‹ L'ábbe Tigrane: candidat a la papautéChapitre 2 sur 14 · L'OFFICIALITÉ DIOCÉSAINE · texte numérisé non relu

L'OFFICIALITÉ DIOCÉSAINE

N découvrant que toutes ses amabilités, ses prévenances à Tadresse de Tabbé Capdepont étaient en pure perte, Monseigneur de Roquebrun avait éprouvé un profond chagrin. Évidemment, c'était un ennemi irréconciliable qui se dressait devant lui, et il était de sa dignité de ne plus tenter un pas en avant. Ce qui l'affligeait surtout, c'était de voir son grand séminaire aux mains d'un homme dont les doctrines, à ses yeux, n'étaient rien moins qu'orthodoxes.

Rufin Capdepont, en effet, avait suivi le mouvement qui, dès les premières années de l'Empire, entraîna toute une partie du clergé vers les théories gallicanes. Peut-être ces prêtres, revendicateurs

acharnés des libertés de TÉglise de France,' maintenues par le Premier Consul dans les célèbres articles organiques du Concordat, n'étaient-ils ni les plus honnêtes ni les plus purs ; mais, sans aucun doute, ils étaient les plus remuants, et Capdepont ne pouvait manquer de faire bande avec eux.

Monseigneur de Roquebrun entrait en de grandes colères, révolté qu'on eût choisi Theure où les événements accablaient le Souverain Pontife pour essayer de porter atteinte à son autorité.

« C'est une lâcheté ! c'est une lâcheté ! i répétait-il souvent à son secrétaire Ternisien.

L'évêque de Lormières souffrait donc cruellement. Mais comment se débarrasserait-il de l'abbé Capdepont, lui qui, dès les commencements de son épiscopat, ébloui par le savoir du Supérieur du grand séminaire, édifié par sa piété austère, l'avait tant vanté, à Rome comme à Paris? Ah! pourquoi son cœur, encore une fois, avait-il marché plus vite que son esprit !

Il est certain qu'il répugnait beaucoup à ce vieillard d'avoir à se déjuger. S'il retirait Capdepont du grand séminaire pour lui confier un poste moins important, il s'exposait à ce que ce chanoine farouche lui jetât un refus à la face et partît incontinent pour Paris. Alors, que ne pouvait -il pas arriver? Qui sait si cet homme, égaré par la haine, ne déchaînerait pas tous ses partisans contre son ennemi? Qui n'était-il pas capable de

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convaincre, doué d'une immense habileté, d'une éloquence fougueuse et entraînante?

Certes, s'il se fût agi de lui seul, Monseigneur de Roquebrun sentait bien qu'il était de taille à engager la lutte. Mais à quoi bon affliger le Saint-Père, si malheureux, en provoquant dans l'Eglise un nouveau scandale? L'évêque de Lormières se souvint de l'évêque de Pamiers, arraché presque de son siège par les gendarmes, à la suite des intrigues de son clergé, et se résigna à supporter Capdepont comme un châtiment de ses péchés.

Mais les situations fausses n'engendrent qu'une fausse sécurité, et, malgré le dessein très-ferme de Monseigneur de Roquebrun d'éviter le Supérieur du grand séminaire, l'évêque et le chanoine ne tardèrent pas à se rencontrer de nouveau face à face. Ces deux hommes avaient besoin de se heurter.

Il faut dire, du reste, que Rufin Capdepont mettait nous ne savons quelle rage à courir au-devant de son ennemi. L'évêque, pour la cérémonie la plus insignifiante, ne paraissait pas dans une chapelle soit des Dominicains, soit des Lazaristes, que Capdepont, qui pourtant détestait les Réguliers et n'en faisait pas mystère, ne se trouvât là, le harcelant de son regard haineux, l'invitant par toute son attitude provocatrice à lui livrer bataille sans marchander. Tigrane se tenait aux aguets, toujours prêt à s*élancer sur sa proie.

Cette fureur dans la persécution venait, chez le rude montagnard de Harros, du long martyre de son ambition. — « Pour être bon dans la souffrance^ il faut être plus qu'un homme^ » a écrit Lamennais. — En vain, depuis dix ans, toutes les fois qu'un évêché était devenu vacant, Capdepont avait-il fait le voyage de Paris; en vain, pour qu'il ne pût être élevé aucun doute sur ses opinions à l'endroit du pouvoir civil, avait-il réédité, avec une préface très-explicite, la fameuse Déclaration. de Bossuet à l'Assemblée du Clergé en 1682; en vain, tout dernièrement encore, avait-il porté sa tète aux Tuileries, afin de faire ta ter au célèbre professeur de la Sorbonne, chargé tout spécialement d'un cours de phrénologie cléricale, l'énorme bosse gallicane qui lui avait poussé sur le fi:'ont ; on pourvoyait aux évêchés et on Toubliait à Lormières. Prétendait-on ne. jamais arriver à lui? A la fin, il se lassait d'attendre.

Dans son désespoir, Rufin Capdepont, dont le tempérament débordait sans digue, s'en prenait à tout ce qui vivait, respirait autour de lui, à Tabbé Mical, qu'il molestait sans cesse, qu'il battait, — un jour, il lui asséna un coup de poing qui le laissa étourdi pendant plus d'un quart d'heure, — surtout à Monseigneur de Roquebrun, qui lui avait volé son bien : la mitre, la crosse et l'anneau. L'Impératrice ne lui avait-elle pas dit, en novembre 1855, à Compiègne : « Vous le serez! »

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On ne sait pas assez, chez les laïques, ce qu'est répiscopat pour un prêtre. Hier, vous étiez simple soldat dans une armée de quatre-vingt mille hommes, — il y a environ quatre-vingt mille ecclésiastiques en France; — aujourd'hui, vous passez tout d'un coup général. La transition n'est pas plus ménagée que cela. Le desservant, le curédoyen, le chanoine, le grand-vicaire, possèdent les mêmes droits canoniques restreints; Tévêque seul possède le sacerdoce dans sa plénitude. Et puis, quelle situation autre dans le monde! Vous êtes prince de la sainte Église romaine ; on vous appelle Monseigneur; le Pape ne vous nomme plus que Vénérable Frère ; s'il veut prononcer une décision relative à la réforme du dogme ou de la discipline, il ne peut le faire sans vous ; vous allez à Rome, ad limina Q/ipostolortmi^ comme on dit, et l'on vous reçoit au Vatican avec la haute distinction accordée aux souverains. Qui sait si, maintenant que vous avez la mitre d'évêque, vous n'obtiendrez pas plus tard la barrette de cardinal ? qui sait même si, par le fait des révolutions dont nos temps ne sont pas avares, vous ne coifferez pas un jour la tiare? Urbain IV n'était-il pas le fils d'un savetier de Troyes? Jean XXII n'avait-il pas vu le jour à Cahors?

Ces rêves fous, l'imagination ardente de Rufin Capdepont les avait caressés délicieusement. Que de fois cet homme, né pour le commandement, au

sa L'ABBÉ TIGRANE.

milieu du silence du cloître des Minimes, morigénait ses prêtres, opérait les réformes les plus radicales dans un diocèse fictif. Et, après tant de promesses, on lui manquait de parole! Et toutes les espérances de sa longue vie de torture allaient sombrer pitoyablement ! On ne pensait donc pas, à Paris, qu'il marchait sur ses cinquante ans? Ah ! qu'on lui mît la crosse en main, et Ton en verrait de belles avec lui! Pour faire payer au gouvernement tant de lenteurs intolérables, il se sentait capable de tout, même de se tourner vers Rome et de se montrer aussi ultramontain que Monseigneur de Roquebrun.

Cependant Tévêque de Lormières, malgré l'assiduité irritante du Supérieur du grand séminaire à se précipiter sur ses pas, était parvenu à éviter d'échanger la moindre parole avec lui. Il feignait de ne pas apercevoir Capdepont, et passait dignement. Mais, à certains gestes involontaires, à une certaine crispation des traits, on devinait que le vieillard était à bout d'efforts et que la sagesse de l'abbé Ternisien, homme de concorde et de paix à tout prix, ne suffirait plus longtemps à le retenir.

En effet, l'orage qui couvait depuis des années éclata formidablement à une séance de TOfficialité diocésaine.

Bien que membre de ce tribunal, Rufin Capde-

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pont, retenu au grand séminaire par ses devoirs de Supérieur et de professeur (^histoire ecclésiastique^ n'y avait jamais paru, quand, le 5 août 1865, pour Taffaire insignifiante d'un pauvre diable de desservant, accusé par le préfet du département de faire mauvais ménage avec son maire, il s'avisa tout à coup de venir occuper son siège.

t Monsieur Capdepont, lui dit Tévêque, président naturel de TOfficialité, vous arrivez trop tard : la cause est entendue et jugée.

— J'aurais pourtant quelques mots à dire.

— C'est d'un beau zèle, monsieur; mais les conclusions sont formulées, et votre éloquence ne serait d'aucun profit pour votre client.

— Je n'ai pu parler, mon droit donc reste entier. »

L'évêque fit mine de se lever.

« Je proteste contre l'arrêt rendu! » s'écria Capdepont furieux.

Et, sur son pupitre, il frappa un coup qui faillit en briser le couvercle.

Monseigneur de Roquebrun, que la grande chaleur d'un jour caniculaire incommodait déjà, à cet afiront inattendu devint pourpre de colère.

t Monsieur, dit-il, dans ma longue vie ecclésiastique, j'ai vu des prêtres durs, ingrats, immoraux; mais je n'ai rien rencontré qui vous ressemble. Je vous accablai de faveurs, et toutes vous les retournâtes contre moi, vous en fai-

sant une arme meurtrière pour me blesser. A qui devez-vous d'être membre de cette Officialité? N'est-ce pas à votre évêque? Et vous vous conduisez ici comme si les âmes charitables du diocèse de Lormières n'avaient rien fait pour vous, comme si vous étiez encore un paysan brutal et sauvage de Harros ,, comme si vous gardiez toujours des bêtes immondes dans les bois.

— Je suis prêt à verser dans la caisse diocésaine le prix de mes cinq années de grand séminaire, s'écria Tigrane bondissant sous l'affront.

— La caisse diocésaine n'acceptera rien de vous. Pour châtier votre farouche orgueil, je vous condamne à vivre sous le poids de Taumôtie reçue.

— Une aumône ! une aumône !

— Cela vous humilie, n'est-il pas vrai? vous qui fûtes assez adroit pour vous glisser dans les Ordres sans dépouiller aucune des misérables passions humaines. Tenez, je voudrais qu'en ce moment tout le diocèse vous vît dans cette salle, il apprendrait combien vous étiez digne de devenir son boursier.

— Peut-être apprendrait-il aussi combien vous étiez digne de devenir son évêque! • répliqua Capdepont levant un bras menaçant.

Monseigneur de Roquebrun était debout. Il resta tout interdit. Ses lèvres s'agitèrent, mais n'articulèrent pas un seul mot. Tout d'un coup sa face se revêtit d'une nuance violacée qui le défi-

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gura. Il s'affaissa dans son fauteuil. L'apoplexie Tavait foudroyé.

Tandis que tout le monde s'empressait autour de révêque, que Tabbé Ternisien poussait des cris de douleur, Rufin Capdepont, fort calme, recueillait sur son pupitre quelques feuilles de papier éparses, les pliait soigneusement, puis sortait à pas lents dç la salle de TOfficialité.

Monseigneur de Roquebrun ne reprenant pas ses sens, on dut le transporter à Tévêché, et mander en toute hâte les médecins. L'abbé Lavernède courait à travers la ville, frappant à toutes les portes. Plusieurs praticiens accoururent, et l'on réussit à ranimer un peu le malheureux moribond.

Pendant plusieurs heures, l'inquiétude fut grande. Enfin le docteur Leblanc, médecin ordinaire de révêque, déclara que Sa Grandeur en réchapperait, qu'il répondait désormais de ses jours. ,

A cette nouvelle, une joie délicieuse épanouit le visage baigné de larmes de Tabbé Ternisien.

