‹ L'ábbe Tigrane: candidat a la papautéChapitre 13 sur 14 · LE CARDINAL MAFFEI · texte numérisé non relu

LE CARDINAL MAFFEI

il cita les termes des rudes apostrophes de celui qu'il osa appeler le bourreau du dernier évêque de Lormières.

Le cardinal écoutait impassible, penché vers son interlocuteur pour ne perdre aucune de ses paroles.

En vain celui-ci s'interrompit-il maintes fois, cherchant à surprendre sur les traits de Son Éminence quelque trace des émotions qui le secouaient lui-même si violemment; le masque impénétrable, ' comme glacé, de ce vieillard attentif et recueilli ne révéla rien de ses intimes impressions.

Bien qu'embarrassé par un silence qui accusait des préventions peu favorables, notre jeune prêtre, qui voyait son honneur en jeu, Thonneur aussi de Tabbé Lavernède, poursuivit courageusement. Bientôt, il en arriva à la scène horrible du cercueil de Monseigneur de Roquebrun dans la cour de Tévêché, au milieu du Chapitre et du clergé de Lormières réunis. Pour le]^coup, le cardinal parut touché, car il releva un peu la tête et regarda fixement Ternisien.

• Ces faits se sont-ils passés absolument comme vous me les racontez? demanda- t-il sévèrement.

— Je l'atteste devant Dieu!

— C'est bien, je vous crois... Continuez.

— Je n'ai plus rien à ajouter. Monseigneur.

— Pardon... Vous ne me rapportez pas la dernière scène de ce petit mélodrame, peu édifiant.

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j'en conviens, mais moins terrible qu'on ne se Test imaginé à Lormières. Cette scène, que je tiens à vous rappeler, est celle où votre abbé Lavernède, en pleine cathédrale de Saint-Irénée, ne craignit pas de jeter à la face de M. le Vicaire- Général capitulaire l'accusation, assez difficile à justifier, d'avoir tué Monseigneur de Roquebrun.

— M. l'abbé Lavernède, devant le catafalque de l'évêque défunt, se contenta de crier : • Caïn, qu'as'tufait de ton frère? »

— Cela me paraît suffisant, et je ne dis pas autre chose.

-^ La chaleur de la lutte pourrait peut-être excuser. . .

— Non... Remarquez, du reste, qu'au moment où cet abbé Lavernède outrageait à ce point M. le Vicaire- Général capitulaire, celui-ci "venait d'être nommé évêque, ce qui devait le faire sacré pour tous. Le respect de la hiérarchie demeure une des forces de l'Église.

— Votre Eminence me permettra-t-elle de lui avouer que, pour M. l'abbé Lavernède... et pour d'autres, ce qui fait les évêques, c'est l'institution canonique, nullement la désignation, sans caractère religieux, du pouvoir civil? Mon ami ne crut donc pas que la dépêche arrivée le matin même de Paris mit M. l'abbé Capdepont à l'abri des terribles responsabilités qu'il avait encourues.

— Votre ami eut tort. Nous qui signons des

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Concordats avec tous les souverains de la terre, nous savons ce que nous devons penser de Tautorité laïque; mais nous sommes loin d'afficher pour elle les mépris superbes d'un petit ecclésiastique de Lormières. Certes, les candidats à l'épiscopat qui lui viennent du nord et du midi ne sont pas tous également agréables au Saint-Père, Seulement, Sa Sainteté a la conscience très-nette de la situation où se trouve placée l'Eglise, et il est assez rare qu'elle ne ratifie pas les choix des gouvernements... M. Lavernède est intelligent; il n'ignore donc pas à quels ménagements particuliers le Saint-Siège est tenu vis-à-vis de la France, et il a été coupable de provoquer un scandale qui, n'eût été la sagesse de M. l'abbé Capdepont, pouvait devenir, entre Paris et Rome, le sujet du plus regrettable conflit. •

Il Y avait un blâme pour l'abbé Ternisien dans le ton un peu dur dont furent prononcées ces dernières paroles. Le jeune prêtre le comprit, et tout d'un coup se sentit glacé.

