du félin dont on lui infligea le nom, il en a aussi la souplesse. D'ailleurs, pourquoi ne point vous avouer quç cet homme pos-

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sède une intelligence prodigieuse, que Dieu, dont les desseins sont impénétrables, a mis dans son crâne dur, obstiné, un cerveau divin?... Vous souvenezvous qu'un jour, en présence de Monseigneur de Roquebrun et du Chapitre de Saint-Irénée, Tabbé Mical osa appeler Capdepont « grand homme? » Le Chapitre, son doyen Clamouse le premier, éclata de rire; Monseigneur lui-même sourit finement. Seul, je restai grave, trouvant que, si Tamitié avait poussé Mical à Texagération, Capdepont n'en était pas moins un homme tout à fait hors ligne. Nul ecclésiastique en France, j'en suis convaincu, ne le surpasse en savoir. Et puis quelle parole abondante, colorée, énergique!

Quelle profondeur, et parfois quels élans magnifiques vers le ciel! Ne dirait-on pas les coups d'aile d'un archange? Pendant douze ans que je vécus côte à côte avec ce dominateur superbe, le sentiment de sa personnalité, son indomptable orgueil, empreints dans le moindre de ses discours, me gâtèrent souvent ses dissertations savantes sur rÉcriture, ses excursions brillantes et faites à grands pas à travers les pages de l'Histoire ecclésiastique. Mais pourtjuoi ne pas le confesser? malgré la petite flamme infernale que je voyais distinctement s'agiter au-dessus de son front, que de fois aussi je subis le despotisme de son éloquence enchanteresse, le charme incomparable de son esprit!...

— Lavernède, soyez sans crainte, il y a auprès du Saint-Père plus que des hommes habiles, il y a Dieu!

— Je le sais...

— Et lorsque Capdepont ira à Rome..^

— Gardez-vous qu'il y aille, imprudent que vous êtes, car s'il y va, on Técoutera, et tout sera perdu. Êtes- vous assez naïf pour croire qu'une fois nommé évêque à Paris, Rufin Capdepont apportera à Rome le caractère âpre et violent que nous lui voyons ici? Rasséréné par la réalisation de ses vœux les plus chers, Capdepont laissera à Lormières, au grand séminaire, qui en furent les témoins discrets, tous ses emportements, toutes ses aberrations, et, paraîtra, au Vatican, doux, affectueux, simple comme un enfant. Il aura bientôt fait de donner toutes les garanties d'obéissance et de respect. Pourquoi s'irriterait-il désormais? Quelles raisons aurait-il de pousser, contre les hommes et contre Dieu, les cris sauvages que lui arracha Phumilité intolérable de sa condition? N'est-il pas évêque, prince de la sainte Eglise catholique?...

— Assez, Lavernède, assez, je vous en prie!

Vous m'avez mené au bord d'un gouffre, et ma tête se perd.

— Vous êtes prêtre, c'est-à-dire homme de sacrifice. Qu'au lieu de vous abattre, la vue du danger vous fortifie !

LAVERNÈDE ET TERNISIEN. 169

— Pourquoi quittai-je ma solitude de Tivoli 1..

— Dieu avait besoin de vous à Lormières, et vous y appela! riposta gravement Taumônier des prisons.

Électrisé par ces paroles, Tabbé Ternisien se leva du siège où il se -tenait accablé.

— Mon ami, dit-il d'une voix plus ferme, Monseigneur de Roquebrun, qui vous apprécia trop tard, commençait à vous aimer : que faut-il que je fasse?

— C'est bien simple : tandis que moi, je cours prévenir les chefs de toutes les communautés de la ville de se rendre à la cathédrale en habits de chœur, vous, vous allez descendre au Quartier des Papeteries, où votre nom est plus connu que le mien, et vous inviterez à la cérémonie les ouvriers, leurs femmes et leurs enfants.

— Donc je laisse le général de Roquebrun dans rignorance de mon entretien avec Capdepont?

— Dans rignorance complète. Nous ne devons pas permettre à Tennemi de TÉglise de revenir sur sa décision farouche, et une visite du général dans les bureaux de Tévêché pourrait lui ouvrir une porte de salut. Ce qu'il vient de vous refuser, à vous, le Vicaire -Général oserait-il le refuser à M. de Roquebrun? J'en doute, car Mical interviendrait certainement cette fois. Puisque Capdepont a tiré Tépée hors du fourreau, qu'il s'enferre luimême et meure !

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— Il faudra bien toujours que M. de Roquebrun soit informé?...

— Certainement, mais lorsqu'il ne sera plus temps de hasarder la moindre démarche auprès de Capdepont. Comprenez-moi bien... Le général assistera à la levée du corps. Il remarquera — au besoin on lui fera remarquer — Tabsence du Vicaire -Général capitulaire et la défection en masse de tout le clergé paroissial de la ville. Naturellement M. de Roquebrun ressentira TofFense. . . Une fois revenu de la gare avec le corps de notre évêque, le peuple du Quartier des Papeteries murmurera et criera : « Q/i bas Capdepont! • — M. de Castagnerte s'arrangera pour que les ouvriers murmurent et crient. — Quant à moi, pendant que vous disposerez tout au rez-de-chaussée de Tévéché pour une chapelle ardente, je conduirai le général exaspéré au télégraphe, et rédigerai moimême une dépêche en conséquence, que liront, ce soir même, le ministre des cultes et peut-être TEmpereur. Cette dépêche, du reste, sera reproduite demain matin par mes soins dans VÉcho de Lormières, 2LprèS'dema.\nd2insV Universel de Toulouse^ bientôt dans les journaux de Paris. Nous verrons bien si la candidature de Rufin Capdepont se relever-a de ce coup !

— Mon Dieu ! mon Dieu ! murmura Ternisien avec épouvante.

— Partez pour le Quartier (}es Papeteries, et

LAVERNÉDE ET TERNISIEN. 171

rappelez à ces braves gens des bords de T Arbouse ce que Monseigneur de Roquebrun fut pour eux... Surtout ne vous préoccupez point du général : je sors avec vous et vais de ce pas à Thôtel Castagnerte. »

Puis, regardant fixement le pauvre Ternisien qui tremblait :

« Mon ami, lui dit-il, devant Dieu et devant les hommes j'accepte la responsabilité absolue de mes démarches et des vôtres ! »

Ces dernières paroles furent articulées avec une solennité saisissante.

L'abbé Ternisien courba la tête.

Lavernède lui prit le bras et l'entraîna à travers l'escalier.