Le pauvre secrétaire intime serrait avec attendrissement la main du docteur Leblanc, quand, à la porte de la chambre à coucher de l'évêque, surgit brusquement le docteur Mical, frère du professeur de morale du grand séminaire, ami intime de r^-bbé Capdepont.

L'abbé Lavernède vola vers lui.

« Monsieur, lui dit-il, Monseigneur vous sait gré de votre empressement; mais Sa Grandeur désire n'avoir à son chevet que son médecin ordinaire, M. Leblanc.

— J'aperçois pourtant ici M. le docteur Barbaste, riposta Mical, un peu déconfît.

— C'est vrai, monsieur ; mais il est de la maison comme M. Leblanc.

— MaToi, dit le pauvre homme, qui n'avait ni la malice, ni l'esprit de son frère, j'étais tout à rheure au grand séminaire pour ma visite de chaque jour, et c'est M. Tabbé Capdepont qui m'envoie.

— Rapportez alors à M. Capdepont que Monseigneur est tout à fait hors de danger. Je ne doute pas que cette nouvelle ne lui fasse ïe plus grand plaisir. »

Pendant que le docteur Mical descendait l'escalier, l'abbé Lavernède murmurait entre ses dents :

f Quel misérable , ce Capdepont ! II voulait savoir s'il avait réussi à tuer Monseigneur. Ah ! Tigrane! Tigrane! »

Le bruit de ce triste événement s'était répandu dans Lormières, et tout le Quartier des Couvents, inquiet, s'était précipité vers l'évêché. Cette foule de gens discrets, polis, parlant à mi-voix, implorait la grâce d'une introduction auprès de Monseigneur, impatiente de prendre elle-même des

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nouvelles de celui qu'elle vénérait si profondément. Mais Monseigneur, dont l'action musculaire, un moment suspendue, se relevait peu à peu, fit un geste de dénégation, et Tabbé Ternisien congédia les nobles et les dévots du Quartier des Couvents, qui, du reste, se retirèrent sans bruit, comme ils étaient venus.

Cependant le malheureux secrétaire intime n'en avait pas fini avec les terribles émotions de la journée. Le soir, vers les sept heures, à la tombée de la nuit, un grand tumulte se fit aux environs de la cathédrale. Brusquement, sous la pression d'une multitude énorme, la porte cochère de révêché céda, et un flot humain se répandit dans la cour de Thôtel. C'était le Quartier des Papeteries qui, après son rude labeur de douze heures, venait, lui aussi, aux nouvelles.

L'abbé Ternisien s'élançait déjà vers ces braves ouvriers, accourus avec leurs femmes et leurs enfants, quand Tévêque le retint d'un signe.

t Eh quoi! vous voulez les voir, Monseigneur? •

Il fit un geste affirmatif.

f Je m'y oppose ! intervint le docteur Leblanc.

— C'est impossible, » insista le vicomte de Castaguerte, pour qui Tévêché était comme une annexe de sa propre maison, et qui était accouru le premier.

Monseigneur de Roquebrun se secoua violemment; puis, par un effort de volonté surhumain,

déliant sa langue enchaînée par la paralysie : « Ce sont mes pauvres; qu'ils entrent! • articula- t-il très-distinctement.

Ce fut un spectacle sublime et touchant que la présence de toutes ces faces rudes de travailleurs dans la grande chambre à coucher des évêques de Lormières. Les hommes se tenaient debout, la barrette à la main, dans l'attitude du recueillement et du respect; les femmes étaient à genoux comme à réglise, les yeux noyés de larmes, priant ; les enfants regardaient avec curiosité.

Monseigneur de Roquebrun leva la main et les bénit.

f Dites donc, monsieur Ternisien, demanda un ouvrier, au moment où la bande compacte s'épanchait dans la rue Saint-Irénée, est-il vrai que c'est M. Capdepont qui a fait le coup?

— Eh, mon Dieu! qui a pu vous dire cela, mon ami?

— C'est la bonne de M. Leblanc. Elle a entendu comme ça M. Tabbé Lavernède qui le racontait au docteur.

— Cette femme s'est trompée ; la chaleur seule est cause 3e ce malheur.

— Tant mieux pour M. Capdepont, reprit rhomme, car nous ne l'aimons pas, nous autres... Tenez! c'est un fameux calotin que ce grand diable de curé du grand séminaire ! •

. L'OFFICIALITE DIOCESAINE

Pour ces braves gens, ni Monseigneur de Roquebrun, ni son secrétaire, n'étaient des calotins.

Mais, après ce long coup d'oeil rétrospectif, indispensable pour la connaissance complète de nos personnages, hâtons-nous de rejoindre Monseigneur de Roquebrun, Il vient justement de quitter le Quartier des Papeteries et remonte à petits pas vers la haute ville.

OMME révêque de Lormièrps entrait

dans la rue Saint-Irénée, au bout de

laquelle est bâti le palais épiscopal,

un ecclésiastique, qui descendait cette

même rue d'un pas rapide, accourut àlui vivement.

f Enfin vous voilà, Monseigneur! lui dit-il d'un

air joyeux... Savez-vous qne ce n*est pas prudent de

vous échapper ainsi, dans l'état où vous êtes encore?

— Ah çà, Ternisien , comptez-vous me garder en tutelle jusqu'à la consommation des siècles? répondit le vieillard avec bonhomie.

— Je ne veux pas que vous vous hasardiez tout seul à travers les rues, insista le secrétaire intime avec le despotisme touchant de la véritable affection.

LE JARDIN DE L'EVECHE. r,i

— Vous ne voule^ pas?... Ah! c'est charmant, c'est charmant 1

— Je sais que les médecins vous déclarent guéri...

— Eh bien, alors?...

— Mais moi...

— Mais vous, qui êtes un tyran farouche, vous désirez me tenir en chartre privée.

— Je vous aime! murmura Tabbé Ternisien, dont tout le cœur éclata dans cette parole.

— Cher enfant! »

Monseigneur de Roquebrun prit le bras de son secrétaire, et ils firent quelques pas en silence.

f Enfin, Monseigneur, reprit mutinement Tabbé Ternisien, me direz-vous d'où vous venez?

— Une enquête sur ma conduite !

— Il faut bien que je vous gronde, si vous n'avez pas été sage.

— Dans ce cas, grondez-moi bien fort : j*ai été terrible.

— Terrible!... Et où donc? demanda le jeune prêtre avec effroi.

— Mon cher enfant, articula gravement Tévêque, la justice est boiteuse, elle va d'un pas de tortue, mais elle arrive!...

— Je suis sûr que vous êtes allé au grand séminaire.

— J'en sors.

— Et vous ne m'avez pas emmené ?

62 L'ABBÉ TIGRAWE.

— A quoi bon? Sauf le brave abbé Lavernède, tout le monde vous déteste là-bas, et un affront qui vous serait fait me tuerait.

— Sans doute Taffreux Capdepont...

— Capdepont? Vous pouvez être persuadé qu'il est toujours le même. Ce n'est pas un prêtre, cela, c'est un Peau-Rouge, comme j'en ai vu dans ma jeunesse, quand j'étais missionnaire en Amérique.

— Mais aussi pourquoi Votre Grandeur s'obstine-t-elle à revoir sans cesse ce méchant homme ?

— Pourquoi? s'écria l'évêque, dont la colère apaisée se ralluma aussitôt. Vous me demandez pourquoi, Ternisien? Parce que ce méchant homme est un méchant prêtre, et que je n'en veux peint souffrir dans mon diocèse ; parce que je ne puis tolérer plus longtemps qu^il taille mes ecclésiastiques sur son patron ; enfin, parce que je me suis juré décidément de briser l'orgueil de ce personnage véritablement satanique et de l'amener à s'humilier devant moi.

— L'œuvre sera difficile.

— Qu'en savez-vous? Pour commencer, le voilà réduit à son canonicat de Saint-Irénée... Oh ! qu'il écrive à Paris, si cela lui plaît : je suis décidé à ne garder aucun ménagement. C'est assez de souffrances endurées. A la fin. Dieu veut-^fufe^ que je me montre... J'ai annoncé à ce rebelle, ainsi qu'aux autres directeurs, que les Pères de l'Instruction Catholique prendraient possession du

grand séminaire au mois d^octobre, à la rentrée des classes.

— C'est un coup d'Etat formidable, Monseigneur. . i

— Du reste, je ne m'arrêterai pas là avec ce monsieur : je me propose de le poursuivre jusque dans ses desseins ambitieux et d'en empêcher la réalisation. Vous n'ignorez pas qu'il y a quelques mois, quand j'agonisais encore, M. Capdepont fit répandre le bruit qu'il allait être nommé êvêque de Lormières. Il avait joué cette comédie odieuse à la mort de Monseigneur Grandin, mon prédécesseur, et elle faillit lui réussir. Je ne veux pas qu'un pareil scandale se renouvelle quand je ne serai plus..., et il dépend de vous, Ternisien, qu'il ne se renouvelle point.

— De moi, Monseigneur? de moi?

— Entrons, je vous mettrai au courant de mes intimes projfets. »

Le palais épiscopal de Lormières a l'aspect d'une vieille forteresse. De hautes tours crénelées flanquent, à l'est et à l'ouest, un énorme corps de logis, aux portes basses, aux fenêtres étroites comme des meurtrières, aux gargouilles grimaçantes et étirées. Bien que sa façade soit exposée au midi, l'évêché ne reçoit que de rares rayons de soleil, le gigantesque vaisseau de Saint-Irénée projetant sur lui toute son ombre et le maintenant

dans une sorte de demi-jour éternel. Il faut voir aussi quelle différence de conservation et de couleur existe entre Tentablement féodal des tours, qui baigne dans la lumière, et les enjolivements architecturaux qui couronnent les portes et les fenestrelles du corps de logis. En haut, dans les nuages, la pierre a gardé toute la vivacité de ses arêtes et presque son éclat primitif; en bas, Thumidité jonche journellement le sol d'imperceptibles débris, pas une moulure qui ne soit entamée. L'ombre peu à peu mange le monument.

En pénétrant dans la cour spacieuse qui s'étend devant Thôtel épiscopal. Monseigneur de Roquebrun et Ternisien s'avancèrent vers une large porte vitrée qui tient le milieu du corps de logis. Un huissier, toujours au port d'arme, ouvrit cette porte, et ils entrèrent dans une vaste pièce, encombrée de livres et de papiers.

li'évêque, fatigué sans doute, se laissa couler dans un fauteuil et, muet, s'y reposa quelques minutes. L'abbé Ternisien le regardait avec une sollicitude inquiète.

• Si nous allions nous cacher dans le jardin? dit tout à coup Monseigneur de Roquebrun. Nous serions plus seuls, sous les arbres. Ici, nous courons le risque d'être dérangés. •

Le secrétaire intime, très-préoccupé, lui offrit son bras sans articuler une parole.

Ils descendirent, par un perron de six marches,

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vers le beau jardin qui enveloppe le palais épiscopal au couchant.

L'abbé Ternisien ne pouvait s^ méprendre :

Monseigneur de Roquebrun avait à lui confier des choses de la plus haute gravité.

Qu'allait-il lui dire?

Le pauvre secrétaire tremblait presque, tant il redoutait d'apprendre quoi que ce fût qui l'arrachât à sa quiétude actuelle, à la paix si douce qu'il goûtait depuis dix ans auprès de son vénérable ami. Pressé de connaître- le mot de l'énigme qu'on lui cachait trop longtemps, trois fois il invita Tévêque à s'asseoir à l'ombre des marronniers. Mais celui-ci, comme si le moment décisif de l'explication qu'il avait désirée Teârayait maintenant, prenait plaisir à le retarder, et se promenait insouciamment à travers les allées.

Ils arrivèrent au petit ruisseau clair qui borne le jardin du côté de la ville.

« Faut-il le franchir. Monseigneur? demanda Ternisien avec une innocente ironie.

— Non, non! * répondit le vieillard s'arrêtant. Un banc était là sous les grands arbres. Ils s'y

assirent.

t Mon cher enfant, dit l'évêque, ce matin, pendant que vous disiez votre messe à la cathédrale, j'ai reçu de Paris une lettre pleine de nouvelles attristantes.

— Le général, peut-être?...

