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L'abbé Tigrane

ormières estime petite ville de quinse mille âmes environ, cachée dans un repli des Corbières, montagnes qui relient la chaîne cévenole aux Pyrénées.

« Pour voir Lormières, disent les gens du pays en leur patois, il faut y avoir le nez dessus. »

Un étroit cours d’eau, fc Arbouse, qui prend sa source dans un pittoresque bois d’arbousiers, à quelques kilomètres de là, divise la ville en deux quartiers. En bas, le Quartier des Papeteries, ainsi appelé des nombreuses usines à papier échelonnées le long de la rivière ; en haut, le Quartier des

Couvents, qui tire son nom des monastères et des églises que Ton y rencontre à chaque pas. Ici, en effet, se dressent la belle cathédrale gothique de Saint-lrénée, la primatiale romane de Saint-Frumence, le cloître à rosace flamboyante des Barnabites et les lourds bâtiments massifs du grand séminaire diocésain.

Du reste, c’est sur la multiplicité de ses établissements religieux que le conseil d’Etat se fonda, en 1801, pour maintenir à Lormières, bien que Lormières ne fût pas un chef-lieu de département, le siège d’un évêché. — Puisque là se trouvait tout bâti un palais épiscopal, pourquoi n’y enverrait-on pas un évêque? Le budget des cultes était si pauvre, à l’issue de la Révolution ! — Pour toutes ces bonnes raisons, Monseigneur de la Guinaudie fut préconisé par le pape Pie VII, dans le consistoire tenu à Rome, le 3 du mois de juin 1802.

Les rues de Lormières, étroites, tortueuses, obscures, débouchent toutes, ou à peu près, sur l’Arbouse, que traversent deux ponts de construction ancienne, un peu trapus peut-être, mais embellis de larges parapets en pierre de taille que, dans la succession des siècles, le frôlement des mains et les vents âpres de la montagne ont polis grain à grain , et qui étincellent au soleil comme des miroirs. \ v

Malgré ces deux voies de communication plus que suffisantes, les relations sont assez rares entre

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le Quartier des Couvents et le Quartier des Papeteries. Cela dépend de la différence radicale de mœurs qui existe entre la haute et la basse ville. Tandis que, du côté des fabriques de papier, un monde de bras s'agitent, se démènent, pliant les ballots, clouant les caisses, chargeant les charrettes, les conduisant vers la gare, à grand renfort de coups de fouet sur les pauvres chevaux, qui halètent, suent, se cabrent de fureur; du côté de la cathédrale, règne le plus profond silence. Le seul bruit qu’on y entende est celui des cloches des églises ou des communautés, qui pullulent sur tous les points. Dominicains, Jésuites, Maristes, Carmélites, Visitandines, Sœurs de la Sainte- Famille, Réparatrices du cœur de Marie, c’est à ne pas s’y reconnaître .

Naturellement, une telle affluence de prêtres et de religieuses ne pouvait manquer d’appeler sur ce point privilégié les maisons nobles du pays. La noblesse, en effet, y est fort nombreuse.

Entre autres gentilshommes que la bonne odeur de Lormières a\ait attirés depuis longtemps, nous devons citer le vicomte de Castagnerte. C’est là qu’après la révolution de Juillet, se retira ce champion fougueux de la Restauration, cet agent si dévoué et si actif, si l’on s’en souvient encore, de la politique du prince de Polignac. Le roi mort, M. de Castagnerte n’avait plus pensé qu’à Dieu, et, de Paris, il était venu s’enterrer dans la petite

l’abbe tigrane.

ville des monts Corbières, que l'archevêque de Toulouse, Monseigneur d'Astros, lui avait signalée comme une sorte d’antichambre du paradis.

A Lormières, les moindres fêtes sont chômées ; à Lormières, les fidèles — il n'y a que des fidèles — . osent tirer le chapelet de leur poche en pleine rue et le réciter pieusement; à Lormières, on mène une vie de retraite et d'austérités; à Lormières, il n'existe pas de théâtre, et les yeux des habitants contrits ne furent jamais offusqués par la rencontre diabolique d'un saltimbanque ou d'un comédien. Mais aussi comme toutes ces âmes, qui baignent pour ainsi dire dans le ciel, se dédommagent lorsque, la veille de la Trinité ou celle de la Noël venue, Monseigneur l'évêque va au grand séminaire pour y procéder à la cérémonie touchante de l'Ordination !

Le grand séminaire de Lormières est un ancien couvent de Minimes, adossé au vieux mur qui enserre encore aujourd'hui la haute ville L'énorme muraille couronnée de créneaux, dont le temps émiette la pierre moussue, se développe le long de deux cours où se promènent, folâtrent, jouent les jeunes abbés. Ces deux cours, — l'une dite des Sous-Diacres , l'autre des Tonsurés, — sont plantées de grands ormes qui, lorsque la saison d'été arrive, répandent sur cette retraite, d'un caractère austère, presque sauvage, une incomparable fraî^

UNE VILLE DÉVOTE

cheur. Ici, d’ailleurs, tout respire la vétusté, le recueillement et la paix.

