LE CARDINAL MAFFEI
a dit le Saint-Père au Général des Jésuites, qui accompagnait le nouvel élu. — Puis, embrassant M. Tabbé Capdepont prosterné à ses pieds. Pie IX a daigné l'appeler • Mon frère! »
— Dans ce cas, tout est fini >
— Tout est fini, mon enfant. M. l'abbé Capdepont, — je vous autorise à faire parvenir cette nouvelle à Lormières, — sera préconisé dans' le consistoire qui sera tenu le 8 du mois prochain, jour de la Nativité de la Très-Sainte Vierge. •
L'abbé Ternisien se leva, il salua profondément Son Éminence, et, sans mot dire, se dirigea vers la porte du cabinet de travail.
t Et vous vous en allez ainsi sans murmurer un adieu? • lui demanda le cardinal.
Le jeune prêtre se retourna, fit deux pas vers Monseigneur MafFeï, et soudain se mit à genoux devant lui.
Le vieux prélat se redressa, étendit gravement la main, puis fit le signe de la bénédiction.
t Voyons, mon enfant, dit-il à Ternisien, le relevant avec bonté, soyez absous de votre peccadille, et n'y retombez plus. Laissez les afikires de rÉglise à ceux à qui Dieu en a imposé le poids. Tout à l'heure, vous allez retrouver dans notre adorable solitude de Tivoli, où vos frères vous attendent, la paix et le contentement. Que ne m'est-il accordé de vous suivre ! . . . N'êtes-vous pas plus heu-
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reuxque moi?... Pourquoi le Saint- Père ne m'at-il point laissé là-bas au milieu de vous ! Ah ! j'échangerais volontiers ma pourpre avec ma bure d'autrefois!... Si vous saviez ce que sont les affaires, et combien peu les hommes aiment la justice!... Que vaut la dignité cardinalice comparée au repos que je goûtais! A Tivoli, je fus novice, puis moine, puis Abbé... Quelles délicçs ! • Monseigneur Maffeï, ému au souvenir de ses jeunes années de piété simple et modeste, s'interrompit.
Il reprît bientôt d'une voix énergique :
€ Mais songez-y, mon bien-aimé Ternisîen, s'il faut des Réguliers, des Séculiers pour le triomphe et la splendeur céleste de l'Église, il faut aussi des évêques courageux pour la défendre. Ceci me ramène tout naturellement à M. l'abbé Capdepont, et je me trouve dans l'obligation de vous dire qu'en cette déplorable affaire de Lormières, vous, votre ami Lavernède, les Supérieurs des ordres religieux qui adressèrent des rapports à Rome, vous avez confondu deux choses qui, à aucune époque de Thistoire ecclésiastique, n'eurent rien de commun : l'Église et le gouvernement de l'Église. L'Église reste aujourd'hui ce qu'elle fut en tous les temps : divine, infaillible, audessus des vicissitudes humaines. Quant à son gouvernement, tenu, dès l'origine, de batailler contre toute espèce d'entreprises coupables, parti-
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culièrement contre les convoitises, la corruption, râpreté des princes, si manifestes de nos jours, il fut plus d'une fois dans la nécessité de placer à sa tête des chefs plus fermes que pieux, plus énergiques que sages, plus animés en apparence de Tesprit de la terre que de Tesprit du ciel. Mais l'Eglise eût-elle vécu, si Dieu ne lui eût envoyé ces grands pontifes : Grégoire VII, Innocent III Boniface VIII, Sixte-Quint, Pie IX? Certes, je ne puis en douter, vous avez pour le grand Hildebrand^ ce lutteur héroïque, ce véritable fondateur de la monarchie catholique, l'admiration qu'il impose à tous. Eh bien, savez-vous comment le cardinal Pietro Damiani, confondu souvent par l'audace de son génie, la puissance de ses combinaisons politiques, l'ardeur insatiable de son ambition, l'appelait? Il l'appelait Saint-Satan ! »
L'abbé Ternisien frissonna. Il s'inclina pour prendre congé de nouveau et marcha vers la porte.