— Non , mon frère va bien , È^ied merci ! C'est justement lui qui m'écrit, ^'

— Qu^y a-t-il donc, Monseigneur?

— Il y a que^ si nous n'y mettons bon ordre, le chanoine Capdepont sera positivement nommé évêque.

— Quoi ! on oserait infliger cet affront au Saint-Père ?

— On osera... Je n'ai fait qu'un bond d'ici au grand séminaire. Il faut que j'amène cet homme à se compromettre, et l'exubérance de son tempérament me rendra, je crois, la chose facile... Ternisien, il ne s'agit désormais ni de vous ni de

moi, il s'agit de l'Église J'étais bien résolu

à ne parler de l'arrivée des Pères de l'Instruction Catholique à Lormières que le jour de l'Ordination; mais l'abbé Capdepont ayant réussi, comme toujours, à me pousser à bout, j'ai tout dit; j'ai même assigné leurs nouveaux postes à quelques-uns de ces messieurs.

— Il y aura du bruit dans le diocèse, Monseigneur.

— Tant mieux! c'est bien là ce que j'espère.

Qu'une révolution éclate, et que j'y prenne la main de Capdepont, il est perdu.

— La révolution éclatera peut-être, mais vous ne réussirez pas à y saisir la main de votre ennemi*

— Vous le croyez donc bien habile?

— Lui, non; il est trop violent pour cela.

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Mais il a des gens habiles au grand séminaire.

— Et qui donc?

— Mical, Monseigneur, le professeur Mical, l'ami de Capdepont, son modérateur et son guide... Tenez, voilà un homme véritablement très-fin et duquel il vous faut méfier. •

L'évêque se recueillit un moment.

Il reprit :

• Capdepont ignore probablement qu^il touche au but de toutes les espérances de sa vie. Après dix ans de luttes et d'efforts pour obtenir la mitre, il se lasse et désespère. De là sa fureur croissante... Si du. moins, dans le paroxysme de sa rage diabolique, il provoquait quelque scandale qui retentît jusqu'à Paris!

— Et quel évêché destine-t-on au Supérieur du grand séminaire? demanda le secrétaire intime; je n'en vois pas un de vacant.

— Ceci est terrible à dire : on lui desfte révêché de Lormières.

— On attendra, je pense, que vous soyez mort! s'écria l'abbé Ternisien avec une sorte de colère.

— Hélas! ne le suis-je pas à demi? Après une première attaque d'apoplexie, une seconde, puis... la tombe.

— Oh! Monseigneur! Monseigneur!,..

— Quand, dans les bureaux des cultes, on a appris mon état de la bouche même du général de Roquebrun, un personnage très-influent, qui

se trouvait là, a prononcé ces mots cruels : « Enfin, on pourra caser M. Capdepont ! *

— Quelle infamie ! « .

— Mon frère me fournit quelques détails : on sait à Paris que Capdepont n'est doué d'aucune sorte de talent administratif, et c'est ce qui, dernièrement, malgré la promesse très-authentique de l'Impératrice et l'appui très-acharné de M. Jérôme Bonnardot, a fait éloigner son nom, quand on a pourvu au siège de Saint-Claude. Mais on le croit capable d'administrer le diocèse de Lormières, soutenu par le Chapitre, où se trouvent des hommes éprouvés, et aidé dans sa tâche par tout le clergé, qu'il connaît depuis trente ans. La situation est donc celle-ci : 'Capdepont, evêque de Lormières, après Monseigneur de Roquebrun. •

L^abbé Ternisien demeurait sans parole. L^évêque, par un élan affectueux, lui prit les mains dffls les siennes.

« Mon enfant, lui dit-il, je vais vous demander un grand, un très-grand service.

— Un service. Monseigneur! parlez vite, je vous en prie.

— Prenez garde ! je connais votre humilité profonde, peut-être allez-vous ne pas accueillir ma requête.

— Oh! mon père !...

— Voulez-vous accepter le lourd fardeau de l'épiscopat?

— Moi, évêque!

— Il se peut que M. Bonnardot informe Capdepont des dispositions favorables du ministère à son égard, et, dans ce cas, il se tiendra sur ses gardes. Du reste, comme vous le faites observer avec raison, Tabbé Mical suffirait à le retenir, s'il lui prenait envie de se laisser aller à quelque nouveau déportement. Donc, son caractère violent ne nous livrera point cet homme, et c'est à d'autres moyens que nous devons recourir pour rendre impossible son accession à Tépiscopat... Ecoutezmoi... Quand, après ma promotion, je fis mon voyage à Rome, comme je ne parlais pas du tout ritalien, je demandai au cardinal MafFéï un ecclésiastique français capable de me guider à travers les splendeurs de la Ville Eternelle. Vous vîntes, je vous vis, vous m'agréâtes tout à fait, et, lorsque vous me parlâtes de retourner aux Franciscains de Tivoli, moi, je vous parlai de mon diocèse, et je vous enlevai*. Mais bien qu'éloigné de ritàlie, vous ne cessâtes pas, en homme avisé que vous êtes , de cultiver vos relations avec les Transalpins. Ces relations, jointes aux miennes, quand on connaît d'ailleurs ma santé à jamais ruinée, obtiendront facilement du Vatican votre nomination decoadjuteur du diocèse de Lormières. Ainsi, du côté de Rome,' pas la moindre difficulté.

— Mais du côté de Paris?

— Là quelques obtacles nous attendent : le

budget d'abord, puis la volonté bien arrêtée du gouvernement de ne plus créer de coadjuteur, enfin les ennuis avec Rome... Nous viendrons à bout de ces misères. Le général de Roquebrun s'est créé, au Sénat, une situation qu'il fera peser de tout son poids dans la balance. Il ira aux Tuileries, verra l'Empereur, dissuadera l'Impératrice, convaincra le ministre. Il n'est rien dont son zèle pour la religion et son amitié pour moi ne le rendent capable. Il fera connaître Capdepont et vous fera connaître vous-même. Du reste, en cette grave affaire, j'ai tout lieu de compter sur le concours dévoué de mon vieil ami le cardinal-archevêque de Lyon.

— Véritablement, Monseigneur, je reste confondu de tant d'indulgence et de bonté ; mais je vous supplie de me permettre de ne point courir une si terrible aventure. Vous me rappeliez tout à l'heure le couvent des Franciscains de Tivoli , où vous me vîtes pour la première fois. Mon rêve, si je puis en former un dans le bonheur dont vous m'enveloppez, n'est pas de m'élever jusqu'à l'épiscopat, mais de reprendre le chemin de mon ancienne retraite, le jour où Dieu me priverait du protecteur qu'il m'a donné. Les splendeurs de la domination terrestre^ qui exaltent certains prêtres j usqu'à la plus insigne folie, me laissèrent toujours froid. Je ne suis pas fait pour elles.

— Je vous ai dit, mon enfant, qu'il ne s'agit pas de vous, qu'il s'agit dç l'Eglise.

LE JARDIN DE L'ÉVÉCHÉ. yi

— Et croyez-vous que l'Église trouve en moi un évêque comme il lui en faudrait tant à Fépoque effroyable que nous traversons? Quand vous ai-je fourni la preuve que j'ai acquis les vertus supérieures qui peuvent devenir un exemple pour le clergé de tout un diocèse? Où avez-vous appris que ) 'eusse Fàme assez ferme poiir gouverner quatre ou cinq cents prêtres? Dix ans d'épiscopat ne vous ont-ils pas édifié sur Tesprit de révolte qui souffle de toutes parts? La Révolution a fait brèche aussi dans TEglise, et je ne me sens pas de taille à me mesurer avec elle. Voulez-vous un cœur intrépide? Prenez l'abbé Lavernède.

— Je vous répéterai les paroles de rÉcriture : « Vous êtes un homme de peu de foi. » Je connais peu M. Lavernède, et je vous aime !

— Mais que voulez-vous que je fasse? s'écria le secrétaire intime, terrifié.

— Je veux que vous vous abandonniez à moi, ou plutôt que vous vous abandonniez à Dieu, qui choisit souvent le plus faible pour confondre le plus fort : « Elegit Deus ignobiliaut confundetfor^ tia... » Dans la candeur de votre nature angélique, vous pensez au bien que vous ne feriez pas si vous étiez évêque, et vous oubliez le mal que ferait à n'en pas douter Capdepont, s'il le devenait à votre place. Songez aux efforts que nous avons tentés ensemble pour renouveler la face de ce malheureux diocèse. Espérez-vous que Cap-

depont,. évêque de Lormières, respecte ndtre œuvre? Tous ces Réguliers, appelés ici pour édifier une population, très-arriérée dans la plaine, à demi sauvage dans les montagnes ; toutes ces religieuses, établies sur divers points pour soigner les malades, instruire les enfants, secourir les pauvres; tous ces héros, toutes ces héroïnes de la prière et du sacrifice qui attirent les bénédictions du ciel sur mon peuple, que deviendraient-ils avec Rufin Capdepont? Ah! si on savait ce que nous avons fait, vous et moi, pour cette contrée misérable ! Si Ton savait que nous avons dépensé, vous, plus de deux cent mille francs, moi, toute ma fortune personnelle, — un demi-million, — à doter ce pays déshérité d'hospices, de crèches, d'écoles, d'orphelinats!,. On le saura, Ternisien; j'irai le dire à Paris.

— Vous irez à Paris, Monseigneur?

— Trouvez-vous que la chose n'en vaille pas la peine?

— Et votre santé? votre santé si précieuse au diocèse, à moi... »

Les yeux de Ta"nisien s'étaient remplis de larmes. >

« Ne pleurez pas, mon enfant, murmura révêque bouleversé. ' i

— Mais si le voyage allait vous fatiguer?.,.

— Ce voyage me sera comme* un bienfait, pourvu que vous consentiez à mé suivre.

Le jardin de l'evèche.

— Je vous suivrai partout ! » s'écria le secrétaire intime.

Monseigneur de Roquebrun l'embrassa comme un père embrasse son enfant, longuement, tendrement.

Silencieux, ils remontèrent vers révêché.

EPENDANT il était manifeste, à Tair à la fois très-circonspect et très - embarrassé des ecclésiastiques qui, chaque jour, paraissaient dans les bureaux de l'évêclié pour quelque affaire, qu'on les travaillait contre Monseigneur de Roquebrun et qu'une révolution éclaterait prochainement. Que serait cette tempête dans un verre d'eau ?

L'évêque, bien résolu à ne pas sortir d'un certain calme dédaigneux à Tégard de Capdepont, moyen habile de pousser le montagnard de Harros à des sottises extrêmes, ne s'effrayait nullement de toutes ces agitations clandestines, et les persiflait avec esprit.

Quant à l'abbé Ternisien, allant et venant par.

la ville, du salon de la baronne Thévenot, dans le Quartier des Papeteries, où Ton chantait les louanges de Capdepont, au salon du vicomte de Castagnerte, dans le Quartier des Couvents, où l'on était tout dévoué à Monseigneur de Roquebrun, il voyait les choses sous un aspect beaucoup moins rassurant. Quelques mots surpris au vol, une conversation très-diplomatique avec le vieux Clamouse, archiprêtre de Saint-Irénée et doyen du Chapitre, qui venait de passer dans le parti de Capdepont, son vicaire en 1842, lui faisaient présumer que la lutte serait sérieuse.

D'ailleurs mille bruits circulaient :

« Monseigneur de Rôquebrun, à qui le méchant état de sa santé ne permettait plus de diriger le diocèse, venait de donner sa démission...

(( L'Empereur, sur les trés-vives sollicitations du général comte de Rôquebrun, sénateur, avait nommé Févêque de Lormières chanoine de l'ordre des évêques au Chapitre Impérial de Saint- Denis...

« Monseigneur de Rôquebrun ferait ses adieux à son clergé, le jour de l'Ordination, dans la chapelle du grand séminaire. ..