Dans les premiers jours de mai 1866, la cour des Sous-Diacres } ordinairement plus paisible que celle des Tonsurés , retentissait de bruyants éclats de rire entrecoupés dé cris perçants prolongés. De toutes parts, on avait organisé des parties de balle, et chacun, la soutane pittoresquement relevée jusque par-dessus le genou, se démenait de son mieux. Parfois, au milieu des têtes blondes ou brunes, passait tout à coup une tête blanche, preuve manifeste que plus d’un directeur prenait sa part dans cette formidable mêlée.

Non loin du champ de bataille, à l’ombre épaisse des arbres, sur un tronçon de colonne, débris du cloître des Minimes, un ecclésiastique était assis tenant un carnet à la main. De temps à lutre, un des joueurs, le front ruisselant, courait vers ce prêtre à l’aspect renfrogné, et lui disait :

« Monsieur le Supérieur, six points pour nous! »

Alors l’abbé Rufin Capdepont, Vicaire- Général, chanoine titulaire de l’église cathédrale de Saint- Irénée, membre de l’Ofîicialité diocésaine, professeur à' histoire ecclésiastique et Supérieur du grand séminaire, saisissait son crayon et écrivait gravement.

Cependant l’abbé Capdepont, comme s’il redoutait d’être surpris dans l’exercice de fonctions si

peu en harmonie avec la dignité du caractère sacerdotal, lançait par intervalles un regard inquiet vers la porte de la cour. Un de ses confrères di Chapitre pouvait venir; l’évêque lui-même, remiî désormais d’une longue maladie, pouvait arriver. Que dirait-on? Que penserait-on?...

Un moment, ennuyé d’une besogne ridicule, le Supérieur laissa aller son carnet sur la pierre et se leva.

L’abbé Capdepont était un homme grand, sec et maigre. Il avait cinquante ans environ. Ses yeux étaient profondément enfouis ; son nez, renflé comme celui de Pascal, avait une ampleur monumentale; sa bouche, aux lèvres minces, sinueuses, était sévère. Une abondante chevelure grisonnante et crépue, où la tonsure blanche produisait l’effet d’une lune vue dans les nuages, enveloppait, pour ainsi parler, cette belle tête sculpturale, dont le ton d’ivoire jauni rappelait les beaux portraits d’ascètes que nous a légués le sombre génie des maîtres espagnols.

* Monsieur le Supérieur, deux points pour nous, je vous prie, balbutia un abbé tout essoufflé.

— Marquez vous-même ! • répondit M. Capdepont montrant dédaigneusement le carnet.

Il arpenta la cour d’un pas lent et roide, portant la tête droite et lançant dans toutes les directions des regards pleins d’autorité. Soudain il tressaillit. La porte de la chapelle, située au fond, le

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long des remparts, venait de s’ouvrir, et, sur le seuil, avait apparu un petit vieillard vêtu d’une soutane violette râpée et se soutenant sur une canne à pomme d’or.

« Monseigneur! Monseigneur! » crièrent les abbés, dont les jeux cessèrent incontinent.

L’abbé Rufin Capdepont, sans se départir le moins du monde de son allure mesurée, s’avança vers l’évêque.

« Vous tardez bien à venir nous faire agréer vos excuses, monsieur le Supérieur, lui dit Monseigneur de Roquebrun, irrité du peu d’empressement qu’on mettait à lui faire accueil.

— J’ignorais absolument que je dusse des excuses à Votre Grandeur, répondit l’abbé Capdepont d’un ton rogue.

— Lorsqu’un ecclésiastique de votre rang montre si peu de condescendance pour les ordres de son évêque, il lui doit toujours des excuses. Cent fois j’ai interdit le jeu de la balle. Pourquoi pas le cheval fondu, alors?...

— En maintes circonstances, j’ai fait observer à Monseigneur que, de temps immémorial, dans nos séminaires du Midi, ces amusements...

— Non, monsieur! Voici bientôt dix ans que vous vivez en état de complète révolte contre votre évêque. Tout à l’heure, dans cette chapelle, il m’a été impossible de me recueillir, tant était grand le tumulte qui se faisait aux alentours.

Sont-ce ces jeunes gens à la soutane retroussée que vous comptez envoyer prochainement à l'Ordination? En vérité, je reste confondu du peu de décence de vos jeunes clercs, et je me reproche de vous avoir laissé jusqu’ici la direction de cet établissement.

— Je ne suis pas jaloux de la conserver, e! Votre Grandeur peut en charger quelqu’un de plus digne.

— Ce qui veut dire, pour qui vous connaît, que vous nous mettez 'au défi de découvrir, dans le diocèse, un prêtre capable de vous remplacer..* Quel orgueil!