Le cardinal MafFeï eut un imperceptible haussement d'épaules. D'un œil indifférent, il regarda s'éloigner l'ancien secrétaire intime de Monseigneur de Roquebrun, et, cette fois, ne jugea pas à propos de le rappeler.^
'abbé Ternisien mourut dans les premiersr mois de Tannée 1869. L'abbé Lavernède, qui, depuis plus d'un an, avait perdu sa mère, affranchi désormais de la douce chaîne qui le retenait à Lormières, fut prévenu à temps, et put accourir en toute hâte au couvent des Franciscains de Tivoli. Il eut la triste consolation de recueillir le dernier soupir de son ami et de lui fermer les yeux.
. Comme cela devait arriver, le parfum de Rome enivra Tàme si profondément chrétienne de l'abbé Lavernède. Emu en même temps qu'il était ébloui, il rêva de finir ses jours, lui aussi, dans cette splendide retraite, • ce rendez-vous des âmes aimantes et ulcérées^ • comme l'appela Chateaubriand. Il était donc sur le point d'adresser à son
évêque sa démission d'aumônier des prisons de Lormières, car Monseigneur Capdepont, malgré Mical, moins oublieux et plus acharné, n'avait pas daigné se souvenir de son ancien ennemi et lui avait laissé son poste, quand il reçut une dépêche qui l'invitait à rentrer tout de suite dans son diocèse pour reprendre, ail- grand séminaire, la chaire d'éloquence sacrée qu'il y occupait autrefois.
Que s'était-il passé? Rien qui ne soit très-simple.
Monseigneur Rufin Capdepont, comme l'abbé Lavernède lui-même l'avait prévu, poursuivant sa marche ascendante dans l'Église, venait d'être nommé archevêque, et le nouvel évêque de Lormières, Monseigneur Tissandier, jaloux de s'attirer l'affection de son clergé, rappelait les prêtres diocésains au grand séminaire, après en avoir toutefois délogé les Jésuites, que Monseigneur Capdepont, très-intéressé à plaire au Gesù^ y avait établis dès le commencement de son épiscopat.
Monseigneur Capdepont fait très-peu parler de lui. Monseigneur Capdepont vit très-retiré dans son diocèse. C'est à peine si, de temps à autre, pour administrer le sacrement de la Confirmation, il sort de son palais archiépiscopal, où le retiennent des travaux qu'il publiera prochainement. On parle, sous le manteau, d'une Histoire du pontificat de Pie /-Y, suivie de pièces inédites fort curieuses sur les menées, politiques du comte de
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Cavour et des ministres qui lui ont succédé : Ricasoli, Ratazzi, Menabrea...
Ce livre, qui porte pour épigraphe ces trois mots latins : • Crux de cruce^ » si nous en croyons ceux qui furent admis à en connaître quelques pages, est destiné au plus grand retentissement.. Toutes les questions qui préoccupent le monde religieux et politique sont abordées de front, scrutées avec Taudace du génie, et, dit-on, résolues. Les théories absolutistes du Syllabus^ le dogme nouveau de Finfaillibité, dont Monseigneur Capdepont fut, au dernier concile, Fun des plus énergiques défenseurs, si nos renseignements ne nous trompent, se trouvent discutés là avec une hauteur de vues, une abondance d'arguments faites, sinon pour déterminer la conviction dans les esprits, du moins pour leur imposer l'admiration d'un talent plein à la fois de souplesse et de vigueur.
En ce moment même. Monseigneur Capdepont écrit un chapitre intitulé :
Quel sera le successeur de Pie IX ?
Monseigneur Capdepont ne vient jamais à Paris, où on le vit si souvent autrefois. Il va à Rome tous les ans vers le mois de mai. Il n'est pas rare qu'il y retourne en septembre. Le Saint- Père lui fait un accueil qui a suscité des jalousies, et le bruit court que Pie IX, appréciant les services qu'un homme de la valeur de l'archevêque
UN CANDIDAT A LA PAPAUTÉ. |Oi
Rufin rend journellement à TEglise, ceux qu'il peut être appelé à lui rendre dans Tavenir, l'aurait nommé cardinal in petto. Est-ce vrai?...