« On présumait que M. l'abbé Rufin Capdepont, que l'Impératrice avait distingué depuis longtemps , serait appelé au siège de Lormières... ))

Une hostilité aussi perfide confondait le pauvre

abbé Ternisien et lui faisait une vie de poignantes inquiétudes. Il était bien évident que, si la plus petite de ces lâches insinuations arrivait aux oreilles de Monseigneur de Roquebrun, en dépit de SQS résolutions, il ne parviendrait pas à conserver son sang-froid. Et quelle serait Tissue d'une nouvelle alerte donnée à ce vieillard, relevant à peine de paralysie? Il en mourrait certainement. Une idée sinistre, épouvantable, traversa le cerveau du secrétaire intime aux abois :

— Qui sait si Capdepont, de propos délibéré, ne voulait pas tuer son évêque?

Ternisien, tout tremblant, fit le signe de la croix et murmura des oraisons.

Le 26 mai, la journée s'annonça comme devant être splendide. Dès sept heures du matin, le soleil allumait la rosace des Barnabites, dont les reflets figuraient les flammes rouges d'un incendie. Les maisons discrètes du Quartier des Couvents s'ouvrirent l'une après l'autre, puis quelques femmes vêtues de noir se glissèrent furtivement dans la rue.

Cependant Tafiluence devenait de plus en plus grande, si bien que, vers les huit heures, il fut à peu près impossible de circuler sur les Qâllées Saint-Macaire^ place assez exiguë, du reste, au fond de laquelle se dressent les hautes murailles du grand séminaire. Non-seulement, sur cette sur-

face étroite, avaient débordé les dévots et les dévotes du Quartier des Couvents, mais bon nombre d'industriels du Quartier des Papeteries, remorquant leurs femmes et leurs enfants.

« Tiens! vous venez assister à TOrdination, vous, Thévenot? s'écria le vicomte de Castagnerte, avisant Tahcien député qui jouait des coudes.

— Je fais comme tout le monde : je viens aux nouvelles... A propos, mon ami, vous qui voyez révêque, vous devez savoir quelque chose?

— Je vous jure, baron, que je ne sais rien... Au fait, vous qui voyez Capdepont, qu'avez- vous appris?

— Ma foi, rien, comme vous. »

Un silence d'une minute.

t Madame Thévenot ne vous a donc pas accompagné? reprit M. de Castagnerte.

— Nous nous sommes perdus de vue. Elle est par là avec Edmond.

— Que pense la baronne de la situation ?

— Elle pense que Rufin Capdepont ferait un évêque superbe, et je suis de son avis. C'est un fier homme, allez, que ce prêtre : je Fai étudié, moi !

— Et il vous l'a bien rendu, » répondit finement le vicomte.

La grande porte de la chapelle du grand séminaire, donnant sur les Allées Saint-Macaire, s'ouvrit tout d'un coup à deux battants.

La foule se précipita et s'engouffra tout entière.

La vaste nef de rancienne chapelle gothique des Minimes avait été coupée en deux par une haute balustrade de bois. Les fidèles de Lormières, respectueux, s arrêtèrent à cette balustrade, et, en gens habitués à la fréquentation des églises, s'assirent silencieusement, sans tousser, sur de longues files de chaises disposées pour les recevoir.

Une cloche sonna.

Les ordinands, qui en surplis, qui en aube blanche, envahirent le chœur. Deux à deux et d'une allure mesurée, ils s'avancèrent vers la partie réservée de la nef pour y prendre place. C'étaient, d'abord, les jeunes abbés qui allaient recevoir la tonsure; puis les futurs minorés; puis ceux qui étaient sur le point de faire le pas redoutable du sous-diaconat; puis les candidats au diaconat; puis enfin les aspirants à la prêtrise.

Ils se mirent tous à genoux.

Un second coup de cloche retentit.

Au même instant, par les deux portes toutes grandes ouvertes de la sacristie, s'épancha dans le chœur un flot pressé d'ecclésiastiques de tout âge et de toute mine. Figures douces et naïves, faces rudes et creusées, têtes brunes et têtes blondes, tout ce monde, comme un troupeau, se dirigea vers de simples bancs d'écoliers, alignés à gauche, et s'y installa le mieux qu'il put.

« Miséricorde! que signifie cette avalanche? dit

M. de Castagnerte. Tous les desservants du diocèse se sont donc donné rendez-vous ici ?

— Quand, je vous disais, vicomte, qu'il y aurait du nouveau, articula le baron Thévenot, se frottant les mains, tout aise.

— Taisez-vous, messieurs, interjeta la baronne se retournant, je ne puis pas prier

— Pour Capdepont, sans doute? » interrogea malignement M. de Castagnerte.

L© maître des cérémonies sonna un troisième coup.

Les directeurs du grand séminaire parurent; derrière eux, à quelques pas, marchait, solitaire et grave, le Supérieur.

L'abbé Capdepont s'arrêta au pied du maîtreautel, et, pendant que ses collègues allaient s'asseoir dans les belles stalles de ctiêne massif qui se dressent adroite, dans le prolongement du chœur, il fit une courte prière. Son attitude était noble, recueillie,, solennelle. Il se signa dévotement, puis à son tour marcha vers son siège. ' En passant devant le clergé du diocèse, empilé sur des banquettes de bois, il inclina imperceptiblement la tête. Les autres se courbèrent de toute Téchine. Il n'y fit pas attention.

« Est-il beau! s'exclama le baron Thévenot.

— Je lui trouve l'air assez insolent, riposta M. de Castagnerte Tiens! ajouta-t-il, j'entends mes chevaux. »

8o L'ABBÉ TIGRAl^E.

En effet, une antique calèche aux armes du vicomte, attelée de deux chevaux basques qui paraissaient la traîner avec peine, venait de s'arrêter à la porte de la chapelle, sur les Allées Saint-Macaire.

« Monseigneur! » cria un suisse.

Les ordinands, la tête penchée, les bras croisés sur la poitrine, se dirigèrent processionnellement vers le fond de Téglise.

Quelques curés et quelques desservants s»'agitèrent, dans le désir manifeste de se porter audevant de leur évêque; mais, contenus par les yeux de Capdepont ouverts sur eux, ils n'osèrent quitter leur place et se rassirent penauds.

Cependant Monseigneur de Roquebrun, descendu de voiture avec ses deux grands-vicaires et son secrétaire intime, attendait, au seuil de l'église des Minimes, que le Supérieur du grand séminaire, selon Tusage, vînt lui offrir Teau bénite, et personne ne bougeait. L'abbé Lavernède, indigné d'un manque d'égards inqualifiable, quitta courageusement sa stalle.

« Messieurs, dit-il faisant un pas vers les curés et les desservants, fascinés par les regards de Capdepont, nous sommes prêtres, et, à ce titre, nous devons des hommages à notre évêque. Je marche à votre tête, moi. Venez! »

La foule des ecclésiastiques, habituée à obéir.

L'ORDINATION. 8i

se débanda aussitôt et se jeta sur les traces du professeur d'éloquence sacrée.

L'abbé Mical, du coin de son petit œil clignotant, avait suivi tout ce manège. Épouvanté du scandale, redoutant un esclandre dans la chapelle même, car Tévêque n'était pas endurant, il poussa rudement Ruiîn Capdepont et parvint à le dévisser de sa place; malheureusement, quand ils arrivèrent au bénitier, Sa Grandeur avait entonné déjà le « Veni^ Creator^ » et le cortège, sur deux colonnes, remontait en chantant vers le chœur.

La cérémonie commença coup sur coup.

Une telle précipitation étonna le clergé, principalement les fidèles du fond de l'église, habitués à entendre 4'évêque adresser quelques mots de bienvenue et d'encouragement aux jeunes tonsurés. — Oh! il parlerait sans doute aux futurs sous-diacres...

Monseigneur de Roquebrun conféra les Ordres mineurs sans détourner son attention du Rituel ouvert devant lui, et, quand les sous-diacres, le cœur bouleversé, les yeux humides de larmes, au moment de faire le pas fatal qui les jetterait dans la cléricature pour la vie, attendaient une parole réconfortante, Tévêque, xj^bout sur le marchepied du maître-autel, se contenta de leur crier d'une voix brève :

f Hue accedîte! Venez ici! »

Il était évident que Monseigneur de Roquebrun, cmu par TafFront qu'on lui avait infligé à la porte de la chapelle, se hâtait d'en finir avec la cérémonie. L'homme le plus saint ne saurait échapper à certaines préoccupations, et les regards que, de temps à autre, l'évêque dirigeait du côté des curés et des desservants empilés à la gauche du chœur, prouvaient bien que la présence insolite de tant de prêtres l'avait blessé.

— Etait-ce un complot? Que lui voulait-on?'

Deux fois il eut envie, en pleine Ordination, d'interpeller* le Supérieur du grand séminaire pour lui demander la raison d'une pareille affluence d'ecclésiastiques. Eh quoi! le vieux Clamouse, à peu près perclus, qu'on ne voyait qu'à de très-longs intervalles à son poste dans la cathédrale, avait pu trouver des jambes pour arriver jusqu'ici! C'était à ne pas y croire.

Mais l'abbé Ternisien, debout à la droite de Monseigneur de Roquebruri, le calmait, le retenait, le maîtrisait.

• Jésus-Christ est là sur l'autel prêt à être immolé, lui soufflait ce saint prêtre à l'oreille : souffrons comme il a souffert... »

11 lui murmurait encore :

f Votre santé, Monseigneur, votre santé!...

Songez donc qu'il nous faut partir demain pour Paris,.. * •

L'ORDINATION. 8j

L'évêque souriait à travers sa colère et se contenait sagement.

L'Ordination terminée, Monseigneur de Roquebrun, précédé de ses grands-vicaires, de son secrétaire intime, de Fabbé Lavernède, se dirigea vers la sacristie. Il dépouilla vivement ses ornements pontificaux.

« Je cours faire avancer la voiture, Monseigneur, dit Tabbé Ternisien.

— La voiture! pas encore. La coutume veut que, le jour de l'Ordination, je distribue quelques vicariats aux jeunes ecclésiastiques qui ont reçu la prêtrise. Pourquoi n'obéirais-je pas à la coutume? Croyez-vous que j^aie peur du régiment de prêtres qu'on a réuni ici sans mon ordre? Du reste, j'ai promis ^ux directeurs, à qui je n'ai pu encore donner de poste, de leur en assigner aujourd'hui...

— Votre Grandeur pourrait peut-être arttendre, . . hasarda l'abbé Lavernède.

— Attendre que mon clergé me mette le pied sur la gorge et m'étouffe, n'est- il pas vrai? Monsieur Lavernède, vous le savez mieux que moi, ceci est un duel à mort. Il est horrible de penser que de si effroyables luttes éclatent dans le sanctuaire, en présence de Dieu. Mais, voyons, puis-je reculer?... Après mon action de grâces, je rejoindrai ces messieurs dans la Salle des Con-

férences. Portez-leur cette nouvelle, je vous prie.

— Monseigneur!... Monseigneur!... balbutia Ternisien.

— Mon enfant, il n'est pas commode d'être ëvêque; mais quand Dieu nous a choisi, nous devons lui faire honneur jusqu'au bout. »

Il tomba à genoux sur un prie-dieu.

Chacun s'éloigna saisi de respect.

ANDis que Monseigneur de Roquebrun récitait la prière que levêque, comme le simple prêtre, récite toujours après la célébration de la 'messe, Tabbé Rufin Capdepont, à la tête des directeurs du grand séminaire et de tout le clergé accouru à TOrdination, se dirigeait vers la Salle des Conférences. En grand tumulte, cette foule envahit les stalles des Minimes; on se bouscula même un peu.