ES deux prêtres n'avaient pas fait trente pas dans la rue des Bernardins, qu'ils se rencontrèrent nez à nez avec l'abbé Mical, débouchant de la rue Saint-Frumence.

« Enfin vous voilà, monsieur Ternisien! » dit le professeur de morale.

Il étala un large mouchoir à carreaux rouges, et épongea son front tout ruisselant.

« Quelle chaleur étouffante!... continua-t-il. — Lavernède, si nous entrions un moment chez toi?

— Vous devez comprendre, Mical, répondit l'aumônier des prisons d'un air refrogné, qu'en un jour comme celui-ci, ni M. Ternisien ni moi,

nous n'avons de temps à perdre. Vous pouvez vous expliquer tout de suite.

— Tiens! tu me dis vous^ à présent? Et depuis quand?

— Depuis la mort de Monseigneur de Roquebrun.

— Tu crois peut-être que je suis pour quelque chose dans les folies..., je veux dire les caprices de Capdepont?

— Vous convenez enfin que cet homme est fou?

— Entendons-nous, mon ami , et ne nous emportons pas comme une soupe au lait... »

Tout en échangeant ces quelques paroles, trèsanimées de geste et de ton, ils avaient rétrogradé jusqu'à la maisonnette de Tabbé Lavernède. Mical en ouvrit la porte avec Taisance d'un habitué de Tendroit, et sauta prestement dans le vestibule; Les autres le suivirent en rechignant.

On entra dans une pièce du rez-de-chaussée.

« Eh bien, demanda Taumônier des prisons, que voulez-vous? »

A cette question à brûle-pourpoint, les petits yeux de Tabbé Mical s'allumèrent. Mais, réprimant une furieuse envie de se fâcher :

f Ma foi, Lavernède, dit-il, tu m'interroges absolument comme si je comparaissais devant un tribunal. Aurais-tu le dessein de me juger, par

lO.

hasard? S'il m'était possible de rire aujourd'hui, quand toute la ville est en deuil, je m'amuserais bien de la solennité de tes paroles et de ta fausse majesté.

— Ne vous gênez pas, Mical, riez : cela ne surprendra ni M. l'abbé Ternisien ni moi, » riposta l'autfiônier des prisons, lequel, devinant que tous ses plans contre Capdepont échouaient, cherchait à envenimer la situation pour rendre la lutte inévitable.

Le professeur de morale avait la finesse du renard. Il flaira le piège, et, s'adressant à Tàneien secrétaire de Monseigneur de Roquebrun :

« Monsieur Tabbé, lui dit-il, je viens de la part de M. le Vicaire- Général capitulaire vous exprimer les regrets qu'il éprouve de vous avoir fait, ce matin, un accueil si peu digne de vous et de lui. La multiplicité des affaires et le travail incessant auquel il a dû se condamner depuis quelques jours, ont mis M. le Vicaire-Général en un tel état de faiblesse nerveuse, qu'il est des moments où tout le fatigue, l'irrite, l'exaspère. Le malheur a voulu que vous vinssiez à l'évêché dans un de ces moments funestes. D'ailleurs, pourquoi ne pas avouer que certaines paroles, attribuées à Monseigneur de Roquebrun et répandues d'une manière perfide à travers Lormières et. le diocèse, avaient contribué à exalter encore M. l'abbé Capdepont? Mais le calme, qui ne l'abandonne

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guère, n'a pas tardé à renaître dans ce grand esprit, et M. le Vicaire-Général me charge de vous apporter non-seulement ses excuses, mais eji même temps l'assurance qu'à la tête de tout le clergé paroissial de cette ville épîscopale, il présidera à la levée du corps de Monseigneur de Roquebrun. Toutefois, il demande, à cause de la chaleur accablante, que la cérémonie n'ait lieu qu'à six heures. Il fait jour maintenant jusqu'à neuf. »

Le bon et naïf Ternisien, voyant toute difficulté aplanie, tout conflit devenu impossible, ne put s'empêcher de presser les mains de Mical dans les siennes. Il articula ces mots avec émotion :

« Remerciez, je vous prie, M. le Vicaire-Général capilulaire. Dites-lui combien je suis touché d'un retour qui fait honneur à son caractère sacerdotal. »

Le professeur de morale regarda furtivement l'aumônier des prisons. Sa face de singe pétillait de malice : tout riait en lui, et d'un rire cruel, ses yeux, son nez, ses lèvres et sqn menton.

« Eh quoi ! tu n'as pas l'air content, mon brave Lavernèdei^ siffla-t-il, s'administrant une large prise de tabac pour dissimuler l'ironie trop insultante d# ses traits.

— En effet, j'eusse préféré qu'au lieu de s'infliger cette pitoyable reculade, Capdepont eût le coeur de pousser les choses jusqu'au bout.

— Mais jamais le Vicaire-Général n'eut Tin-

tention sérieuse de ne pas rendre à Monseigneur de Roquebrun mort, les hommages qu'il ne lui refusa jamais vivant.

— Le Vicaire- Général. . . le Vicaire - Général . . .

— Il Test, mon ami, il Test!... Du reste, dans le passé de M. Tabbé Capdepont, il n'y a rien...

— Ne remuons pas le passé ! interrompit Lavernède avec animation, et, si votre mandat, que vous pouviez aussi bien accomplir dans la rue, est terminé... •

Mical ne voulut pas remarquer le geste de Taumônier des prisons, qui lui indiquait la porte.

t Tu avais peut-être dessein d'exploiter l'absence du Vicaire-Général? »

Il lança ces paroles comme au hasard.

« Je le mets au défi de persister dans ses résolutions.

— Ne le brave pas, mon pauvre Lavernède : il est plus fort que toi, tu le sais.

— Oui, certes, il est plus fort que moi, si la force, pour un prêtre, consiste dans le mépris absolu de ses devoirs.

— Prends garde ! s'il devenait évêque de Lormières, il pourrait bien ne pas te rendre ta chaire d'éloquence sacrée. •

— Et qui vous dit, monsieur, que je consentirais à la recevoir de sa main?

— Et s'il venait à te retirer Faumônerie des prisons, que ferais-tu avec ta vieille mère infirme?

— Malheureux !* s'écria Lavernède mis hors de lui , vous osez venir chez moi pour me menacer! •

L'abbé Ternisien s'interposa vivement.

« Messieurs, messieurs, calmez-vous.

— Mon cher Lavernède, comme tu te montes !

comme tu te montes ! dit Mical essayant un pas vers la porte.

« Je trouve que vous ne vous montez pas assez, vous! •

Le professeur de morale resta fixe, et, tournant vers son interlocuteur son petit visage chafouin, grimaçant, perfide :

« Je me mettrai peut-être en colère un jour, moi aussi; mais ce jour-là n'est pas encore venu. »

Il s'esquiva.