Dernièrement Monseigneur Capdepont se promenait en compagnie de son confident habituel, le Grand- Vicaire Mical — car Tabbé Mical, lui aussi, a vu son ambition satisfaite — dans le vaste et beau jardin qui enveloppe d'une ceinture profonde de verdure l'hôtel archiépiscopal.
€ Ma foi, Monseigneur, du train dont vont les choses en Italie et en Europe, je vois en vous le Pape futur, lui dit à brûle-pourpoint l'ancien professeur de théologie morale du grand séminaire de Lormières.
— Y pensez-vous, Mical !
— J'y pense très-bien. La France a déjà donné seize successeurs à Saint-Pierre. Pourquoi ne seriez-vous pas le dix-septième ?
— Que Pie IX ait encore de longs jours !... D'abord, si le Saint-Père mourait, c'est la camarilla italienne qui l'emporterait dans le conclave.
— Mais, Monseigneur, vous ne comptez que des amis dans le Sacré-Collège, et les votes pourraient bien se porter sur Votre Éminence.
— Mon Eminence!... Mical, plusieurs fois je vous ai défendu de me donner ce titre. »
Le Grand- Vicaire, dont le museau s'est encore allongé avec les années, fit une grimace.
Puis, ayant fouillé les allées d'un regard de furet :
• Qu'importe ! murmura-t-il, nous sommes seuls. »
• Un banc était là, à Tombre des tilleuls. L'archevêque s'assit... Il paraissait essoufflé. Tout à coup sa tête, trop lourde par le poids des pensées, lui retomba sur la poitrine... Il demeura longuement absorbé.
Mical, toujours aussi alerte, aussi vif que nous l'avons connu, reprit :
« Je n'ignore pas que Pie IX aime beaucoup le cardinal de Angelis, archevêque de Fermo...
— Sixte-Quint fut archevêque de Fermo..., balbutia Capdepont, répondant moins à Mical qu'aux intimes obsessions de son esprit.
— Oui, poursuivit le Grand- Vicaire, le cardinal de Angelis pourrait être élu si, comme on l'a dit, l'élection doit avoir lieu devant le cadavre du Pape défunt, ante...
— Non ! non ! » s'écria l'archevêque avec feu. Un silence de quelques minutes.
Mical continua :
• La Prusse, dont les affaires ont atteint, pour notre malheur, une prospérité si haute, pourrait bien user et abuser de la position que lui ont faite les événements, pour mettre en avant le cardinal Hohenlohe ?
— Un Pape allemand!... Les souvenirs des longues guerres du Sacerdoce et de l'Empire sont
UN CANDIDAT A LA PAPAUTE. joj
encore vivants dans TEglise... C'est impossible... Avec un Pape allemand, il faut rayer la France de la carte du monde, ce que Dieu ne permettra point. Quoi! la France disparaîtrait! Autant voir le soleil tomber du ciel, et toutes les nations de la terre refluer vers la nuit.
— Mais, Monseigneur, croyez-vous au cardinal Bonaparte?
— Ce nom est devenu suspect au monde religieux comme au monde politique. Le cardinal Bonaparte, malgré des vertus auxquelles il convient de rendre hommage, n'obtiendrait pas deux voix, s'il avait la prétention de s'élever jusqu'au trône pontifical.
— Et l'archevêque de Westminster?