« Messieurs, s'écria Capdepont, surgissant sur la deuxième marche du trône abbatial, respectez la hiérarchie : messieurs les curés-doyens seuls ont droil aux stalles; les desservants occuperont les banquettes du fond. »

Le Supérieur avait parlé. Les succursalistes

cédèrent les sièges qu'ils possédaient indûment. « Messieurs, reprit Capdepont d'une voix qu'il s'efforçait de contenir et que, malgré lui, une sourde colère rendait plus vibrante, je ne suis pas satisfait le moins du monde de votre attitude dans la chapelle. M. Tarchiprêtre Clamouse, qui est bienTecclésiastique du diocèse le plus éminent par le savoir et par la vertu, tient entre ses mains une longue requête signée de vous tous, où vous exprimez à votre évêque votre mécontentement pour la façon au moins singulière dont il traite son clergé. Avez-vous oublié que les Réguliers, comme une pluie de sauterelles, se sont abattus sur nos paroisses, et que les Pères de l'Instruction Catholique vont expulser d'ici vos anciens maîtres, si dévoués et -si bons? Si vous avez oublié cela, que signifie votre présence en ces lieux? et si vous vous en souvenez, comment se fait-il que tout à l'heure, sur l'injonction de M. l'abbé Lavernède, que la protection manifeste de l'évêque a poussé à méconnaître ses devoirs envers moi, son Supérieur, vous soyez allés au-devant de celui que, ce matin encore, avant l'Ordination, vous accusiez de vous fouler aux pieds, et auquel, disiez-vous, vous étiez résolus à infliger une leçon? Il eût été bon que, dès son entrée dans notre chapelle, M. de Roquebrun eût appris que son clergé est au moment de s'éloigner de lui, et que, pour employer le langage politique, s'il fait des coups

d'Etat, nous sommes prêts à lui riposter par une Révolution.

— Il le saura, il le saura! interrompit la voix chevrotante de l'archiprêtre Clamouse.

— Oui, oui, il le saura! s'écria la multitude des prêtres levant les bras avec fureur.

— Réfléchissez, du reste, poursuivit Capdepont, que tous ici nous sommes également compromis aux yeux de notre évêque. Si nous ne connaissions son caractère violent, son mutisme durant la cérémonie de l'Ordination suffirait à nous dire les pensées de vengeance qui doivent l'agiter. Ainsi donc, quand il va paraître, pas de faiblesse. Au lieu de plier vos têtes sous le joug, redressez- vous dans votre force et dans votre dignité. Au fait, que peut-on contre vous? Rien, absolument rien. On frappe d'interdit un prêtre qui se révolte, même contre l'injustice, on ne saurait en frapper deux cents. Si vous êtes fermes, M. de Roquebrun, mis en face d'une opposition formidable, quittera le diocèse, et le ciel, peut-être clément envers nous^ nou5 enverra-t-il le réparateur.

-— Comptez sur nous, monsieur le Supérieur, comptez sur nous ! » s'exclamèrent ensemble les curés des stalles et les desservants des banquettes.

La porte de la Salle des Conférences s'entr'ouvrit, et, dans l'entrebâillement, passa la tête futée de l'abbé Mical.

« Silence! souffla-t-il, voici Tévêque! »

Après une pareille explosion de sentiments hostiles, ceux à qui il n'a pas été donné d'observer les prêtresse figurent sans doute que le clergé insurgé du diocèse de Lormières fit à son évêque, entrant dans la Salle des Conférences, un accueil des plus circonspects, des plus embarrassés, des plus froids. Il n'en est rien. A l'apparition de Monseigneur de Roquebrun, par une sorte d'enchantement, les faces crispées se déridèrent, et sur plusieurs s'épanouit une sorte de sourire hypocrite et béat, le sourire de la servitude.

Il est surjprerîant que l'abbé Rufin Capdepont, à qui une étude approfondie de l'histoire aurait dû communiquer la connaissance des hommes, avant de tenter ce soulèvement impie contre l'autorité légitime, n'eût pas réfléchi que l'exercice de la liberté veut 'un apprentissage, et qu'on n'abdique pas les habitudes de l'esclave parce qu'on a écrit son nom au bas d'une feuille de papier. Mais cette fois, comme toujours quand il s'agissait de luimême, la passion l'avait aveuglé. Le paysan de Harros, l'homme de l'instinct, gâtait tout dans les plans superbes, souvent pleins d'audace, de l'abbé Capdepont, et devait les faire échouer.

]^onseigneur de Roquebrun s'avança, appuyé sur le bras de son secrétaire intime, et gravit les

marches du trône abbatial. La longue cérémonie de l'Ordination Savait sans^[doute fatigué, car il s'assit et resta silencieux, dans une sorte d'accablement.

Le vieil abbé Clamouse, averti par un clignement d'yeux de Rufin Capdepont, se souleva péniblement. Aidé par Tabbé Mical, il se traîna jusqu'au milieu de la Salle des Conférences.

• Monseigneur voudrait-il me permettre, gémitil d'une voix expirante, de lui adresser quelques mots?

— Je vous écoute, monsieur TArchiprêtre. »

M. Clamouse toussa, affermit ses besicles au

bout de son nez crochu sali de tabac, et, dépliant une longue pancarte, il glapit ces paroles :

t Monseigneur,

« Le clergé de votre diocèse éprouve la plus « profonde douleur devant les empiétements, « chaque jour plus^ considérables, des corporations ff religieuses... »

L'évèque se mit debout vivement.

« Arrêtez! monsieur. Vous .ne me parlez pas, vous lisez, je crois...

— Sans doute, balbutia l'Archiprêtre, ahuri.

— Et où avez-vous vu qu'il vous fût permis d'adresser des remontrances à votre évêque?

— Mais, Monseigneur...

— Est-ce dans les traités de discipline ecclésiastique ou dans le droit canon? Il me semble, au contraire, que Thoma^sin, en ses écrits, interdit ces manifestations inconvenantes.

— C^est seulement une supplique à propos des Réguliers...

— Je ne veux pas Ten tendre. Si vous aviez quelque observation à me soumettre relativement aux actes de mon administration, que ne preniezvous la peine de venir jusqu'à Tévêché? Ne vous y ai-je pas reçu cent fois? Et quand ai-je cessé de vous marquer la déférence due à votre long sacerdoce, qite, plus d'une fois, je citai dans mon grand séminaire comme un exemple aux jeunes clercs? Depuis mon intronisation à ce siège de Lormières, ma porte vous fut ouverte à deux battants, et non-seulement à vous, monsieur, mais à tous mes prêtres, aux plus humbles comme aux plus élevés dans la hiérarchie. S'il en est un à qui j'aie refusé jamais de faire accueil, qu'il se lève et m'accuse.

— Je suis désolé. Monseigneur, balbutia M. Clamouse tout tremblant, et je vous demande pardon...

— Vous êtes absous, monsieur l'Archiprêtre.

Quand vous cheminiez jusqu'ici ce matin, malgré des infirmités qui devaient vous retenir dans votre cure, je veux croire que vous ne saviez trop ce que vous veniez y faire. Mais un autre le savait à

votre place. Il s'agissait de porter un coup terrible à votre évêque, et Ton tenait à ce que ce fût le prêtre le plus respectable du diocèse qui frappât ce coup. Songez donc! Monseigneur de Roquebrun réprimandé par M. l'archiprêtre Clamouse devant un clergé nombreux, c'était un grand et beau spectacle ! Heureusementy malgré leurs fautes, leur insuffisance, leur indignité. Dieu veille sur ceux, à qui il a commis^ la garde de son Eglise, et Dieu n'a pas permis qu'une entreprise satanique, où l'on vous avait mêlé à votre insu, réussît par votre intervention. Dieu a eu pitié de vos soixante ans de vertu, d'immolation à sa gloire; c'est luimême qui vient de vous arracher des mains du Tentateur. »

De petites larmes brillantes arrosèrent les joues parcheminées du vieil Archiprêtre. Il s'avança vers le trône abbatial, et, arrivé à la première marche, sans mot dire, il plia les deux genoux.

Monseigneur de Roquebrun descendit vers lui et essaya de le relever.

« Non, non! murmura M. Clamouse, bénissezmoi, Monseigneur, bénissez-moi, parce que j'ai péché. »

L'évêque leva les mains solennellement.

• Quand l' Archiprêtre se remit debout, Monseigneur de Roquebrun était encore devant lui, le regardant, tout bouleversé*

Tout à coup, entraînés par un mouvement

généreux de leur cœur, ces deux vieillards se jetèrent dans les bras Tun de l'autre et s'embrassèrent étroitement.

Un frisson parcourut l'assistance. Çà et là, Ton entendit comme des sanglots étouffés.

L'abbé Mical fit une grimace hideuse.

Quant à Tabbé Capdepont, ses traits avaient pris une rigidité marmoréenne. Il se tenait dans sa stalle, immobile et froid comnîe une statue.

L'évêque reparut sur le trône abbatial ; sa face rayonnait d'une sainte joie.

9 Monsieur l'Archiprêtre, dit-il avec une émotion pénétrante, ce jour qu'on voulait me rendre si triste, vous le faites le jour le plus heureux de mon épiscopat. En vous étreignant, il m'a semblé que j'étreignais tout mon diocèse, et j'en ai tressailli d'allégresse!... Mon Dieu, ajouta-t-il, laissant, lui aussi, couler des larmes, mon Dieu, dites-moi ce qu'il faut que je fasse pour qu'on m'aime? Il est si doux d'être aimé!...

— On vous aime. Monseigneur, on vous aime !

s'écria toute la Salle des Conférences, emportée par un irrésistible attendrissement.

— Vous viendrez tous me voir à l'évêché ; vous me direz les fautes, les erreurs que j'ai pu commettre, et désormais nous ne formerons qu'une famille bien unie

— Oui, nous irons, nous irons tous !

— Je serai un père dévoué jusqu'à la mort à ses enfants, repartit Tévêque, montrant à nu son cœur afFamé d'affection. Il n'est pas jusqu'à la question des Religieux que je ne sois disposé à trancher en votre faveur, s'il m'est démontré que leur présence dans ce diocèse est en quoi que ce soit préjudiciable à mon clergé. Du reste, pourquoi ai-je appelé des Réguliers ici? pourquoi en ai-je établi dans les coins les plus reculés de nos montagnes, sinon pour qu'ils aidassent mes prêtres dans la prédication, dans Tinstruction des enfants, dans l'administration des divers sacrements? Je ne vous ai point cherché des ennemis, mais des amis dévoués, prêts à toute heure à vous prêter leur concours dans les œuvres de notre sainte religion. Certes, le clergé paroissial m'a fourni des preuves multipliées de son zèle; il est pourtant plus d'un endroit où ses efforts avaient échoué. Faut-il vous citer un exemple? A Harros, la patrie de l'éminent abbé Capdepont, depuis des années la semence divine tombait sur la pierre. Les Maristes sont venus, ils ont défoncé cette terre rebelle, et, aujourd'hui, elle porte une moisson abondante, messis multa... Et puis, étant prêtres, pourquoi ne pas nous souvenir que c'est dans les communautés religieuses qu'il est le plus aisé de pratiquer les exercices recommandés par les saints conciles, pour atteindre à la perfection chrétienne?... »

Monseigneur de Roquebrun respira un moment.

9t L'ABBÉ TIGRANE.

L'abbé Ternisien se penchant vers lui, ils échangèrent quelques paroles.

« Messieurs les ordinands qui venez de recevoir la prêtrise, dit le secrétaire intime, Monseigneur, qui a besoin d'un instant de repos, me charge de vous désigner les vicariats auxquels Sa Grandeur daigne vous appeler. »

11 lut une assez longue liste. Il finissait à peine, que Tévêque, par un effort énergique, se

remit debout :

« Je devais, dit-il, assigner aujourd'hui des postes à quelques directeurs du grand séminaire ; mais, après ce qui vient de se passer, je me sens plein d'hésitation. Puisque, ici, tous les cœurs se sont un peu dilatés, qui sait si je ne ferais pas mieux de rompre les négociations entamées avec les Pères de Tlnstruction Catholique? »

Et, brusquement, se tournant vers l'abbé Capdepont :

« Que pensez-vous de cette rupture, monsieur le Supérieur? lui demanda-t-il.

— Je pense. Monseigneur, que, s*il y a eu engagement, l'engagement doit être tenu.

— Mais si l'aftaire n'avait pas été conclue définitivement?

— Dans ce cas, vous seriez libre vis-à-vis des Pères de l'Instruction Catholique ; mais vous ne le seriez pas vis-à-vis de nous, les directeurs de cet établissement.

— Pourquoi donc?

— N'avez-vous pas assigné des postes à M. Mical, à M. Turlot, à M. Lavernède? Ne m'avezvous pas enjoint d'aller occuper ma stalle au Chapitre de Saint-Irénée ?