ES cinq heures, au moment où le soleil, dans une gloire de grands nuages rouges, se penchait vers les Hautes-Corbières, dont les crêtes aiguës resplendirent, tous les clochers de la ville se réveillèrent en sursaut. Au gros bourdon de Saint-Irénée, qui préluda gravement, répondirent une à une les cloches des diverses paroisses, et peu à peu les clochettes des communautés, tintant comme des grelots dans ce concert de bronze, d'un caractère grandiose et solennel. . \

Lormières, noyé dans les rayons du couchant, était plein de grondements superbes, dont les montagnes voisines, de minute en minute, se renvoyaient Técho prolongé. Parfois le fracas était

LA LEVÉE DU COKPS. i/y

tel, qu'on eût cru démêler les éclats du tonnerre au milieu des volées des cloches, lancées à toutes cordes et à tous battants.

Du reste, la chaleur était encore excessive, et des masses brunes énormes, semblables à de lourdes chaînes de granit, montaient de TOrient obscurci, et, se pressant les unes contre les autres, occupaient lentement, pesamment les vastes campagnesi du ciel.

Le défilé vers la cathédrale ne commença que vers six heures.

Les Capucins, leur Provincial en tête, sortirent les premiers de leur couvent; puis vinrent les Bamabites, puis les Dominicains, puis les Maristes, puis les Jésuites du collège de Saint-Stanislas Kotska. Chacun de ces prêtres tenait un cierge allumé à la main.

Les communautés de femmes eurent leur tour aussi, et les costumes les plus variés bariolèrent les rues.

Mais le spectacle devint tout à fait original lorsque les paroisses de la ville, avec les drapeaux multicolores des corporations laïques, des croix grandes comme des arbres, des bannières hissées au bout de longs bâtons de couleur, se répandirent de toutes parts. Les Religieux, les Religieuses des divers ordres, silencieux, avaient glissé comme des ombres ; à peine si on avoit ouï le murmure

i8o L'ABBE TIGRANE.

de leurs prières. Ah! c'était bien autre chose maintenant! On jasait, on riait, on s'interpellait à haute voix. Dans tout le Midi, la religion est un spectacle.

f Hé! dites donc, monsieur Fourfigou, criait le Prieur des pénitents bletis^ confrérie recrutée parmi les agriculteurs et les ouvriers, au Prieur des pénitents blancs^ confrérie rivale où n'étaient admis que les bourgeois et les artisans aisés, hé! dites donc, monsieur Fourfigou, on va racontant que vous vous êtes fait faire un sac en soie blanche. Quand le mettrez-vous, ce sac magnifique, que nous vous voyons un peu?

— Et toi, Chambournac, quand mettras-tu un crêpe aux bras de tes* hommes? Crois-tu, par hasard, que nous allons déboucher des bouteilles sur le gazon, à l'ermitage de Notre-Dame-des- Sept-Sabres? Ce n'est pas une procession ceci, c'est un enterrement... •

Cette foule bruyante, où se montraient par-ci par-là quelques dévotes recueillies et gémissantes, arriva enfin par masses compactes et par toutes les voies ensemble devant le porche de Saint-Irénée.

« Dieu me damne ! laissez-moi passer, où le bon Dieu va tomber par terre ! » s^écria le portecroix des pénitents bleus^ n'en pouvant plus sous son crucifix g'éant.

En cinq minutes, la vaste basilique fut inondée, du portail à la balustrade du maître-autel.

. Le clergé, parmi lequel se trouvaient confondus les abbés Lavernède et Ternisien, étant parvenu à se dégager du milieu de la multitude bruissante, se dirigea yers la sacristie pour y rejoindre TOfficiant, auquel il devait faire cortège.

L'abbé Capdeporit, comme s'il avait quelque intérêt caché à retarder la cérémonie, n'avait encore revêtu ni rochet ni chappe. Debout sur le haut marchepied du vestiaire, il s'entretenait avec l'abbé Mical et quelques chanoines. La conversation paraissait fort animée.

^•11 s'agit de moi probablement , pensa Lavernède.

Il n'en douta plus, lorsque Rufin Capdepont, se retournant, le regarda : la colère dont son âme était pleine s'échappait de ses yeux en étincelles sinistres.

L'abbé Ternisien, toujours aux aguets, s'avança :

« Monsieur le Vicaire-Général capitulaire, dit* il, M. le général de Roquebrun vient d'entrer dans la cathédrale; s'il vous était agréable de donner le signal du départ... »

Capdepont ne répondit pas. Mical lui présenta le rochet, l'étole, puis la chappe noire. Il endossa le tout en maugréant.

« Allez, messieurs ! • cria Mical.

L'abbé Capdepont parut dans U nef de Saint- Irénée environné d'un clergé nombreux.. Sa lonr gue figure osseuse et jaune avait, pris tout à coup

r82 L'ABBÉ TIGRANE.

un caractère de calme et de sérénité surprenant. Il leva la main par un geste d^une majesté superbe, et Ton partît.

On s'arrêta à la gare juste le temps de déposer le cercueil sur le corbillard, décoré d'amples draperies noires que rehaussaient des écussons aux armes du défunt. Le ciel menaçant, après cette journée torride, s'obscurcissait toujours davantage, et maintenant, dans le silence des cloches, on discernait, à ne pouvoir s'y méprendre, les grondements sourds du tonnerre dans le lointain. Le bruit venait, non des Corbières, mais du fond des masses pyrénéennes, dont les pitons, de temps à autre, s'allumaient comme des phares.

Du reste, il faut le reconnaître, Rufin Capdepont, à qui des circonstances fatales imposaient cette cérémonie, avait hâte d'en voir la fin, et ce n'était point la perspective d'un orage qui lui faisait presser le pas. Placé le dernier, à l'extrémité du cortège, il allait à grandes enjambées, grave et morne, sqs yeux profonds et clairs attachés sur le corbillard, que, dans sa marche à travers les rues, les femmes, les vieillards, les enfants couvraient de fleurs à l'envi. Chaque couronne nouvelle, tombant sur le cercueil, remuait dans l'âme vaseuse du Vicaire-Général capitulaire mille ferments de colère et de vengeance. A tout instant, ce mot unique s'échappait de ses lèvres blémies :

« Marchez! marchez! »

Enfin son supplice touchait au terme : après des détours qui lui avaient paru interminables, on était arrivé sur la place de la cathédrale.

« Silence ! » cria-t-il.