Encore une fois, l'ancien secrétaire intime de Monseigneur de Roquebrun n'était pas fait pour la lutte. Voyant peser sur lui, sur son ami, qu'il confondait généreusement avec lui-même, d'odieuses imputations, le sentiment qu'il avait de la justice s'était révolté, et il avait pu articuler quelques mots assez vifs. Mais, puisque tout effort devenait

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inutile, puisque Tiniquité triomphait, un seul parti lui restait à prendre, le parti de la résignation. C'est ainsi que les natures pusillanimes ou trop absorbées dans la charité abandonnent les plus nobles causes et laissent la victoire facile aux méchants. L'adoration trop absolue de soi-même ou de Dieu engendre trop souvent des résultats identiques.

Ternisien, terrifié par l'attitude du cardinal, était désormais à Taffût du premier prétexte qui lui perm,ettrait débattre en retraite honorablement. Oh! avec quelle joie il quitterait ce monde pervers, et s'enfuirait vers sa solitude de Tivoli! En cette minute de découragement suprême devant Tâpret^ des passions humaines, le jeune Franciscain, par la pensée, savoura toutes les délices de la vie religieuse dans une cellule écartée, au fond d'un désert. Oh! l'anéantissement!...

Monseigneur Maffeï, dont l'œil d'inquisiteur suivait toutes les incertitudes, toutes les craintes, tous les assoiffements de l'homme faible assis devant lui, fut ému de pitié. Par un mouvement affectueux, il lui prit les mains dans les siennes et les serra. A ce contact, Ternisien, noyé dans un océan d'amertume, se réveilla comme en sursaut, et, fort embarrassé de son long silence, balbutia cette question :

f Vous croyez alors. Monseigneur, que Sa Sainteté préconisera M. l'abbé Capdepont? •

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Le cardinal se leva vivement.

• Eh quoi! s'écpa-t-il avec une colère qui n'allait pas sans ironie, parce qu'à Lormières, une bourgade au bout du monde, quelques prêtres diocésains et quelques Religieux se sont donné la satisfaction peu charitable de pousser à bout la nature fougueuse, peut-être trop fougueuse, de M. Tabbé Capdepont, il faudra que TÉglise se prive des énormes avantages que cette même nature, conduite par elle, modifiée, modérée par elle, est susceptible de lui procurer? En vérité, monsieur, je reste confondu par les prétentions des gens qui vous envoient. Oui, l'outrecuidance est singulière!... Et depuis quand, je vous prie, appartient-il aux simples clercs de s'immiscer dans des questions qui relèvent uniquement du Saint-Père ou de ceux qu'il a délégués souverainement? Mais d'est un bouleversement complet de la hiérarchie... Si vous autres. Français, vous aimez la Révolution, nous, Romains, nous la détestons de tout notre cœur, et, nous refusant à courir les aventures, nous nous obstinons à vouloir rester immobiles sur la pierre, super petram^ où nous plaça la main de Dieu... Prenez-en votre parti, monsieur l'abbé : le candidat que nous présente votre gouvernement pour le siège de Lormières sera canoniquement institué. Non que nous ayons pour votre Empereur, dont le but, nous ne l'ignorons point, est d'abaisser l'épiscopat français, espé-

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rant le dominer plus facilement quand il l'aura rempli de sujets incapables, plus de déférence qu'il ne convient ; mais parce que les renseignements venus de la Nonciature de Paris et d'ailleurs nous présentent M. l'abbé Capdepont comme, un ecclésiastique ,du plus grand mérite, de la plus haute vertu. Il possède une qualité supérieure entre toutes, et dont^l'Eglise a le devoir de tenir compte, dans ces temps où les pouvoirs laïques .atteignent le comble de l'audace, de la scélératesse, de la perversité : il est courageux, M. l'abbé Capdepont, voilà enfin un caractère. Ah ! plût au ciel que la crosse pastorale tombât toujours en des mains aussi robustes et aussi dévouées !