— Il vous déplairait donc de conserver la direction du grand séminaire?

— Puisque vous m'avez vous-même dégagé de mes fonctions, vraisemblablement vous aviez des motifs sérieux pour le faire...

— Enfin, s'il m'était agréable de vous conserver cette situation que vous occupez depuis si longtemps?

— A mon très-grand regret, je me verrais contraint de décliner cette faveur.

— C'est une résolution bien prise : quand votre évêque fait deux pas pour se rapprocher de vous, vous refusez d'en faire un pour vous rapprocher de lui?

— Je respecte mon évêque. »

C'était assez d'avances; encore une fois Monseigneur de Koquebrun venait de toucher du doigt le fond de ce caractère indomptable : une pierre dure et glacée.

« Allons, monsieur Capdepont!... allons, monsieur le Supérieur!... ne put s'empêcher de lui crier toute l'assistance, l'invitant à des égards et à des concessions.

— Que me voulez-vous enfin, vous autres?

répliqua cet homme farouche, se dressant de toute sa taille et jetant sur le clergé qui Tenvironnait un regard de hautain mépris.

— Beati pacifiai^ monsieur ïe Supérieur ! interjeta le vieux Clamouse.

— Beati pauperes spiritu^ monsieur rArchiprêtre ! lui riposta Capdepont, disposé à tous les éclats.

— Messieurs, dit Tévêque, luttant' contre la colère qui de nouveau venait de lui embraser le sang, le plus terrible châtiment que Dieu ait infligé au Prince des Ténèbres, sainte Thérèse nous le rapporte : il lui a défendu d'aimer.

— Monseigneur!... » s*écria Capdepont, dont les yeux lancèrent des flammés.

L'évêque allongea le bras, comme dans la cérémonie de Texorcisme, quand on chasse les démons, et, sans proférer une parole, sortit de la Salle des Conférences.

Tous les prêtres, curés et desservants, firent cortège à Monseigneur de Roquebrun.

Seuls, les abbés Capdepont et Mical ne raccompagnèrent pas à travers les vastes corridors du cloître des Minimes. Ils restèrent tous deux comme pétrifiés dans leurs stalles.

« Nous sommes joués! dit enfin Mical, revenu de sa stupeur.

— Les imbéciles! les lâches! articula Capdepont avec un geste désespéré... Ah! si je suis jamais leur évêque...

— Tu te vençeras, n'est-il pas vrai?

— Tiens, sortons... J'étouffe!.., » .

Ils allèrent respirer le grand air sous les ormes ombreux de la cour.

vin.

VANT de quitter le grand séminaire, où décidément leur mission était bien terminée, les directeurs décidèrent de célébrer une messe du Saint-Esprit. Cette messe chantée, à laquelle on inviterait tous les affidés de Lormières et du diocèse, serait comme une dernière protestation contre les actes de Tautorité épiscopale.

SaufTabbé Làvernède, lequel, le lendemain de rOrdination, sans tambour ni trompette, était allé prendre possession de l'aumônerie des prisons, et qui, par conséquent, n'assistait pas à cette sorte de conciliabule secret, tous les directeurs y étaient présents. Chacun cria, vociféra contre Tévêque, parti, du reste, depuis quelques jours pour Lyon

avec Tabbé Ternisien, et la résolution fut bien arrêtée d'invoquer en commun le Saint-Esprit, avant de se séparer.

Le 4 juin, une. semaine après l'Ordination, l'abbé Rufin Capdepont, à dix heures du matin, monterait à Tautel, suivi des abbes Mical et Turlot, en dalmatiques de diacre et de sous-diacre, pour ajouter à la pompe de cette cérémonie.

Le jour même de ces adieux, si habilement combinés pour blesser Tévêque, au moment où Tabbé Capdepont allait rejoindre sçs confrères assemblés, le .haron Thévenot Tarrêta au seuil de la Salle des Conférences.

« Qu'y a-t-il? demanda le chanoine d'un ton brusque.

— Monseigneur de Roquebrun n'est pas à Lyon.

— Où donc, alors?

— A Paris, depuis quatre jours.

— A Paris?

— Je viens d'arracher cela au vicomte de Castagnerte. »

A cette nouvelle bien imprévue, l'abbé Capdepont, qui pourtant était un homme énergique et ferme, éprouva comme un étourdissement qui le rit chanceler. Il dut se soutenir sur les bras de M. Thévenot et sur ceux de l'abbé Mical.

Onle reconduisit dans son appartement.

« C'est cow^re moi que l'évêque Roquebrun est allé à Paris, c'est contre moi ! s^écria-t-il tout à coup avec la lucidité divinatrice des grandes passions... Et quand je songe que, tandis qu'il agit, lui, je m'amuse, moi, à ourdir de misérables taquineries! Quelle pitié!... »

Vivement il tourna vers l'abbé Mical sa face irritée.

(( Voilà les aventures que tu me fais courir, toi, avec tes plans de sainte-n'y-touche. Quand cesseras-tu de me donner des conseils? et quand me procureràs-tu la satisfaction de ne plus te mêler en quoi que ce soit de mes affaires? Si je ne t'eusse point écouté, je serais à Paris depuis huit jours, et quelle besogne déjà n'aurais-je point faite! Mais non; au moment où je devais voler vers l'endroit où tous mes intérêts m'appellent, j'ai commis la faiblesse de te consulter encore une fois, et naturellement, embarrassé dans les mailles de tes raisonnements subtils, je suis resté. Tu vois maintenant ce qui m'arrive. L'évêque Roquebrun a déjà vu son frère le général, ils sont allés ensemble aux Tuileries... Que n'ont-ils pas dit de moi à l'Empereur, surtout à rimpératricô! »

Il fit quelques pas, et, saisissant l'abbé Mical, qui, trop faible pour lui résister, plia sous sa main comme un roseau :

f Prends garde à toi! * lui dit il, le dévorant d'un regard ardent.

LA MESSE DU SAINT-ESPRIT. loi

M. Thévenot, efFrayé, s'interposa. Mais Tabbé Mical, récartant d'un geste :

« Ne craignez rien, monsieur le baron, murmura-t-il ; il ne me tuera pas.

— Et pourquoi ne te tuerais-je point? répliqua Capdepont, lequel, dans le désordre de ses idées, laissa transparaître à son insu toute la perversité de ses instincts.

— Parce que tu veux être évêque, et que, si tu t'avisais de me dépêcher, mon cadavre pourrait te causer quelque embarras. »

L'abbé Capdepont, ne trouvant pas de riposte sur ses lèvres, rit d'un rire forcé qui donna à toute sa face une expression véritablement épouvantable. M. Thévenot le considéra avec une curiosité inquiète : il crut qu'il devenait fou, et s'esquiva.

Le terrible chanoine, tout entier aux préoccupations qui l'obsédaient, ne remarqua pas la retraite du baron. Son menton pointu appuyé dans la paume de sa main droite, il réfléchissait.

Il se leva scjudainement. Son regard avait la fixité singulière qui frappe chez les hallucinés... Il fit deux fois le tour de sa vaste chambre... Il s'arrêta... Il demeura quelques instants droit, immobile, comme fiché dans le parquet. Ses traits*, auxquels sa volonté avait su imprimer une sérénité austère en harmonie avec le caractère sacerdotal, tordus maintenant par les convulsions intimes de

loa L'ABBE TIGRANE.

son âme, le rendaient tout à fait méconnaissable. Son front, ce vaste champ où s'épanouissait sa forte pensée, était particulièrement bouleversé. Partout des rides, des trous, des crevasses, des ruines. La tête, cette cité céleste de Thomme, affichait chez Capdépont, subissant le martyre d'une ambition effrénée, les ravages d'un tremblement de terre : effrayant.

« Lorsque, le lendemain de l'Ordination, articula-t-il lentement, ayant Tair de se parler à luimême, j'appris le départ de Tévêque pour Lyon, bien que je connusse sqs relations anciennes avec . Farchevêque de cette ville, je ne fus pas sans concevoir quelque crainte. Après la maladie de M. de Roquebrun, maladie dont il relevait à peine, ce voyage me paraissait au moins étrange... Tout s'explique désormais : l'évêque allaita Paris; seulement, au lieu de passer par Bordeaux, il passait par Lyon, voilà tout... Mais pourquoi ce petit abbé Ternisien, interrogé par les grands-vicaires, qui pouvaient avoir des affaires urgentes à communiquer à l'évêque, leur a-t-il régondu : « Nous allons à Lyon? »

— Ne se sont-ils pas, en effet, arrêtés à Lyon ? interrompit Mical.

— Qu'importe} le but du voyage était Paris... L'abbé Ternisien a étudié la diplomatie à Rome, où se trouvent les maîtres de cette science peu chrétienne, mais très-catholique, et l'kbbé Terni-

sien s'est moqué de nous. Il n'a pas menti, oh! non; mais il n'a pas dit la vérité... Mical, je n'aime point ce petit Italien tout sucre et tout miel. Durant mon séjour à Paris, j'ai vu beaucoup d'ecclésiastiques^ revenus d'au delà des monts après un long séjour; eh bien! je n'en ai pas connu qui n'eût reçu là-bas une forte teinte de machiavélisme. Machiavel, c'est toute l'Italie, et Ternisien a été frappé à l'estampille commune...

— Enfin, à quel parti vas-tu te résoudre?

— C'est bien simple : je pars pour Paris ce soir.

— Allons, une sottise.

— En vérité, ce serait à te tordre le cou... J'en mettrais la main au feu : tu tiens encore quelque conseil ridicule à mon service.

— Tu n'as rien de pareil à redouter, riposta froidement Mical... Tandis que toi, tu t'achemineras vers Paris, je m'acheminerai, moi, vers mon nouveau poste, vers la Bastide-sur-Mont.

Je puis bien renoncer à devenir grand -vicaire, puisque tu renonces à devenir évêque. »

D'un pas assuré, il se dirigea vers la porte. Il allait la franchir, quand Rufin Capdepont, en proie à je ne sais quelle terreur panique, d'un tour de main la ferma à clef.

« T'expliqueras-tu?... Voyons, t'expliqueras-tu?

— A quoi bon?... J'aime mieux m'en aller.

— Tu ne sortiras pas que je n'aie vu le fond de ta pensée.

— Tu le veux donc absolument?

— Je l'exige.

— Eh bien, je trouve que, si Tabbé Ternîsien a trop de diplomatie, tu n'en as pas assez, toi. Mes avis, que tu me reproches en termes impitoyables, t'ont fait Supérieur du grand séminaire, Vicaire-Général, candidat sérieux à l'épiscopat; ils te feront évêque, si tu les écoutes jusqu'au bout. Je le dis avec plus de tristesse que d'orgueil, sans moi, j'ignore ce que tu fusses devenu. Qui sait si, à l'heure qu'il est, toutes les violences, tous les éclats, toutes les folies que j'ai empêchés ne t'auraient pas valu la suspense et peut-être l'interdit !

— Assez ! assez 1

— Tu me dois bien quelque chose, pour l'acharnement que j'ai mis à te sauver de toi-même. Mais tu m'étais supérieur par l'intelligence, je t'admirai^; tu étais mon ami, j'étais fier de toi, je t'aimais!... »

L'abbé Mical s'arrêta. Il était trop ému pour continuer.

Rufin Capdepont recula d'un pas; sa nature profonde avait reçu un coup. Il revint vers son ami, et cet homme rude, chez qui une passion indomptable avait tari la source du sentiment, eut un éclair de sensibilité.

« Mical, dit-il'd'une voix presque tremblante, souvent j'ai été injuste envers toi : je te demande pardon. »

Il s'embrassèrent fraternellement.

Ayant essuyé leurs yeux humides, les deux prêtres s'assirent Tun près de l'autre sur un canapé.

« Voyons, reprit d'un ton câlin le chanoine, toujours en proie à son démon, que faut-il que je fasse?