— Je suis affligé que Monseigneur donne à ma. pensée une interprétation qui pourrait paraître dénuée de justice et de charité. »

Cette observation, glissée d’un ton de parfaite convenance et avec une soumission admirablement jouée, porta au comble l’irritation de Monseigneur de Roquebrun. Nous devons déclarer, du reste, que, si les lèvres de l’abbé Capdepont avaient articulé des paroles humbles et douces, ses yeux, éclairés d’un feu sombre, avaient foudroyé l’évêque d’un regard terrible.

« Monsieur l’abbé, dit le vieillard, dont la face s’était empourprée subitement, prévenez les directeurs de mon grand séminaire que je les attends dans la Salle des Conférences. J’ai à leur faire une communication des plus graves. Pour peu

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que vous teniez vous-même à connaître nos décisions épiscopales, il vous est loisible d'accompagner ces messieurs. »

Monseigneur de Roquebrun rentra dans la chapelle, et, d’un mouvement brusque, en poussa la porte, qui se referma bruyamment.

MONSEIGNEUR DE ROQUEBRUN.

A Salle des Conférences était l'ancienne salle capitulaire des Minimes. D’étroites fenêtres, de forme ogivale, obstruées par les croisillons de pierres et le feuillage des grands ormes, ne laissaient pénétrer dans cette vaste pièce, dont la haute voûte aux arêtes vives était supportée par trois gros piliers, qu’un jour blafard et incertain. Des stalles en chêne massif, travaillées par le ciseau toujours brutal, parfois sublime d’un artiste inconnu, se déployaient le long des murailles, et se reliaient, sur le panneau principal envisageant la porte d’entrée, à la stalle de l’Abbé, sorte de trône auquel on accédait par cinq marches, et que surmontait, sculpté dans le bois noir, le profil

MONSEIGNEUR DE ROQUEBRUN.

énergique de saint François de Paule, fondateur de la communauté.

En pénétrant dans la Salle des Conférences, Monseigneur de Roquebrun prit le chemin du siège abbatial et s’y assit. Les directeurs arrivaient l’un après l’autre, lentement. L’évêque, peut-être pour se recueillir devant Dieu à l’heure d’un grand dessein, peut-être seulement pour donner à l’abbé Rufin Capdepont, lequel tardait à paraître, le temps d’arriver à son tour, garda le silence pendant quelques minutes.

Enfin le Supérieur entra. Le front penché en avant, les yeux attachés aux dalles, — sans doute il craignait d’être tenté de les diriger de nouveau contre son évêque, — il s’achemina vers la dernière stalle vide, dont machinalement il releva le champignon de bois pour s’appuyer. Ce mouvement, si simple en lui-même, frappa Monseigneur de Roquebrun. Son esprit prévenu crut y voir une intention bien nette de lui manquer de respect.

« Monsieur l’abbé Capdepont, dit-il, incapable de se contenir, je suis ici chez moi, et je ne sache point que j’aie encore autorisé personne à s’asseoir. »

. Comme le cheval à qui l’on vient d’enfoncer l’éperon jusqu’au sang, le Supérieur, d’un mouvement hardi, releva la tête.

« Monseigneur, répliqua-t-il, le quatrième

BS

concile dé Carthage recommandait à l’évêque de ne jamais permettre, lui étant assis, qu’un de ses prêtres sejint debout : « Episcopus , in quolibet loco sedenSy non patiatur star e presbyterum... » — Monsieur, vous êtes un excellent professeur d 'histoire ecclésiastique ; je pense néanmoins qu’il serait de bon goût, quand vous parlez à votre évêque, de vous départir de vos habitudes professionnelles. Votre science des conciles me ravit; mais peut-être conviendrait-il d’ajouter à tout ce fatras quelque peu de savoir-vivre. »

Ces dernières paroles furent lancées avec une dnesse impertinente, où certainement le gentilhomme avait mis plus du sien que l’évêque.

« Messieurs, ajouta-t-il coup sur coup, pour atténuer l’effet de sa riposte trop vive, je vous invite à vous asseoir. »

Il y eut un long moment de silence.

« Messieurs les directeurs, dit enfin Monseigneur de Roquebrun d’un ton grave et apaisé, quand, il y a dix ans, je vins prendre possession du siège de Lormières, mon premier soin fut de m’appliquer à suivre en tout les traces de mon très-saint prédécesseur. Néanmoins, après quelques mois de séjour, je compris qu’il y avait, dans ce diocèse, bien des réformes à réaliser. J’en ai tenté quelques-unes. Nul d’entre vous n’a oublié sans doute la réforme entière de notre liturgie.

Si je n'ai pas essayé la plus importante, — j’entends parler de celle relative au grand séminaire, — c’est que des difficultés immenses, presque insurmontables, se dressaient devant moi. Avant d’appeler des prêtres réguliers à la direction de cet établissement, ne devais-je pas me préoccuper de créer à chacun de vous une situation honorable? Or, dans un diocèse pauvre comme le notre, où découvrir des compensations dignes d’ecclésiastiques dont je pouvais ne pas partager toutes les idées, mais dont je ne cessai, en mille circonstances, de reconnaître l’intelligence et la piété?... Et pourquoi ne point avouer qu’en dépit de ma conviction ancienne que les Réguliers sont plus aptes que les Séculiers à former les jeunes lévites, j’espérais toujours voir les choses prendre ici meilleure tournure, et ne pas en être réduit à des changements que j’accomplis aujourd’hui avec le plus profond regret... »

L’évêque s’interrompit. Il promena un regard scrutateur autour de la salle pour juger l’effet de sa courte allocution.