Le chant du De profundiSy psalmodié depuis la gare, cessa.

Rufin Gapdepont, pressé par Tabbé Mical qui lui fit un signe, escalada vivement le large perron de révêché. Du haut de cette tribune, en quelques paroles habiles, il remercia la population de Lormières de l'attachement qu'elle avait toujours gardé à ses évêques, puis Tinvita aux funérailles de Monseigneur de Roquebrunpour le lendemain.

« Mais, monsieur, ces funérailles ne peuvent avoir lieu demain, intervint Lavernède.

— Et pourquoi donc, s'il vous plaît?

— Veuillez réfléchir, monsieur le Vicaire- Général capitulaire, répondit Tabbé Ternisien, qu'aucun travail n'a encore été entrepris dans les caveaux de Saint-Irénée. Il faudra bien un ou deux jours à Tarchitecte...

— J'ai dit! » répliqua l'inflexible Gapdepont.

Tout d'un coup, la nuit se fit complète.

Un nuage énorme, détaché comme un bloc des grandes chaînes de montagnes que nous avons vues surgir dans le bleu profond du firmament, venait de rouler jusque devant le soleil et en avait

i8^ L'ABBÉ TIGRANE.

intercepté les derniers rayons. La foule, épouvantée, croyant sentir déjà la pluie sur ses épaules, se dispersa dans toutes les directions.

Le général de Roquebrun lui-même s'éloigna, appuyé sur le bras du vicomte de Castagnerte.

Bientôt il ne resta plus sur la place de Saint- Irénée que des prêtres en habit de chœur.

On attendait dans une anxiété cruelle. Qu'attendait-on? On n'en savait rien. On devinait seulement, à l'attitude plus que sévère, presque tragique de l'abbé Capdepont, à l'air effaré de son fidèle acolyte Mical, que quelque événement se préparait.

. Lès abbés Ternisien et Lavernède, l'angoisse peinte sur les traits, s'étaient rapprochés furtivement du corbillard, et tenaient leurs quatre yeux fixés sur le cercueil de celui qu'ils avaient tant aimé. Craignaient- ils qu'on ne le leur enlevât? Toutes sortes d'idées folles traversaient leur esprit. . . Ils en étaient arrivés à se demander pourquoi leurs genoux ne pouvaient plus les soutenir...

Qu'allait-il se passer?

EPENDANT Rufiii Capdcpont, roide, immobile sur le perron de pierre de taille, leva le bras vers les employés des pompes funèbres.

€ Descendez le cercueil et portez-le ici, i dit-il. Les hommes obéirent.

Le peuple des ecclésiastiques, affolé de curiosité, envahit la cour de Tévêché, dont le précautionneux Mical referma la porte doucement.

Le cercueil avait été déposé sur le gravier; les abbés Ternisien et Lavernède, entraînant quelques Religieux, entre autres le Provincial des Capucins, petit vieillard à barbe blanche, fifent à Tévêque défunt comme une ceinture vivante. Je ne sais de quelles terreurs étranges ils étaient obsédés.

i8<î L'ABBÉ TIGRANE.

t Avez-vous peur qu'on ne vous vole ce mort? » ricana Capdepont, écartant de sa large main cinq ou six Barnabites, qui s'étaient posés imprudemment devant lui.

Puis, d'un pas hautain, marchant autour du cercueil pour élargir le cercle trop étroit des Religieux :

« Il faut de la place pour les prêtres du diocèse, messieurs! » dit-il.

Quelques rayons de soleil, filtrant entre les blocs qui encombraient le ciel, vinrent expirer sur le drap mortuaire de Monseigneur de Roquebrun.

Huit heures sonnèrent à la grosse horloge de Saint-Irénée.

Le tonnerre se taisait.

« Messieurs, reprit le Vicaire-Général, se tournant vers le petit groupe des chanoines de la cathédrale, auxquels venait de se joindre leur doyen, le vieux Clamouse, on nous a ramené de Paris le cadavre de l'évêque Roquebrun, et on nous demande de l'inhumer dans les caveaux de notre basilique, réservés jusqu'ici à des saints...

— Depuis Monseigneur de la Guinaudie, le Chapitre ne refusa cet honneur à aucun des évêques morts à Lormières, interjeta vivement Lavernède.

— Il est possible, monsieur l'abbé', que vous ayez prochainement à rendre compte de votre conduite devant le tribunal de l'Officialité. En

attendant, je vous invite à ne pas m'interrompre, — ■ Je vous interromprai toutes les fois qu'il vous plaira de faire parler votre haine, au lieu de faire parler la justice.

— Ma haine?

— Oui. En refusant au pontife étendu dans ce cercueil les caveaux de Saint-Irénée, vous poursuivez une vengeance.

— Et quand cela serait! » s'écria Rufin Capdepont exaspéré par cette bravade, et comptant peut-être trop sur son prestige et sur son autorité.

Le Provincial des Capucins alla vers lui.

■ Si cela était, monsieur le Vicaire-Général, lui dit-il d'une voix que Tâge rendait tremblante, si cela était, moi, vieillard de quatre-vingt-quatre ans, plus vieux que M. Tarchiprêtre Clamouse ici. présent, je n'hésiterais pas à vous condamner. La vengeance, de la part d'un prêtre, est toujours odieuse, et, dans la circonstance qui nous a réunis, elle serait infâme.

— Vous ignorez, mon Père, que Tévêque Roquebrun, en un jour de colère effroyable, me compara au Prince des Ténèbres^ à Lucifer foudroyé par Dieu.

— N'aviez-vous pas, comme l'archange rebelle, fomenté quelque sédition?

— Il me semble, monsieur le Provincial...

— Notre divin Maître l'a dit : f Celui qui se sert de l'épée périra par l'épée... » — Quigladio...

l88 L'ABBÉ tlGRÂNE.

- — - Monsieur! » .

Le vieux Religieux s'inclina et rentra 3ans le rang.

L'abbé Ternisien ne pouvait retenir ses larmes. • « Monseigneur, était un saint, répétait-il égaré, Monseigneur était un ' saint ! . . . Messieurs du Chapitre, je vous en prie... > Monsieur Clamouse, vous qui connûtes Monseigneur de Roquebrun, qui reçûtes tant de gages de sa bonté... Vous tous messieurs les curés de Lormières... »

Un silence glacé acueillit cette prière déchirante. r L'abbé Ternisien, courbé devant le clergé paroissial, se redressa. Il s'essuya les yeux précipitamment; puis, allant à Capdepont :

« Monsieur, lui dit-il, le corps de Monseigneur dé Roquebrun ne peut rester plus longtemps sur les cailloux de cette cour. Permettez qu'on le dépose dans le salon de Tévêché. Je m'occuperai tout de suite de convertir cette pièce en chapelle ardente. »

On né parut pas l'entendre.