— Tu dois rester à Lormières... Admettons que révêque, ce qui est très-vraisemblable après la terrible alerte qu'il a subie, soit allé à Pstris simplement pour achever sa longue convalescence au sein de sa famille, ton voyage dans le Nord devient absolument inutile. Bien plus, après la lettre très-explicite que t'écrivit M. Bonnardot, en apprenant, au mois d'août, dans quel état se trouvait Monseigneur de Roquebrun, je crois que ce voyage ne pourrait que te faire du tort. As-tu oublié les termes de cette longue épître?

« Il n'y a plus à se bercer d'espoirs chimériques, disait M. Bonnardot : si vous êtes nommé évêque, vous ne serez jamais nommé qu'évêque de Lormières. Ici, on s'est habitué à vous croire des titres sérieux à la possession de ce siège ; mais il ne faudrait songer à aucun autre. On doute de vos aptitudes administratives, et le gouvernement, qui est sage, ne vous transplantera pas dans un diocèse où vous ne seriez point connu.

Io6 L'ABBÉ TIGRANE.

* OÙ, par conséquent, vous pourriez, dès les pre-

ff miers jours, vous heurter à de grandes diffi-

« cultes. Du reste, pourquoi vous montrer si

« impatient? L'apoplexie qui vient de frapper

« Monseigneur de Roquebrun ne vous prévient-

« elle pas que votre jour est proche?... »

— C'est parfait cela... Mais si Tévêque Roquebrun, que je ne pris aucun soin de ménager, était allé à Paris dans le dessein de me nuire? Le mystère dont il s'est enveloppé à son départ n'est-il pas fait pour éveiller des appréhensions?

— Même dans ce cas, répondit Mical d'un ton convaincu,, tu ne dois point t'éloigner d'ici. As-tu réfléchi à la situation qui te serait faite en arrivant à Paris, si, au ministère, aux Tuileries, — où je ne veux pas douter que tu ne fusses reçu, — tu te rencontrais face à face avec l'hostilité de ton évêque? Es-tu assez naïf pour croire que tu triompherais dans une lutte engagée sur le terrain glissant des bureaux? Ton caractère extrême ne me laisse aucun doute à cet égard. Souffre que je te répète ce que je t'ai dit cent fois : avec ta haute capacité, ton talent supérieur de parole, ton attitude véritablement pleine de noblesse, tu es l'homme du monde le moins capable de sortir d'un pas difficile à ton honneur. Tu n'as aucune souplesse, aucune habileté. Tu t'emporteras, tu seras éloquent, superbe d'indignation,

mais tu te noieras. Je ne te vaux point, tant s'en faut. Eh bien! je serais évêque, moi, tandis que depuis dix ans tu croques le marmot. La vie, la vie ecclésiastique surtout, condamnée à caresser le chou de Rome et la chèvre de Paris, est un biais. Demande du reste à Machiavel-Ternisien...

— Alors, je dois permettre à Tévêque Roquebrun de dénaturer mes actes, mon caractère?...

— Ah ! çà, voyons, entre nous, tu le crois donc bien infâme, ce pauvre évêque?

— Est-ce que, par hasard, il t'aurait séduit en t'octroyant la cure de la Bastide -sur -Mont? demanda Capdepont avec une cruelle ironie.

— Point. Il m'a été fort désagréable. Mais avouons, puisque nous sommes seuls, que c'est bien un peu pour le besoin de ta cause que nous le fîmes toujours si noir. »

L'abbé Capdepont se dressa sur ses jarrets nerveux.

« Je partirai par l'express de ce soir.

— Un dernier conseil : attends au moins, pour aller à Paris, que Monseigneur de Roquebrun en soit revenu.

— Je partirai ce soir!

— Soit. Nous prendrons le même train jusqu'à la Bastide-sur-Mont... Adieu les grandeurs pour nous !»

On heurta violemment à la porté de la chambre.

io« L'ABBÉ TIGRANE.

Capdepont alla ouvrir.

« Pourquoi me dérangez- vous? demanda-t-il durement.

— Monsieur le Supérieur, balbutia Fabbé Turlot, il y a en bas un homme du télégraphe qui porte une dépêche de Paris pour vous. »

Capdepont^ sans égard pour la dignité de son allure ordinairement si majestueuse et si paisible, se précipita à travers Tescalier.

Il prit la feuille de papier bleu des mains du facteur et en fit sauter le cachet. Toute sa face s'éclaira d'une sorte de rayonnement.

f Messieurs! messieurs! » s'écria-t-il.

Il ne put en dire davantage, l'émotion Tétouffait...

« Eh bien?» demandèrent les directeurs, sortant effarés de la Salle des Conférences.

L'abbé Rufin Capdepont entra dans la salle.

Par un effort sur lui-même, il récupéra le sangfroid qui vivait failli lui échapper, et monta gravement les marches du trône abbatial.

« Mes amis, dit-il, le ciel a lancé sa foudre. Je reçois une terrible nouvelle de Paris. Je vous lis la dépêche :

• Monseigneur de Roquebrun est mort hier f soir, à la suite d'une seconde attaque d'apof plexie. Vous êtes nommé Vicaire - Général • capitulaire. Vous recevrez des lettres du minis-

« 1ère demain. Surtout ne quittez pas le diocèse, f Bon espoir pour le reste.

f JÉRÔME BONNARDOT. »

— Le reste^ c'est Tévêclié pour vous, n'est-il pas vrai, monsieur le Supérieur? demanda Tabbé Turlot.

— Nous aurons Tévêque de notre choix ! s'écria l'abbé Mical.

— Et nous ne quitterons pas le grand séminaire, insista Turlot, se frottant les mains.

— Messieurs, ne nous répandons pas en vains discours, dit l'abbé Capdepont, dominant tout de sa voix et de son geste pleins d'autorité. Le moment d'agir est venu. M. l'abbé Mical a prononcé le mot de la situation. Si les prêtres, si tous les prêtres du diocèse me désignent au choix du gouvernement, nul doute, en éiFet, que le gouvernement ne me choisisse. Il y a dix ans, on signa une pétition en ma faveur; mais l'élan manqua d'ensemble, et Ton n'obtint aucun résultat. Que le passé vous serve de leçon, car ceci vous touche plus que moi... i

Sa poitrine haletait fortement. Il fut contraint de respirer une minute.

f Maintenant je tiens à vous confesser, mes bien chers confrères, reprit-il d'un ton patelin qu'on ne lui avait jamais connu, que ce n'est pas sans

iio L'ABBÉ TIGRANE.

un profond sentiment de terreur que j'accepterais répiscopat. Quelle responsabilité écrasante, dans des temps traversés comme les nôtres I Si je m^ résignais jamais, ce serait stimulé par Tespoir que je pourrais, dans ce diocèse dévolu à tant de vicissitudes diverses, tout redresser, tout refaire, tout réparer, et ea quce corruerant instaurabo ^ a dit le prophète Amos. Dans tous les cas. Dieu veuille qu'on ne nous envoie point encore un homme du Nordl

— Nous entendons que vous soyez notre évêque, et vous le serez ! reprit Tabbé Mical avec force.

— Vous le serez! i répétèrent tous les directeurs. Rufin Capdepont avait les yeux au ciel.

f Que la volonté de Dieu soit faite en toutes

choses! » murmura-t-il dévotement.

Puis, tout à coup, d'une voix délibérée :

f Je me rends de ce pas à Tévêché, pour

prendre en main les affaires du diocèse. .

— Et la messe du Saint-Esprit? s'informa Turlot.

— Elle n'aura pas lieu, puisque vous ne quittez pas cette maison. •

Il descendit de la chaire abbatiale.

Les directeurs se courbèrent devant lui par une inclination d'une servilité honteuse. Ils voyaient déjà leur évêque. Au bras de l'abbé Mical, il passa au milieu d'eux, superbe, et sortit sans les regarder.

UAND, vers le soir, la nouvelle de la mort de Monseigneur de Roquebrun se répandit à travers Lormières, la consternation devint générale. Dans le Quartier des Couvents, les églises se remplirent de fidèles empressés de prier pour Tévêque défunt. Parmi ces dévotes et ces dévots, dont une partie, du reste, subissait déjà à son insu le joug de Tabbé Capdepont, la prière était comme un dérivatif naturel à toute tristesse, à tout chagrin.

La douleur fut moins religieuse dans le Quartier des Papeteries, mais elle fut plus humaine. Au premier bruit que Monseigneur de Roquebrun • venait de mourir à Paris , les fabriques se fermèrent, et femmes, hommes, enfants s'éparpille-

lia L'ABBE TIGRANE.

rent par les rues, inquiets, mornes, accablés. • Et qui nourrira mes vieux parents infirmes? sanglotait une pauvre ouvrière, le visage ruisselant de larmes.

— Quand je songe que Monseigneur a payé le médecin et toutes les drogues, lorsque ma femme et mes enfants furent malades, et^ qu'encore il me donna de l'argent comptant, murmurait un papetier, secoué par une émotion profonde.

— Vive Monseigneur! » criaient les mioches, ne comprenant rien à ce qui se passait.

Le lendemain, vers les dix heures, une foule compacte envahit tout à coup la place de Saint- Irénée.

La veille, assez avant dans la soirée, le vicomte de Castagnerte était allé au Quartier des Papete-, ries, où il paraissait rarement, et avait annoncé qu'un grand service funèbre devait avoir lieu dans la cathédrale pour Monseigneur de Roquebrun. •

Cette multitude s'agitait beaucoup, et le murmure était immense. Lasse d'attendre, elle pénétra dans la basilique. Mais sa surprise fut au comble, quand elle put constater de ses yeux que rien n'avait été disposé pour la cérémonie. Pas le moindre catafalque au milieu de la nef, et, aux vastes murailles, pas la moindre tenture de deuil.

LE VICOMTE DE CASTAGNERTE. uj

Le vicomte de Castagnerte, se frayant aussitôt un passage, se dirigea vers la sacristie.

Là, le vieux Clamouse, après avoir dit sa messe basse de chaque jour, dépouillait tranquillement ses ornements sacerdotaux. Son grand âge lui ayant à peu près ankylosé les membres, il était aidé dans cette laborieuse besogne par son sacristain ordinaire, auquel s'était joint l'excellent abbé Lavernède, accouru à Saint-Irénée comme pjir hasard.

t Eh bien! monsieur TArchiprêtre, dit M. de Castagnerte, le peuple est là, et il commence à s'impatienter.

— Mon cher vicomte, vous me voyez tout préoccupé... Que voulez-vous? je ne suis pas le maître... Il faut renvoyer le peuple.

— Alors, le service que, hier, vous m'avez promis de célébrer n'aura pas lieu?

— Hier, je me suis engagé, c'est vrai; mais on m'a démontré depuis que j'avais outre-passé mes pouvoirs.

— Comment! s'écria le vieux gentilhomme contenant mal son indignation, vous êtes curé de cette paroisse, et vous n'avez pas le droit d'y dire librement une messe des morts?

— ^^Oui... certainement... Voyons, vicomte, cette messe n'est pas tout à fait comme une autre...

— En effet, riposta M. de Castagnerte les dents serrées, cette messe est pour Monseigneur

u^ L'ABBÉ TIGRANE.

de Roquebrun, votre bienfaiteur. N'est-ce pas lui, je crois, qui vous nomma Archiprêtre de Saînt-Irénée, doyen du Chapitre de cette cathédrale?... 1

M. Clamouse ne répondit rien. Il plia lentement l'amict qu'il venait de quitter,

• Enfin, insista le vicomte, que faut-il dire à ces pauvres gens, qui ne sont pas allés à leur travail aujourd'hui pour rendre un suprême hommage à celui qui leur fit du bien?

— C'est bien simple, répondit M. Clamouse, dites-leur de s'en . aller... D'ailleurs M. l'abbé Capdepont, Vicaire-Général capitulaire du diocèse, autoriserait-il le service que vous réclamez, que vous ne découvririez pas, dans Lormières, à onze heures sonnées, un ecdésiastique qui n'eût dit sa messe.

— Pardon, monsieur T Archiprêtre, intervint l'abbé Lavernède, il en est un encore, c'est moi. •

Le vieux Clamouse regarda Taumônier des prisons d'un œil tout pétillant de malice.

« Vous êtes un finaud, vous! lui dit-il.