Cet effet avait été écrasant. Sauf deux ou trois têtes fermes devant l’orage, toutes «s e tenaient penchées, dans une attitude consternée. Ceux qui ont vécu parmi les prêtres savent combien ces hommes, timorés pour la plupart, opposent peu de ressort moral aux catastrophes qui menacent leur position matérielle. Beaucoup sont capables de

mourir pour leur Dieu, peu de ne pas se trouble? devant la complication la plus vulgaire de la vie.

L'un des directeurs, l’abbé Mical, professeur de théologie morale , un petit homme à mine chafouine, mince et grêle comme un roseau, se leva.

« Depuis votre arrivée parmi nous, Monseigneur, dit-il d’une voix flutée, vous avez rempli Lormières et le diocèse de Religieux. Oserai-je demander à Votre Grandeur si c’est aux Jésuites, ou aux Maristes, ou aux Dominicains, qu’est réservé l’honneur fort périlleux de nous remplacer? »

Un blâme ironique perçait sous chacun de ces mots.

« Auriez-vous la prétention de m’obliger à vous rendre compte des actes de mon administration, monsieur Mical? riposta hautainement l’évêque.

— A Dieu ne plaise, Monseigneur!... Mais peut-être nos services mériteraient-ils qu’on eût pour nous quelques égards; peut-être aurions-nous le droit de savoir, avant de quitter cette maison, témoin de nos longs sacrifices, à qui désormais doit être confié le sort des élèves qu’on nous arrache des mains.

— Votre droit, monsieur, comme votre devoir, est d’obéir à votre évêque, chargé seul par Dieu et le Souverain Pontife de la direction suprême de ce diocèse. Vous n’avez point d’autre droit, entendez-vous?

— J’entends fort bien ! » murmura le professeur de morale , qui se rassit.

L’abbé Turlot, professeur à! écriture sainte, à son tour, se mit debout. C’était un gros homme, tout rond. La lymphe, trop abondante, lui avait fait un teint d’une blancheur suspecte.

« Monseigneur veut-il me permettre, hasardat-il d’un ton dolent, presque pleurard, de lui adresser une humble question?

— Parlez, monsieur l’abbé.

— Si les changements qui vont être faits dans le diocèse n’étaient pas encore arrêtés...

— Ils sont malheureusement arrêtés.

— * Comment, tout est fini?...

— Fallait-il vous consulter, monsieur Turlot?

— Dans ce cas, Votre Grandeur voudrait-elle pousser la bonté jusqu’à me faire connaître le poste qu’elle me destine? »

Monseigneur de Roquebrun prit son binocle d’or, et parcourut une grande feuille de papier que, depuis son entrée dans la Salle des Conférences, il tenait étalée devant lui.

« Monsieur l’abbé Turlot, dit-il, dès le lendemain de l’Ordination, que je fixe au 26 de ce mois, veille de la Très-Sainte Trinité, vous irez prendre possession de l’aumônerie des prisons, vacante par suite du décès de M. l’abbé Vidal

— Moi, aumônier des prisons! moi! balbutia le pauvre professeur d 'écriture sainte , effaré et

ies yeux pleins de larmes. Mais, Seigneur-Jésus ! où prendrai-je du courage, s’il me faut jamais accompagner un condamné à mort jusqu’à l'échafaud ?

— Vous en demanderez à Dieu.

— Oh! Monseigneur, je vous jure que je ne pou rrai...

— ... Après nous en être entendu avec Son Excellence le ministre de la justice et des cultes, poursuivit l’évêque, ne prêtant plus aucune attention aux doléances de M. Turlot, nous avons nommé M. l’abbé Mical curé-doyen de la Bastide-sur-Mont, canton de troisième classe. #

Le malicieux professeur de morale ne sourcilla pas ; il continua de jouer avec les glands de sa riche ceinture de soie, amusement qui lui était familier.

J . . . Monsieur l’abbé Lavernède, continua Monseigneur de Roquebrun, nous vous nommons aumônier de l’Orphelinat fondé par nous à la Bastide-sur-Mont. — Emploi nouveau.

— Pauvre mère ! » articula l’abbé Lavernède d’une voix étouffée.

L’évèque, saisi, le regarda.

« Est-ce que vous êtes souffrant, monsieur l’abbé } » lui demanda- t-il avec une nuance trèsdélicate d’intérêt.

L’abbé Lavernède, professeur d'éloquence sacrée, le plus distingué des directeurs du grand

MONSEIGNEUR DE ROQUEBRUN.

séminaire, après l'abbé Capdepont, était horriblement pâle.