Le malheureux jeune prêtre était fou de douleur. Tout à coup, par un mouvement de tendresse sublime, il se. jeta sur le cercueil de son maître défunt, et, Tétreignant de ses deux bras, essaya de l'entraîner.

« Mon Dieu! mon Dieu! s'écria-t-il, faites un miracle! »

La masse, soulevée de terre, retomba avec un bruit sourd.

Les prêtres diocésains regardaient d'un air stupide, trop lâches pour intervenir.

L'abbé Lavernède et quelques Religieux maristes s'empressèrent pour aider Tabbé Ternisien. Mais Rufin Capdepont, les arrêtant d'un geste :

€ Messieurs, dit-il, il ne faut pas songer à introduire ce cercueil dans l'évêché. M. de Roquebrun laisse de nombreuses dettes, et, pour la garantie de ses créanciers, j'ai dû exiger des magistrats compétents l'apposition des scellés sur toutes les portes de ce palais. L'ancien évêque de Lormières se montr^. toujours prodigue de l'argent d' autrui. N'avons-nous pas constaté dans la caisse des retraites ecclésiastiques un énorme déficit?...

— - Monsieur, riposta l'abbé Ternisien, veuillez vous souvenir que Monseigneur de Roquebrun dépensa toute sa fortune, cinq cent mille francs environ, à la fondation d'un Hospice pour la vieillesse, qu'il a créé le Refuge des jeunes malades^ qu'il secourait, dans toute l'étendue du diocèse, plus de trois cents familles...

— ... Quant à la chapelle ardente dont vous parliez, il ne saurait en être sérieusement question. Conviendrait-il, en effet, d'exposer à la vue des fidèles une face que l'apoplexie a faite hideuse. « Un évêque doit prêcher même après sa mort, » a dit saint Grégoire le Grand. Or, je vous le

ipo L'ABBÉ TIGRÀNE.

. demande à tous, que pourraient prêcher au peuple les traits bouleversés de Tévêque Roquebrun, sinon la violence, la colère, toutes les mauvaises passions dont son âme était remplie ?

— Vous mentez, monsieur ! vous mentez ! » s^écria TabbéTernisienquerindignation transportait.

Il se pencha sur le cercueil, fit glisser vivement les six crochets qui en retenaient le couvercle et rouvrit.

Les prêtres, saisis à la vue de leur évêque, reculèrent épouvantés.

L'abbé Capdepont lui-même battit en retraite de quelques pas.

Monseigneur de Roquebrun, couché sur un lit de satin lamé d'argent et relevé d'agréments violets, semblait dormir. Son visage calme et reposé respirait une douceur ângélîque. Ses joues, légèrement boursouflées, étaient lisses et afFectaient le ton mat, un peu jauni de Tivoire. Il était coiffé de la mitre blanche, et son bras droit, doucement ramené, s'allongeait le long de la crosçe d'or, déposée à ses côtés. Sa croix pectorale descendait sur une chasuble immaculée. Les crépines éclatantes d'une riche étole lui retombaient sur les pieds, dont les pointes , redressées au milieu des plis de l'aube, laissaient paraître deux petites mules de soie ourlées d'un liséré noir.

Le spectacle était à la fois grandiose et touchant.

« N'ayez pas peur, messieurs, articula l'abbé Lavernède avec une mordante ironie, il est mort, il est bien mort. »

Les ecclésiastiques, comme hébétés, s'approchèrent et regardèrent avidement.

Le Vicaire-Général ne bougeait plus. La tète droite et fière, un sourire sardonique et amer sur les lèvres, il promenait ses yeux ardents à travers Fassistance, et les arrêtait tantôt sur la face blême de révêque, tantôt sur les chanoines du Chapitre cathédral chuchotant entre eux, et au milieu desquels se démenait beaucoup le pléthorique abbé Turlot.

Pourtant Mical semblait préoccupé, les rides de son front trahissaient les plus graves soucis. Tout à coup, allongeant son museau effilé, il glissa quelques mots à voix basse dans Toreille de Rufin Capdepont. Celui-ci, perdu en ses noires pensées, revint au sentiment de la situation.

€ Messieurs les chanoines, dit-il, en ma qualité de Vicaire-Général capitulaire, j'aurais pu trancher la question qui nous occupe, et faire, dès demain, inhunaer le corps de Tévêque défunt dans le cimetière de la ville. Mais j'ai cru devoir vous consulter, avant de prendre une détermination de cette importance. Vous tous, comme moi, pendant dix ans, vous avez pu juger M. de Roquebrun à l'œuvre, et vous savez si son épiscopat orageux, si fatal à ce diocèse et à l'Église, mérite l'honneur

ipa L'ABBÉ TIGRANE.

qu'on nous presse de lui décerner. Souvenez-vous, mes chers confrères...

— Souvenez-vous, messieurs, interrompît Lavernède, que, lorsque Monseigneur de Roquebrun arriva à Lormières, notre ville manquait absolument d'établissements hospitaliers, et que, grâce à sa charité inépuisable^ elle en possède trois aujourd'hui...

— Souvenez-vous, poursuivit Capdepont, dont la colère enflait la voix...

— Souvenez-vous, interrompit encore Tintré- pide aumônier des prisons, que, par. les soins de Monseigneur de Roquebrun., deux cents' sœurs de charité, réparties à. travers nos montagnes, soignent les malades, instruisent les enfants, élèvent les orphelins...

— Monsieur Tabbé Lavernède, je suis votre sup^érieur hiérarchique. Encore une fois, je vous intime Tordre de vous taire. Songez que j'ai le droit de vous infliger des censures, et que, si cela me plaît, je puis aller jusqu'à la suspense et même jusqu'à l'interdit.

— M'interdire!... On me conoaît dans Lormières, dans tout le diocèse, monsieur; et je vous mets au défi de porter la moindre atteinte à mon caractère sacerdotal.

— Prenez garde!

— Je ne tremble pas, je ne tremblerai jamais devant vous !

LE PAPE FORMxOSE. .193

— Je vous somme d'avoir à comparaître, demain, devant le tribunal de TOfficialité.

— J'y comparaîtrai, et que Dieu ait pitié de vous et de moi! »

Un long murmure de désapprobation s'éleva du miliea du clergé paroissial.

« Monsieur Lavernède, intervint M. Clamouse, le Chapitre blâme la violence avec laquelle vous venez de parler à l'un de ses membres. Il vous invite au calme et à la modération.