— Si finaud veut dire homme de cœur, vous avez raison, monsieur, i riposta M. de Castagnerte avec un sourire ironique.

L' Archiprêtre gagna le prie-dieu, à côté du grand vestiaire en chêne, et commença à réciter son action de grâces.

t Courez vite aux bureaux de l'évêché, dit

LE VICOMTE DE CASTAGNERTE. ii$

Tabbé Lavernède au vicomte; vous y trouverez M. Capdepont. Vous fûtes trop l'ami de Monseigneur de Roqùebrun pour qu'il vous refuse de laisser célébrer un grand service des morts en son honneur.

— Il me semble que nous pourrions bien nous passer de la permission de cet éternel Capdepont?...

— Peut-être. Mais il nous en coûte si peu de ïie pas offenser un homme qui s'irrite au moindre prétexte. Qui sait, d'ailleurs, s'il ne voudra pas donner l'absoute lui-même?

— J'en serais bien fâché !...

— Allez, mon ami... En vous attendant, je calmerai les murmures de ce peuplé qui s'indigne, et je préparerai tout pour la cérémonie. •

Au moment où M. de Castagnerte franchissait la porte qui ouvre sur la cour de l'évêché, il se croisa sur le seuil avec le baron Thévenot.

f Tiens, vous voilà, vicomte! lui dit celui-ci. Et où courez- vous de ce pas léger?

— M. Capdepont est-il dans les bureaux?

— Parbleu ! il y a élu domicile depuis hier.

Mais vous n'allez pas le voir, je suppose?

— Et pourquoi n'irais-je pas le voir?

— Oh! mon cher ami, il est d^une humeur...

— Je sais que la bête est féroce; mais puisqu'elle ne vous a pas dévoré.., i

iirt L'ABBE TIGRANE.

Il fît un pas. M. Thévenot, le retenant :

« En vérité, je comprends la fureur de M. Capdepont. Savez-vous que Monseigneur de Roquebrun n'a pas joué franc jeu avec lui?...

— Mon cher monsieur, ititerrompit M. de Castagnerte, non sans quelque mélange de hauteur, dites tout ce que vous voudrez de M. Capdepont, que, votre femme et vous, vous devez connaître profondément. Quant à Monseigneur de Roquebrun, je vous invite à parler de lui avec plus de respect. Celui-là , j'eus l'honneur de le connaître, moi, c'était un saint! *

Il salua du bout des doigts, puis se dirigea, à droite, vers le petit bâtiment isolé où se trouvaient les bureaux de l'évêché.

M, de Castagnerte frappa à une porte du rezde-chaussée.

f Entrez ! i glapit la voix grêle, bien reconnaissable de Tabbé Mical.

Le vieux gentilhomme souleva une lourde cadole en fer forgé.

• M. Tabbé Capdepont? demanda-t-il, s'adressant à M. Mical.

— Que lui voulez-vous, monsieur? i s'écria le Vicaire-Général capitulaire lui-même, se dressant dans la demi-obscurité de cette salle basse où ne pénétraient jamais les rayons du soleil.

Cet accueil brutal déconcerta un peu M. de

Castagnerte, habitué aux grandes manières de Monseigneur de Roquebrun, qui lui rappelaient Tancienne cour où il avait vécu. Il se remit pourtant.

• Si M. Tabbé Capdepont «st là, reprit-il finemeût, je désirerais avoir Thonneur de Tentretenir une minute.

— Le voici, monsieur le vicomte, i lui répondit M. Mical, qui avait compris.

Et il lui désigna d'un geste poli le farouche abbé.

f Pardon, monsieur le Vicaire-Général, dit le vieillard ; il fait si sombre dans cette pièce que je

ne vous avaiç point aperçu Comme vous êtes

désormais à la tête du diocèse, je viens solliciter Tautorisation de faire célébrer un service...

— Pour votre ami Tévêque Roquebrun? acheva vivement Rufin Capdepont.

— Vous l'avez dit, monsieur, pour mon noble ami, Monseigneur le marquis Gabriel-Armand de Roquebrun, évêqùe de Lormières.

— Cette cérémonie est prématurée. On verra plus tard.

— Veuillez considérer, monsieur, que tous les ouvriers des papeteries...

— Il appartient à ceux qui ont appelé les ouvriers à Saint-Irénée de prendre le soin d'en débarrasser notre cathédrale.

— Notre cjithédrale !... Peste, monsieur l'abbé,

ii8 L'ABBE TIGRANC.

il paraît qu'on se fait vite au langage épiscopal.

— Chercheriez-vous à insinuer par là que je suis indigne d-exercer Tépiscopat?

— A Dieu ne plaise ! Si vous devez être notre évêque, je souhaite seulement que vous ne fassiez pas trop regretter votre prédécesseur.

— L' évêque Roquebrun était mon ennemi!

s'écria le paysan de Harros, dont tout le sang bouillonnait.

— Vous vous trompez, monsieur : vous étiez le sien! répliqua M. de Castagnerte avec uiie hautaine dignité.

— Voulez-vous des preuves?

— Je vous en préviens, il me les faudra irrécusables.

— Ecoutez ceci. »

Il alla vers une table chargée de paperasses de toutes sortes, saisit une lettre fraîchement dépliée et revint vers le vicomte.

f J'omets les premiers paragraphes, dit-il, ils me regardent exclusivement. Voici pour M. de Roquebrun.

f ... Sa première visite au ministère avait porté f un coup mortel à votre candidature. Comment, t en effet, lui refuser la nomination de son secréf taire comme coadjuteur, quand, la veille, le f général de Roquebrun, qui , prévenu à temps, « travaillait le terrain depuis quelques jours, avait

t à peu près obtenu rassentiment de TEmpereur; f quand, M. Fabbé Temisien étant assez riche f pour faire honneur à sa nouvelle situation, son f élévation n'imposait pas la moindre charge au « budget; quand surtout le vieux évêque de Lor- « mières venait d'être atteint si rudement dans sa ff santés

« Heureusement, la seconde entrevue perdit f Fabbé Ternisieri et vous ramena sur Feau.

« Dans un entretien fort long, Monseigneur de f Roquebrun dut s'expliquer ^r les opinions t religieuses, politiques de son protégé. Il le fit f avec de tels développements, et je puis ajouter « avec une franchise si peu habile, qu'il ne pou- « vait subsister désormais dans l'esprit du ministre « aucun doute : on lui proposait d^élever à l'épis- « copat un ennemi de FÉtat. Dès ce moment, c^en « était fait de M. Ternisien ; la victoire nous resf tait. Le gouvernement a essuyé trop d'ennuis f avec certains évêques, notamment avec ceux de « Moulins et de Nîmes, pour s'exposer volontaire- 9 rement à courir de nouvelles aventures reli- « gieuses. Toute affaire, voire la plus simple, se « complique, avec Rome, de toutes sortes de diffi- « cultes.

t Quant à vous, mon cher ami... »

— Mais, monsieur le Vicaire-Général, ce qui vous touche personnellement ne peut en aucune

lao L'ABBE TIGRANE.

façon intéresser M, le vicomte de Castagnerte, » interrompit Tabbé Mical, lequel ne voyait pas sans déplaisir ces confidences au moins inutiles.

Capdepont, soumis pour la première fois, rejeta la lettre de M. Jérôme Bonnardot sur la table, et, s' adressant au gentilhomme :

« Eh bien, monsieur, lui demanda-t-il tout frémissant encore de sa lecture, que pensez-vous de cette conspiration ourdie contre moi?

— Je pense que Monseigneur de Roquebrun, trouvant auprès de lui un ecclésiastique du plus grand mérite, de la piété la plus parfaite, avait plus que le droit, qu'il avait le devoir de lui rendre facile l'accession de Vépiscopat.

— ' Comment! Tévêque Roquebrun savait, à n'en pas douter, que j'avais été distingué par le ministère, que mon nom figurait parmi les premiers qui devaient être élus, et son voyage clandestin à Paris, ses entreprises contre ma candidature, tout cela vous paraît naturel?

— Cela me paraît religieux. Monseigneur de Roquebrun, s'imposant les fatigues qui Font tué, se préoccupait, non de vous, monsieur, mais de l'Eglise.

— Ce qui veut dire, sans doute^ que moi je ne m'en préoccupe guère ! » s'écria Capdepont, s'avançant hardiment sur M. de Castagnerte.

Le vicomte ne recula pas d'une semelle.

I Vous, vous avez assez afiaire de vous préoc-

LE VICOMTE DE CASTAGNERTE. lai

cuper de vous-même, » lui riposta-t-il d'un ton dédaigneux et tranchant.

Une minute, ces deux hommes, que soulevaient tarit de sentiments contraires, restèrent debout Tun en face de l'autre, se mesurant de Foeil comme deux ennemis sur le point d^en veflir aux mains.

Mical, épouvanté, ainsi qu'une anguille se glissa entre eux deux pour les séparer.

« Monsieur le vicomte, articula-t-il d^une voix mielleuse, il est tard, et, pour peu que vous perdiez encore du temps, vous ne découvrirez pas, dans la ville, un prêtre pour dire votre messe. »

M. de Castagnerte ne put s'empêcher de hausser les épaules.

Il sortit.

f Eh bien? lui demanda l'abbé Lavernède, le voyant enfin reparaître dans la sacristie de la cathédrale.

— Mon cher ami, répondit le vicomte essoufflé, saint Paul a parlé de la, folie de la croix; moi je viens de voir la/o//e de la mitre.

— M. Capdepont?...

— Savez-vous que, n^eùt été mon respect pour sa robe, tout vieux que je suis, j'aurais donné à cet insolent mon gant à travers la figure,

— Tigrane vous a donc mordu?

— Pas précisément, mais il m'a montré ses crocs.

— Et la messe?

— Vous pouvez la dire tout de suite, t L'abbé Lavernède, qui avait déjà revêtu l'aube, croisé rétole sur sa poitrine, passa la chasuble noire et s'achemina vers le maître-autel.

Les chantres entonnèrent le Requiem.

Au même instant, midi sonna à la grande tour de Saint-Irénée.

EPENDANT la triste nouvelle qui mettait Lormières en rumeur avait volé aux quatre coins du diocèse, et les prêtres, affairés, arrivaient chaque jour en foule.

Comme une nuée de noirs corbeaux, curés, desservants, aumôniers, chapelains, s'abattaient sur la ville épiscopale, attirés de loin par Tespoir d'une proie* Sans parler de ceux qui, convoitant les grandes charges diocésaines, se bousculaient sans pitié : celui-ci, auquel avait été infligé quelque censure, venait réclamer contre une ancienne injustice; celui-là, abandonné vingt ans sur la crête d'une montagne inhospitalière, accourait pour solliciter un changement; cet autre, blanchi sous le harnois, ne se traînant plus qu'avec peine dans

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les sentiers pierreux des Corbières, demandait à être inscrit pour une pension de retraite...

Rares étaient ceux qui, formulant leur requête, gémissant leurs lamentations, donnaient en passant un souvenir à Monseigneur de Roquebrun. Certes, envers la plupart de ces pitoyables quémandeurs, révêque défunt s^était montré bon, indulgent, charitable, miséricordieux; mais il avait le tort irrémissible de s'être laissé mourir, et on Toubliait.

Il y avait, du reste, dans cet oubli, je ne sais quel mélange de résignation religieuse, de misère profonde, de honteuse lâcheté : on avait peur de Tabbé Capdepont, que chacun voyait déjà s'avan-r cer, la mitre en tête et la crosse en main. Bientôt cet homme, qu'on savait haineux, vindicatif, tiendrait Thonneur, le pain de tous, et presque tous se courbaient humblement. Il est commode de crier contre l'abaissement du prêtre, quand on ignore à quel arbitraire il est asservi. L'autorité sans bornes des évêques a dû produire le servilisme du corps clérical tout entier. Qu'on se rappelle cette parole hautaine prononcée au Sénat, le II mars 1865, par le cardinal -archevêque de Rouen :

t Mon clergé est un régiment : il doit marcher • et il marche! » |

L'abbé Rufin Capdepont, installé dans la salle basse où nous l'avons vu tout à l'heure, faisait le

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