« Ce n'est rien, Monseigneur, balbutia-t-il. Ma mère... *

Il ne put achever.

« Votre mère?... insista Monseigneur de Roquebrun, troublé.

— Elle a quatre-vingt-deux ans. Elle est infirme. Elle ne pourra supporter le voyage de Lormières à la Bastide-sur-Mont... Comment l’abandonner, cependant? Elle n’a que moi... Mais n’importe! ajouta-t-il d’un ton plus raffermi, je suis prêtre, et ce n’est pas moi qui prononcerai

jamais le terrible mot de l’Ecriture : « Non serviam , je n’obéirai pas!... » Je suis dans les mains de Dieu et dans celles de mon évêque.

— Le langage que vous tenez là vous honore, monsieur l’abbé, dit Monseigneur de Roquebrun, dont une émotion subite humecta les petits yeux gris, et je regrette que mon secrétaire intime, qui vous respecte et qui vous aime, ne m’ait pas fait connaître quels devoirs touchants vous attachent à Lormières.

— Votre secrétaire est un étranger, et, à ce titre, il ne saurait lui être permis de s’intéresser aux prêtres diocésains, » interjeta l’abbé Rufin Capdepont sortant tout d’un coup de son impassibilité.

Confondu de tant d’audace, l’évêque considéra

le Supérieur du grand' séminaire avec une sorte de stupeur. Puis, d’un air de persiflage accablant:

c Peut-être, avec votre caractère abrupt, presque sauvage, ne savez-vous pas, monsieur, lui dit-il, que vous venez de commettre une impertinence; si vous ignorez cela, je me bâte de vous l’apprendre. »

L'abbé Capdepont se mordit les lèvres et resta silencieux.

« Monsieur Lavernède, reprit Monseigneur de Roquebrun, nous prenons en considération les devoirs de famille qui vous retiennent dans notre ville épiscopale, et nous autorisons très-gracieusement une permutation entre M. P abbé Turlot et vous. M. Turlot ira à la Bastide-sur-Mont, et vous prendrez l'aumônerie des prisons, qui lui fait peur. »

Il déposa . sur le large accoudoir de la stalle abbatiale son binocle, sa grande feuille de papier, et lit une pause.

Bien que l’évêque eût relevé par quelques mots fort durs l’interruption de l’abbé Rufin Capdepont, l’intrusion grossière de ce personnage, avec lequel il n’avait eu déjà que de trop nombreux démêlés, dans des affaires placées hors de sa compétence, l’avait blessé profondément. Du reste, ne venaiton pas d’attaquer son secrétaire intime, son ami, ion enfant, l’abbé Ternisien, le modèle du prêtre,

an saint? C’était évident, il ne pouvait, sans torfaire à l’amitié, à Dieu ! passer outre à un tel affront.

Monseigneur de Roquebrun, nature de combat, trop irritable pour un ministère tout de conciliation et de paix, avait encore les nerfs frémissants. Il n’y tint plus, et, dévisageant le Supérieur du grand séminaire de la tète aux pieds :

« Il me semble, monsieur, lui dit-il, que tout à l’heure vous vous êtes permis de parler de M. l’abbé Ternisien. Expliquez-vous, je vous prie.

— J’ai seulement fait observer à Votre Grandeur, répondit l’abbé Capdepont, auquel l'abbé Mical avait furtivement tiré la manche, sans doute pour l’inviter au calme, que M. Ternisien, refusant d’intervenir à propos de M. Lavernède, avait parfaitement compris la réserve que lui impose sa situation d’étranger.

— Alors, c’est moi qui n’ai pas compris la réserve que m’imposait ma situation d’évêque, quand j’ai amené M. Ternisien dans ce diocèse?

— Peut-être.

— Franchement, je suis charmé d’apprendre que c’est moi, moi seul, qu’il vous plaît d'honorer de vos attaques... Voyons, qu’avez- vous à me reprocher?

— Ce que je vous reproche? s’écria l'abbé Capdepont d’une voix stridente et faisant un

•o çpABBÉ TI G R ANE.

pas en avant de sa stalle, je vous reproche, avec votre soif de réformes, de ne pas nous permettre de fêter nos Saints, d'avoir en quelque sorte aboli le Propre du diocèse de Lormières, un des plus anciens et des plus glorieux du martyrologe de l’Eglise de France1. Je vous reproche une administration tatillonne et tracassière, funeste surtout aux pauvres desservants, que vous déplacez pour les motifs les plus futiles... Je vous reproche une hauteur de parole et d’attitude, qui peut bien ne point paraître déplacée dans la caste à laquelle vous êtes si ber d’appartenir, mais qui le fut toujours dans l’Eglise, où le Divin Maître a proclamé l’égalité de tous. Il y a peu de jours encore, n’avez-vous pas répondu au succursaliste de Moutiers, qui vous demandait humblement si vous le laisseriez longtemps dans sa nouvelle paroisse : « — Quamdiu nobis placuerit , aussi longtemps que cela nous fera plaisir. ® — Je vous reproche enfin d’avoir livré le diocèse, comme une proie, à l’appétit des Réguliers. Est-il, dans ce département, une ville, un village, où le clergé paroissial n’ait à lutter contre l’empiétement des corporations religieuses? Partout, jusque dans le coin le plus reculé de nos montagnes, les Maristes, les Pères de l’Espérance, les Passion-

i. Le Propre, petit livre contenant les offices des Saints particuliers a chaque diocèse