— Et moi, j'invite tout le monde ici, même vous, monsieur l'Archiprêtre, au respect sacré de la mort. »

Quelques Religieux et quelques rares prêtres séculiers, scandalisés sans doute, se détachèrent des divers groupes et firent mine de se retirer.

« Une minute encore, messieurs, » dit Rufin Capdepont, les arrêtant.

Puis, reprenant son attitude altière :

ff Le cercueil de cet évêque ouvert devant nous, articula-t-il d'une voix solennelle, me rappelle un des faits les pkis sinistres de notre histoire ecclésiastique. Ce fait, véritablement épouvantable, est celui du pape Formose déterré par les ordres d'Etienne VI et cité devant un concile. Etienne accusait Formôse d'avoir usurpé le Souverain Pontificat, et le concile fut de son avis, car on trancha la tête à ce cadavre, on lui coupa le doigt

qui avait retenu Tanneau pastoral, après quoi on le précipita dans le Tibre... Moi qui sais par quelles intrigues mondaines Fabbç de Roquebrun, chanoine d'Arras, en arriva à envahir Tépiscopat, n'ai-je pas le droit de m'ériger en justicier, et, quand on ose m'inviter à déposer sa dépouille dans les caveaux de la cathédrale, de la rejeter à la fosse commune? Cet homme n'a-t-il pas mérité cette flétrissure?

— Non, non! s'écria Tabbé Ternisien... Messieurs du Chapitre, on vous trompe, on vous égare... Je vous jure...

— Si vous tentez d'enlever ce cercueil pour le porter au cimetière de la ville, dit Lavernède se plantant devant Capdepont, nous vous l'arracherons des mains, et nous irons Tinhumer, nous autres, dans les caveaux de Saint-Irénée.

— Qui, vous autres? demanda le Vicaire- Général avec un dédain efFronté.

— Moi, M. Tabbé Ternisien, ces Religieux, tous les prêtres du diocèse qui n'ont pas encore subi votre joug.

— La belle armée, pour résister à mon autorité légitime !

— Vous parlez d'une armée? Prenez garde!

le peuple de Lormières n'a pas encore oublié Monseigneur de Roquebrun,

— Le peuple de Lormières?

— Il vous hait, et il ne faudrait qu'une parole

tombée dé la bouche de M. Tabbé Ternisien pour vous faire écharper à l'instant.

— Une émeute!

— N'éclata-t-il pas une émeute, le jour où Etienne VI précipita le pape Formose dans le Tibre? Puisqu'il vous a plu de nous rappeler les fureurs d'un siècle barbare, vous eussiez dû pausser plus avant votre récit, et ne point négliger de nous dire que le peuple de Rome, exaspéré par les cruautés d'Etienne, se souleva contre ce Pontife indigne, se saisit de lui, le jeta dans un cachot, et l'y étrangla sans pitié.

— C'est horrible ! horrible ! » murmura le Provincial des Capucins.

Capdepont ne répondit pas. Fasciné depuis un instant par le spectacle véritablement splendide de r,évêque endormi dans toute la pompe de ses ornements pontificaux, tandis que Lavernède parlait, il s'était rapproché doucement du cercueil pour ,voir les choses de plus près... Mon Dieu! que c'était beau, la mitre! Il la considéra longtemps, les paupières effroyablement dilatées... Et la crosse, quel éclat! Comme il s'appuierait bien sur ce long bâton recourbé! Comme ce bâton accompagnerait bien son allure grave, digne, magistrale!... La grosse amétyste enchâssée dans l'or massif de l'anneau pastoral l'éblouit. Il tomba en arrêt. Ah! porter cet anneau lumineux à son

igô L»ABBÉ TIGRANE.

doigt !... Il n'y tint plus, et, par un mouvements brusque, dégageant son bras droit des plis lourds de la chappe noire, il tendit sa main brûlante, âpre comme la serre du vautour, et la jeta sur la main glacée du défunt.

« Ciel! » s'écria Tabbé Ternisien.

Et, s'élançant, il repoussa vigoureusement Capdepont. Ce mouton avait eu la force du taureau.

f Eh bien! eh bien! balbutia le Vicaire-Général avec un calme effroyable, qu'y a-t-il ?

— Il y a, malheureux, il y a que vous venez de commettre le plus exécrable des forfaits, un sacrilège ! riposta Tabbé Lavernède se ruant vers lui et le menaçant de son bras levé.

— Moi? moi? » fit-il avec effarement.

Il était manifeste que Capdepont n'avait nullement conscience du crime qu'on lui reprochait. La passion, quand elle arrive à certaines profondeurs, crée des êtres totalement irresponsables. Capdepont, en proie à la monomanie ambitieuse, comme diraient les médecins aliénistes, avait eu une seconde de véritable folie.

Cependant la cour de Tévêché était en grand tumulte. L'abbé Mical, l'archiprêtre Clamouse, les membres du Chapitre, éperdus d'horreur, avaient entouré le Vicaire-Général et l'interpellaient tous à la fois.

« Emmenez-le, messieurs ! emmenpz-le ! intçr-

jeta au milieu du bruit le Provincial des Capucins. Ce n'est pas un prêtre, cet homme, c'est le Démon : j'ai vu briller dans ses yeux le feu de TEnfer. •

Rufin Capdepontse débattait encore, gesticulant et vociférant. Mical, M. Clamouse, les chanoines, auxquels se joignit la foule presque entière du clergé paroissial, eurent le dessus et Tentraînèrent.

ETTE scène atroce fut suivie d^un long moment de stupeur.

L'abbé Lavernède revint le premier de son saisissement. Il se pencha, et, tandis que l'abbé Ternisien demeurait encore immobile,' paralysé par répouvante, il ramena doucement le couvercle du cercueil de Monseigneur de Roquebrun et le referma. Capdepont n'était-il pas capable d'échapper aux bras qui le retenaient et de reparaître tout à coup ?

« Prions, messieurs! * dit d'un accent navré le Provincial des Capucins.

Instantanément tous les genoux se plièrent.

L'abbé Lavernède, chez lequel un peu d'apaisement procuré par la prière ramena le souvenir

vivant des choses qui venaient de s'accomplir sous ses yeux,, se dressa soudain sur ses jarrets. Saris savoir pourquoi, tous les prêtres, Timitant, se levèrent.

« Messieurs, dit l'aumônier des prisons, il est d un grand intérêt pour TÉglise qu'on soit informé en haut lieu de la conduite vraiment criminelle de M. Rufin Capdepont. Je cours prévenir M. le général de Roquebïun pour qu'il expédie, sur l'heure, une dépêche à Paris.