— Oserai- je faire observer à Votre Éminence que ce dévouement au Saint-Siège est d'assez fi*aîche date? car autrefois...

— C'est une erreur. Le Vicaire-Général de Lormières a subi l'autorité civile, il ne l'aima jamais. Il devait être évêque. Dieu, qui lui réservait une mission dans son Eglise, avait mis dès longtemps • dans sa chair et dans ses os^ » selon l'énergique expression biblique, le sentiment de sa force, et s'il fut contraint, pour faire aboutir une ambition dont le ciel devait tirer profit, de jeter quelques miettes de flatterie à votre ministre des cultes, dans le fond il jugeait la misère de ce qu'on appelle, dans le jargon politique, les pouvoirs constitués, et les méprisait. Il parut,.en effet.

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se soumettre à Paris; mais, en réalité, c'était à Rome qu'il se soumettait ; c'est pour Rome qu'il s'humiliait jusqu'à ruser, quelquefois même jusqu'à... mentir.

— Mentir, Monseigneur, mentir ! répéta Ternisien scandalisé.

— Eh bien! qu'est-ce qui vous prend, et quel sens étroit et ridicule attachez-vous à ce mot? Ah ! comme on voit bien que vous nous avez quittés depuis plus de dix ans ! Vous n'entendez donc plus notre langage ? L'Église ne ment jamais, monsieur Tabbé ! Il n'est pas dans la puissance de l'Église, la vérité même, de mentir. Seulement, l'Église, en lutte, dans les premiers temps, avec les derniers princes païens ; au moyen âge, avec des rois à demi barbares; de nos jours, avec l'univers entier soulevé contre elle, pour poursuivre sa mission divine à travers les siècles, a eu constamment besoin de souplesse et d'habileté... Les cardinaux Caprara, Consalvi, harcelés par le général Bonaparte, capable de provoquer un schisme en France, furent forcés de lui mentir plus d'une fois, comme M. l'abbé Capdepont, empêtré dans les intrigues gallicanes de Napoléon III, lui a menti... Mais je vous le demande, monsieur, ment-on, quand on sauve l'Église? ment-on, quand, malgré les hommes, acharnés à exiler Dieu du monde, on emploie les ressources, les finesses, les subtilités même de son esprit à maintenir ici-bas le règne

de Celui qui est la voie, la vérité et la vie, • Ego sum via^ veritas et vit a? »

Un grand trouble s'était emparé de l'abbé Ternisien. Il regarda le cardinal Maffeï, qui venait de se rasseoir, avec une expression effarée.

• Et puis de quels talents M, l'abbé Capdepont n'a-t-il pas été doué ! reprit le vieux prélat entraîné par l'enthousiasme. Je voudrais que vous vous fussiez trouvé à Saint-Louis-des-Français, le jour de la fête de l'Assomption, et que vous l'eussiez entendu...

— Quoi ! M. Capdepont est à Rome ?

— Il a eu l'honneur insigne de prononcer le panégyrique de la Vierge Marie, en présence du Saint-Père et de tout le Sacré-CoUége. Quelle élévation ! quelle puissance ! et aussi quelle chaleur dans sa parole ! — t II me semble que j'entends saint Bernardy » a murmuré à plusieurs reprises le Cardinal- Vicaire... Dans l'après-midi de ce grand jour. Sa Sainteté a voulu recevoir M. l'abbé Capdepont pour lui adresser elle-même ses félicitations... Mon cher Ternisien, si vous eussiez vu celui que vous aimez si peu dans les salons du Vatican, ses façons aisées, sa tournure à la fois altière et modeste, vous eussiez été d'avis, comme moi, que Dieu m'avait accordé à cet homme cette surprenante dignité extérieure que parce qu'il l'avait réservé de longue main à quelque haute destinée. — «La mitre fera bien sur cette tête^ »

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