MONSEIGNEUR DE ROQUEBRUN.

nistes édifient des chapelles, ouvrent des oratoires, et affament vos prêtres, désarmés devant cette invasion... Oh! je n’ignore pas qu’à Rome on vous sait gré de tant de condescendance, et qu’en retour de si généreux sacrifices, vous avez reçu dernièrement le droit de revêtir la cape-magne et de porter la croix de Grégoire le Grand. Ces honneurs ont leur prix, mais votre clergé trouve qu’ils sont trop chèrement achetés...

— Prenez garde, monsieur, interrompit l’évêque avec une indulgence moqueuse, faite pour exaspérer l’abbé Capdepont, entre nous, je crois que vous allez un peu loin. Vous connaissant de longue main, je puis trouver de nulle conséquence vos emportements envers moi, — vous m’y avez habitué; — cependant, si vous poussiez l’audace jusqu’à attaquer les décisions du Souverain Pontife...

— L’octroi d’une décoration et d’un vêtement de soie n’est certes pas une décision dogmatique, et ce que j’ai dit de ces colifichets de la vanité sacerdotale ne saurait être considéré comme une attaque au Saint-Père, que je respecte et que j’honore.

— Voilà enfin de la modération, je vous en félicite... Continuez... »

L’invitation ironique de l’évêque déconcerta le terrible Supérieur du grand séminaire. 11 resta un moment au milieu de la Salle des Conférences,

Ea

car, à son insu, il s'était avancé jusque-là. Il regarda vaguement à travers l'espace. Il épongea son fiont, parsemé de grosses gouttes bridantes. Enfin, son extrême fureur intime ne lui permettant plus de renouer le fil de ses idées, il fit un bond par-dessus toutes les invectives qu’il avait à jeter encore à la face de Monseigneur de Roquebrun, et se contenta, pour se ménager une retraite honorable après une action si chaude, de renouveler la question de l’abbé Mical.

« Puis-je demander, à mon tour, Monseigneur, dit-il, si ©s sont les Maristes, ou les Dominicains, ou les Lazaristes qui doivent prendre, après nous, possession de cet établissement?

— Cela vous préoccupe donc bien?

— Il serait étrange qu’il en fût autrement, quand on nous contraint à léguer à ceux qui doivent venir le plus précieux des héritages, un héritage d’intelligences d’élite, de cœurs simples et pieux.

— Soyez satisfait : ce sont les Pères de V Instruction Catholique, du diocèse d’Arras.

— Les Pères de V Instruction Catholique ! s’écria l’abbé Capdepont se cabrant de nouveau. Mais ;ette corporation est absolument inconnue. Quoi! c’est pour ces messieurs que vous nous chassez?

— C’en est trop ! riposta Monseigneur de Roquebrun, lassé enfin et résolu à en finir... Je suis votre évêque, monsieur, ajouta-t-il avec une grande

MONSEIGNEUR DE ROQUEBRUN.

dignité, et je vous somme, dès le 27 de ce mois de mai, d’aller occuper votre place de chanoine titulaire au Chapitre de Saint-Irénée, si vous ne voulez être chassé dé là comme d'ici.

— Vous êtes le maître ! » articula l’abbé Capdepont d’une voix profonde et regagnant sa stalle à pas lents.

Par un mouvement brusque des jarrets, le vieil évêque se mit debout. L’indignation l’avait soulevé.

« Monsieur l’abbé, dit-il, vous venez de prononcer des paroles qui respirent la haine et peutêtre le désir de la vengeance. Je n’ai pas oublié, monsieur, que lorsque, par le libre choix du Souverain Pontife, je fus nommé évêque de Lormières, vous étiez sur les rangs pour obtenir le siège que j’occupe. Il était donc inutile de me rappeler ce souvenir par vos outrages. Grâce à vos nombreux protecteurs de Paris, — je ne dis pas de Rome, — il se peut que vous soyez un jour élevé à l’épiscopat ; en attendant, vous obéirez à la première autorité du diocèse, ou cette autorité vous brisera. »

Malgré l’abbé Mical, qui essaya de le retenir, l’abbé Rufin Capdepont, dont tout le sang bouiL lonnait, s’inclina et sortit.

L’abbé Lavernède se leva.

« Monseigneur dit-il je regrette que mon nom ait servi de prétexte a une scène tout à fait

déplorable. Je vous prie de croire que je n'avais nullement chargé M. le Supérieur du grand séminaire de défendre mes intérêts auprès de Votre Grandeur. Il y a bien des années qu'entre M. l’abbé Capdepont et moi, il n’existe d’autre lien que le lien obligé de la hiérarchie.