— Quoi ! vous voulez instruire l'opinion laïque de ce qui vient de se passer ici ? » demanda le Provincial des Capucins.

Le malheureux vieillard tremblait.

« Il faut donner à cette affaire le plus de retentissement possible, répondit l'abbé Lavernède.

— Arrêtez, monsieur! En ce moment, vous parlez comme un prêtre qui aurait perdu l'esprit de sa vocation.

— Mais, mon révérend Père, si nous voulons empêcher la nomination de M. Capdepont comme évêque de Lormières, nous avons le^ devoir strict de le dénoncer au monde...

— Dieu a maudit le monde, et nous n'avons qu'un devoir strict envers lui, c'est de le sauver.

— Eh bien, non ! s'écria l'énergique aumônier des prisons, écartant, pour se frayer un chemin vers la porte de la cour, le peuple des Religieux qui l'entourait. Non ! non ! malgré vous, je déli-

aoo L' A B B É T I G R A N E .

vrerai l'Eglise de Tévêque dont elle est menacée, h

Il se dégagea brutalement.

Il prenait son élan, quand l'abbé Ternisien, lui saisissant les deux mains :

« Mon ami, lui dit-il d'une voix suppliante, restez avec nous. De grâce, pas un mot de tout ceci au général de Roquebrun. Êtes-vous sûr qu'à son âge la nouvelle de T affront fait à son frère défunt, à toute sa famille, ne-le tuerait pas ?

— Vous voulez, alors, que cet affront lui soit infligé publiquement? Demain, à dix heures, Capdepont, qui aura fini par convaincre le Chapitre, refusera publiquement d'inhumer notre évêque dans les caveaux de Sàint-Irénée.

— Il n'osera pas ! murmura-t-on de toutes parts.

— Il n'osera pas ! lui qui tout à l'heure, sous le couvert de l'histoire, nous invitait à juger Monseigneur de Roquebrun, à lui trancher la tête, à. l'amputer du poignet droit, et à précipiter dans l'Arbouse son cadavre déshonoré par ces infâmes mutilations!...

— Du calme, monsieur Lavernède, au nom de votre caractère, du calme ! interrompit le Prieur des Dominicains, personnage grave et respecté.

— Écoutez-moi tous. Nous reste-t-il des armes pour défendre notre évêque bien-aimé contre les attentats de Rufîn Capdepont? Non. Sommes-nous résolus pourtant à faire respecter ce cadavre, taber-

nack désert d'une âme si pure, faite de eharité et d'amour? Oui, n'est-il pas vrai? Pourquoi donc, dans Textrémité douloureuse où Ton nous réduit, hésiterions-nous à recourir au pouvoir civil, lequel, •d'un seul mot, peut mettre fin aii plus odieux scandale qui fut jamais ? Vous craignez que le coup ne soit trop rude pour le général de Roquebrun? •Soit, il ne saura rien. Mais alors permettez-moi d'adresser à l'instant, sous ma responsabilité, une dépêche à Paris. Ce soir même, le ministre des cultes sera prévenu, et il aura tout le temps nécessaire d'imposer des ordres à Capdepont pour la cérémonie de demain.

— Sauf à le déterrer, quand les circonstances le permettront, il vaudrait mieux pour l'Église que Monseigneur de Roquebrun fût inhumé dans le cimetière de cette ville, que d'informer le pouvoir laïque des malheureuses divisions qui éclatent ici, réprit le Prieur des Dominicains... Monsieur Lavernède, un prêtre n'est pas libre, il se doit avant tout au corps auquel l'Ordination le lia irrévocablement. M. Capdepont est coupable, très-coupable. Mais que gagneronsTUous à divulguer son crime?

— Nous Y gagnerons d'avoir accompli cette chose supérieure, divine., qu'on appelle le devoir.

— Les laïques sont nos ennemis.

— Je ne connais d'autre ennemi que le mal.

— Le mal n'est pas parmi les prêtres, il est

ao2 L'ABBÉ TIGÏiANE.

parmi les hommes. La cléricature est Tarche sainte posée au-dessus des agitations du siècle; nous devons la laisser sur les hauteurs où les mains de Dieu Tont placée.

-^ Pourquoi m'interdire de renverser Torgueil de • Rufin Capdepont? s'écria Lavernède exaspéré. Dieu ne foudroya- t-il pas le- plus beau de ses anges?

— Attendez alors que le bras de Dieu se montre dans la nue.

— Qu'il se montre donc, ce bras vengeur, qu'il se montre, et sauve TÉglise en péril ! »

Au même instant, un éclair rouge illumina la cour de Tévêché, éblouit les yeux, et le tonnerre détona formidablement. La vieille cathédrale de Lormières, dont tous les échos s'émurent, trembla sur ses bases de granit. Vingt prêtres, terrifiés, se précipitèrent à genoux ; d'autres courbèrent la tête. Seul, le Prieur des Dominicains demeura droit et fixe à sa place. Le cierge qu'il tenait à la main éclairait de pâles reflets sa silhouette aux plis rigides et lourds. On eût dit quelqu'une des statues de Saint-Irénée descendue de sa niche soudainement.

« Monsieur Lavernède, Dieu que vous invoquiez, vous a entendu, * articula lentement le moine à la robe blanche.

Cela dit, à son tour, il se prosterna.

L'orage, dont, vers les cinq heures, nous avons

LES RÉgVlIERS. aoj

perçu les rugissements lointains, avait marché comme à pas de loup derrière les nuées épaisses, et menaçait maintenant de crever tout entier sur la ville. De tous les points de l'horizon, des masses monstrueuses, les unes d'un noir compacte, les autres tra^nsparentes par places et çà et là frangées d'argent, se détachaient sous les coups répétés de la foudre et s'acheminaient lourdement sur Lormières. Le rendez-vous était dans les immenses espaces dominant la haute tour de Saint-Irénée. Les nuages -voyageurs s'arrêtaient là, s'entrechoquaient, se bousculaient, s'étageaient péniblement, et formaient un ensemble redoutable de montagnes sourcilleuses, quelque chose comme cent Himalayas entassés dans les champs infinis du ciel.

A la gauche de ces amoncellements cyclopéens, où Tœil d'un poëte eût pu voir les formidables remparts de la cité de Dieu, la lune avait conservé une petite place pour briller. De cet observatoire, qui allait de plus en plus se rétrécissant, quelques rayons tombaient sur les maisons de Lormières, d'où ne s'élevait pas le moindre bruit; d'autres glissaient sur les faces rugueuses ou polies des nuages, illuminant ici des gorges profondes, là d'effroyables précipices, plus loin faisant resplendir toute une armée aux casques d'acier, aux cuirasses étincelantes , aux glaives acérés et flamboyants.