— Le cardinal Manning?... Si le Sainte-Père, dépouillé par les bandits de la Savoie, eût accepté, à Malte, rhospitalité que lui offrit l'Angleterre, la reconnaissance du Sacré-CoUége, mis à l'abri de la persécution, eût pu créer des chances à l'archevêque de Westminster. Mais la noble obstination de Pie IX à ne pas s'éloigner de Rome, encore une fois envahie par les barbares du Nord, ne laisse aucun espoir à cette candidature. »
Harcelé par sqs pensées qui le piquaient comme autant de poignards, Tarchevêque se leva, et, entraînant le Grand- Vicaire, parcourut d'un pas effréné les plus sombres allées de son jardin. Les
mains qui retenaient Mical, ainsi que des grifFes, lui brûlaient la peau. Évidemment Capdepont avait la fièvre. Ses yeux, où étincelait toute son âme, brillaient dans Tombre pareils à des braises rouges. Il balbutiait des mots entrecoupés.
« La tiare! répéta-t-il à plusieurs reprises, la tiare!...
— Votre tête, où la main de Dieu déposa toutes les puissances de la foi et du génie, serait assez forte pour la porter. »
Rufin Capdepont s'arrêta court. Il regarda longuement le Grand- Vicaire. Puis, avec les cinq doigts de sa main droite, étreignant son front, où une ambition qui tenait du délire avait allumé les flammes d'un effroyable incendie :
« Voyons, Mical, veux-tu me rendre fou? »
balbutia-t-il égaré.
Et, avec une lueur de bon sens et une profonde humilité :
• Moi, né dans une hutte au hameau de Harros, je pourrais gravir les marches du trône pontifical ! . . . Moi^ pécheur, — tu le ^ sais, je» péchai souvent en ta présence, t malum coram tefeci^ • comme dit le roi David, — je pourrais devenir le Vicaire de Jésus-Christ sur la terre!... Et qu'ai-je donc fait pour cela? i'
Il s'interrompit... Il continua.
• Je suis le jouet d'un rêve horrible... Pourtant
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si... Ah! Tunivers catholique verrait un Pape, alors!...
— Dieu vous suscita pour le salut de tous.
— Mical, il me semble que je me meurs...
Je t'en supplie, tais-toi, tais-toi... »
Cette prière, formulée presque avec des larmes, épouvanta l'ancien professeur de morale^ qui n'osa plus ajouter un mot.
Ils remontèrent vers Tarchevêché, mais désormais ils allaient à pas très-lents. Capdepont même s'arrêtait de temps à autre, vaincu, immobilisé par l'intolérable martyre qu'il endurait.
i II n'est plus douteux, murmura-t-il, restant encore upe fois fixe au milieu de Pallée, il n'est plus douteux que l'Allemagne et l'Italie ne se soient liguées dans le but d'exercer une influence décisive sur le prochain conclave... En cette question du successeur de Pie IX, il y va de la vie pour ce pauvre royaume italien, si misérable, si dénué, si chétif... L'œuvre du, comte deCavour est une baraque de foire en planches de sapin, et Ton voudrait que la main robuste du prince de Bismarck posât la première pierre d'un édifice... Bismarck, voilà un homme avec qui je voudrais être mis à même de me mesurer!... En son discours sur la Première décade de Tite-Live^ Machiavel déclare que l'Église fut, dans tous les temps, l'obstacle à l'unité politique de l'Italie. L'Église lésera encore, cet obstacle!... Mais, devant les
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intrigues allemandes et italiennes, que fera j| France?... Voyons, si le Sacré-CoUége, par le fa' des tracasseries auxquelles il ne peut manquer a se trouver en butte, ou d'une révolution tou;ouii imminente en Europe, passait les Alpes et venai chercher un refuge chez nous?... Alors... alori l'influence française aurait beau jeu et ma candidature pourrait se produire... On agirait...
— Et vous seriez élu, Monseigneur.
— Elu! élu!...
— En face de ce résultat si important pour rÉglise, si glorieux pour la France, Votre Sainteté ne mé refuserait pas la mitre, je pense?... »
Il ne répondit point.
On se remit en marche.
Au moment de gravir le perron de son palais, Rufin Capdepont fit une halte nouvelle. Puis, succombant à rirrésistible fascination de son rêve :
t Qui sait ? murmura-t-il levant les bras au ciel, qui sait?... »
château de Montgauch, eptembre 1871. — Paris, juin 187a.