— Messieurs les directeurs, reprit l’évêque, qui recouvrait un peu de sang-froid, je pourvoirai prochainement ceux d'entre vous à qui je n’ai pas as«ig^é de poste. »

ru, après avoir serré la main à l’abbé Lavernède, — honneur qu’il ne prodiguait pas, — il prit son chapeau, sa canne, et quitta le grand séminaire sans regarder derrière lui.

«UFIN CAPDEPONT,

onseigneur de Roquebrun n’etait pai homme à se faire illusion : le coup qu’il venait de frapper était terrible, et la guerre sourde que lui avait déclarée son clergé, travaillé par l'abbé Capdepont, ne pouvait manquer d’éclater plus ouvertement.

Malgré des préoccupations poignantes, le petit vieillard s'aventura seul à travers les rues tortueuses du Quartier des Couvents, faisant résonner sa canne sur le pavé caillouteux et s'arrêtant, ainsi qu’il en avait la douce habitude, aux portes des maisons pour bénir et pour caresser les enfants. Comme le temps était beau, et que d’ailleurs sa tête, mise en ébullition par la séance si orageuse du grand séminaire, avait besoin d’être rafraîchie

L ABBE T IGRANE.

à l’air extérieur, il poussa jusqu'au Quartier des Papeteries.

Monseigneur de Roquebrun aimait le Quartier des Papeteries, qu’il visitait de temps à autre, entrant dans les fabriques, où il était accueilli avec les marques de la plus respectueuse sympathie, se glissant dans les plus humbles ménages et y distribuant des aumônes.

« Monseigneur, montez chez moi ! montez chez moi ! * criaient les femmes en l’avisant au bout de la rue.

Lui, simple comme un apôtre, malgré les fiertés que lui reprochait l’abbé Capdepont, gravissait le perron branlant, prenait une chaise de grosse paille et s'installait. Alors pleuvaient les sempiternelles jérémiades : — Le pain avait renchéri..., l’homme était malade..., les mioches manquaient de vêtements... — Le bon évêque donnait, donnait, donnait.

Tout le monde savait qu’en arrivant dans le diocèse, Monseigneur de Roquebrun était riche, et qu’il était pauvre aujourd’hui. Dernièrement encore n’avait-il pas vendu sa voiture et ses chevaux, pour aider un pauvre industriel à ses débuts à relever les murailles de son usine, emportées par une crue subite de l’Arbouse?1 Aussi désormais allait-il à pied, trouvant un charme indicible à ce nouvel état.

« Je vois mes pauvres de plus près, » disait-il à

RUFIN CAP DEP ONT

l'abbé Ternisien, lequel, possesseur d’une belle fortune et redoutant pour ce vieillard qu’il idolâtrait de trop grandes fatigues, voulait lui faire présent d’un nouvel attelage.

Si l’évèque de Lormières eût pu maîtriser certaines pétulances du sang, qui le poussaient parfois à des paroles extrêmes, il n’est pas douteux pour nous qu’il n’eût obtenu la popularité sainte des Cheverus et des Miollis. En fait de charités, de bienfaisances de toutes sortes, sa vie n’avait rien à envier aux vies si dévouées, si noblement remplies de ces deux grands exemples de l’épiscopat français.

Cependant, hâtons-nous de le dire, les torts de Monseigneur de Roquebrun, en ce qui concerne particulièrement sa visite au grand séminaire, résidaient plus dans l’apparence que dans la réalité. Dès son arrivée à Lormières, il n’est pas de cajoleries délicates qu’il n’eût faites à l’abbé Rufin Capdepont, dans le dessein manifeste de se l’attacher. Mais rien ne put amener à la sympathie ce caractère impérieux et dur. En vain révèque, qui avait de bonne heure flairé l’ambition chez le Supérieur du grand séminaire, obtint-il pour lui du gouvernement la croix de la Légion d'honneur; en vain, pour augmenter son revenu, le nommat-il plus tard chanoine titulaire de Saint-Irénée, l'abbé Capdepont se renferma dans les limites d un remercîment strict, et n’articula jamais une parole

de nature à laisser espérer qu'on eût entamé son cœur. Dans le fond, le Supérieur ne pardonnait pas à Monseigneur de Roquebrun d’occuper le siège qu’il avait guigné, qui, prétendait-il, lui avait été promis; il ne le lui pardonnerait jamais. Pour cet homme indomptable et farouche, l’évêque actuel de Lormières était un usurpateur, il n’était rien de plus.

Mais arrêtons-nous un moment devant cette physionomie très-caractérisée et très-singulière.