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Un nouvel éclair sillonna ces croupes mouvantes. Le paysage changea d'aspect. Plus d'armée splendide, plus de précipices aux pittoresques anfractuosités, plus de grottes aux stalactites éblouissantes. Ce ne fut désormais qu'un chaos, avec un trou béant au milieu. Dans ce gouffre noir ^ la lune avait disparu. La nuit se fit horrible; Soudain, des gouttes d'eau, larges et rondes comme de gros sous, s'aplatirent sur les mains de nos prêtres, dans la cour de l'évêché.

Sans prononcer une parole, le Provincial des Capucins, dont l'eau venait de mouiller les pieds nus, mal abrités en des sandales découvertes, détacha son manteau de bure et l'étendit sur le cercueil de Monseigneur de Roquebrun. En une minute, dix autres manteaux, dans le même but pieux, furent décrochés des épaules.

L'abbé Ternisien s'élança d'un bond vers la grande porte de l'hôtel de l'évêché. Il la secoua de toutes ses forces.

t Impossible ! • murmura-t-il avec désespoir.

L'abbé Lavemède courut au petit bâtiment isolé de l'administration diocésaine. Il y frappa en vain à coups redoublés.

t Messieurs, dit-il, revenant, on ne ferme la cathédrale qu'à neuf heures, et il n'est pas heui heures encore. Portons Monseigneur à la cathédrale. »

La pluie augmentait, éteignant un à un les cierges dans les mains des assistants.

« Allons, vite! » reprit Lavernède d'un ton plein d'autorité.

Cinquante bras, ayant tâté dans les ténèbres le cercueil de Tévêque, le soulevèrent par un effort commun.

« Marchons! » dit Fabbé Ternisien.

Un cierge unique brillait encore, celui du Prieur des Dominicains. Ce moine sévère prit la tête de la colonne.

Le funèbre cortège arriva sans encombre sous le porche de Saint-Irénée.

L'abbé Ternisien sauta au portail et souleva le gros loquet de fer. Bien que Theure réglementaire ne fût pas encore sonnée, la cathédrale était fermée.

« O ciel ! * s'écria le pauvre jeune prêtre près de défaillir.

Les porteurs, suant et soufflant, déposèrent leur fardeau sur le seuil même de Féglise, à lendroit le mieux abrité.

« C'est indigne ! ne put s'empêcher de dire le Prieur des Dominicains.

— C'est satanique! articula le Provincial des Capucins.

— Messieurs, s'écria Lavernède, j'aurai les clefs de la cathédrale, ou j'irai réveiller le Quartier des Papeteries pour en faire enfoncer les portes. »

2o6 L'ABBÉ TIGRANE. ^

On Tentoura.

« Laissez-moi I fit-il se débattant, laissezmoi !,..

— Vous voulez donc nous ramener M. Capdepont? lui demanda le Prieur des Dominicains.

— Avez-vous peur de lui ?

— Il est au moins inutile de provoquer de nouveaux scandales.

— Cependant le corps de notre évêque ne peut demeurer exposé à la pluie. Vous ne le voudrez pas, Père Prieur, vous que Monseigneur de Roquebrun avait distingué parmi tous les Religieux de Lormières, et qui éprouvâtes si souvent les effets de sa paternelle affection! •

La face anguleuse et sèche du Dominicain pâlit sous la lueur des cierges, qu'on venait de rallumer. Le souvenir des bienfaits reçus avait bouleversé ce moine austère.

« De quoi vous plaignez -vous, monsieur Lavernède ? dit-il. Vous, prêtre de ce malheureux diocèse, vous devriez vous réjouir que le cercueil de votre évêque subisse Taffront de cet orage terrible. Pour moi, je désire que Teau qui tombe à torrent envahisse jusqu'à cette dernière retraite, et que nous en soyons réduits à monter la garde sous ce porche, submergés jusqu'aux genoux.

— Je ne vous comprends pas. Père Prieur.

— Admettez que le pouvoir civil, si peu soucieux des intérêts de notre sainte religion, nomme

M. Capdepont évêque de Lormières; pensez-vous que le Saint-Père préconise jamais un prêtre qui n'aura pas craint de faire outrage à la mort ?

— Ainsi, Père Prieur, vous comptez écrire à Rome? demanda Tabbé Lavernède, dont une joie subite rendit la voix haletante.

— Je compte dénoncer à mon Général ce que je viens de voir: Il connaîtra aussi tous les détails de rhorrible *soirée que nous passons ; et, s'il y a lieu de procéder plus tard à des informations canoniques sur M. Capdepont, une copie de ma lettre sera déposée par mes Supérieurs dans les bureaux apostoliques.

— J'agirai de mon côté comme vous, Père Prieur, s'empressa d'ajouter le Provincial des Capucins.

— O mes révérends Pères! ô mes révérends Pères ! » balbutia Lavernède ému.

Puis, courant à travers les groupes :

« Où est le Père Trézel ? où est le Père Trézel? répéta-t-il. Il faut qu'il écrive à Rome, lui aussi... »

Le Père Trézel, directeur du collège de Saint- Stanislas Kotska, était parti depuis longtemps.

« Oh ! les Jésuites, toujours habiles ! ricana Lavernède. Capdepont peut devenir évêque, et ils ont suivi Capdepont. C'est la doctrine : on doit s'arranger pour vivre en paix avec les puissances... Mon Dieu ! mon Dieu ! »

Il alla vers le cercueil... Il considéra attentive-

ao8 L'ABBÉ TIGRANE.

ment les manteaux qui le recouvraient... Il les souleva légèrement l'un après Tautre, ayant Tair de les compter... Illes étendit de nouveau sur les planches de chêne... Son attitude trahissait je ne sais quelle désolation amère et farouche. On le regardait avec une surprise mêlée de terreur.

f Pauvre Monseigneur de Roquebrun ! » soupira Tabbé Ternisien.

L'abbé Lavernède leva sur l'ancien secrétaire intime des yeux où venaient de pointer de petites larmes brillantes. La rage de l'impuissance, en lui tordant l'âme pour ainsi dire, en faisait jaillir cette rosée.

« Mon ami, s'écria-t-il enfin, ne pleurez plus : Monseigneur entrera dans sa cathédrale ! *

Et,- avant qu'aucune main le pût retenir, il s'élança dans les ténèbres, dans l'orage comme dans un gouffre, et disparut.

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