L’abbé Rufin Capdepont était né vers 1815, à l’extrémité du diocèse, sur la frontière d’Espagne, dans le petit village de Harros. Il vint à Lormières à vingt ans seulement, pour entrer au grand séminaire. Ses études classiques avaient été bâclées à la diable, au hameau natal, par un vieux curé, plus soucieux de tendre des filets aux truites dans les eaux poissonneuses de la montagne que de défricher l’intelligence du jeune Rufin. Heureusement la terre était bonne, et quelque négligence que l’on mît à jeter la semence, les rares grains tombés de temps à autre dans le sillon levèrent si rapidement que l’élève demanda lui-mèmede nouveaux maîtres et voulut quitter le pays.

Les débuts de Capdepont au grand séminaire, où il entra comme boursier du diocèse, ne furent pour lui ni sans amertume ni sans souffrance. Les jeunes gens, même ceux sur qui pèse la discipline

RTTFIN CAPDEPONT.

fi k

la plus dure, ont les travers de leur âge : ils sont moqueurs, taquins, agressifs. Au séminaire, comme partout ailleurs, il faut que jeunesse se passe. Or Rufin Capdepont, dont les traits heurtés dans le courant des années s’étaient fondus harmonieusement, dont le visage avait pris à la longue un caractère de rigidité froide qui n’était ni sans distinction ni sans noblesse, avait, à vingt ans, une face anguleuse et blafarde, des yeux à teinte jaunâtre qu’on eût dit troués avec une vrille, un nez long et plantureux, fendu au bout par une entaille très-apparente, une chevelure embroussaillée, à pointes vives comme un buisson de houx.

« Quel museau ! quel museau ! » lui criaient ses camarades, gambadant autour de lui.

Il eut du rire. Mais non, ses poings se crispaient. Volontiers, il eût fondu sur ses ennemis.

Un jour, le tonsuré Mical, malin comme un singe, ayant raillé la façon désordonnée et sans goût dont le naturel de Harros plantait son rabat autour de son long cou de cigogne, celui-ci s’élança le bras levé; puis, réprimant ses ardeurs sauvages, il s’éloigna, et alla verser en un coin isolé les pleurs de rage qui lui remplissaient les yeux.

Une chose déplaisante chez les Méridionaux, c’est leur manie d’infliger des surnoms. Par quel sobriquet désignerait-on le nouveau séminariste? Ces tètes juvéniles travaillaient.

Un matin, à la leçon à' histoire ecclésiastique. professeur adressa cette question au jeune Ru tin :

« Pourriez-vous me nommer quelqu'un des rois qui, avec Cyrus, coopérèrent à la prise de Babylone?

— Tigrane, roi d'Arménie, » répondit Pabbé Capdepont.

Tous ses condisciples, ébahis, le regardèrent.

Le mot que l’on cherchait était trouvé.

« Eh, Tigrane! Tigrane ! » lui cria-t-on de toutes parts, quand l'heure de la récréation fut venue.

Pour le coup, le vigoureux paysan de Harros ne put se contenir, et, s’en prenant à l’abbé Lavernède, le premier de ses camarades qui lui tomba sous la main, il le saisit d'un poignet nerveux et le renversa brutalement sur le sol.

« Ah ! tigre!... Tu es un tigre ! » gémit le malheureux Lavernède, dont le genou droit, entamé, avait laissé plus d'une goutte de sang aux cailloux aigus de la courf

Mais Capdepont eut beau jouer des bras, on avait- deviné ses instincts, et on ne l'appela plus désormais que Y abbé Tigrane .

Que faire cependant^ Comment imposer quelque trêve à des persécutions devenues intolérables ^ Son orgueil ne montra à Capdepont qu'une voie ouverte pour obtenir ce résultat important : il fallait qu’il s'élevât au-dessus de tous, et parla régu-

îarité de sa conduite et par son assiduité au travail. Le jour où il serait le premier élève de sa classe, où les directeurs rendraient publiquement témoignage de sa bonne tenue, qui oserait l’attaquer?

Il en alla ainsi qu’il l’avait voulu. Huit mois après son entrée au grand séminaire, l’abbé Rufin Capdepont, par des succès continus, avait conquis tous ses maîtres et réduit au silence ses condisciples, tout ahuris, tout penauds de l’avoir si longtemps méconnu.

Aux vacances, quand chacun volait joyeusement vers sa famille, notre jeune ecclésiastique, dans toute la ferveur de ses études, sollicita et obtint la permission de ne point quitter le grand séminaire.

Au fait, qu’irait-il faire dans ses montagnes? Revoir sa mère? mais sa mère se portait bien : il le savait. Revoir le vieux curé, son premier précepteur? mais quel profit intellectuel retirerait-il de cette visite? Au moins s’il eût dû trouver, à Harros, l’inépuisable bibliothèque qu’il pouvait consulter ici à toute heure, à toute minute! Il resta, passant ses journées dans la lecture ou la méditation, ses soirées dans des entretiens, devenus de plus en plus familiers et cordiaux, avec les directeurs.

Oh! alors, que de discussions, de débats, de dissertations lans les grandes cours vides des

L’ABBÊ TIGRANE.

Sous-Diacres et des Tonsurés ? à la lueur des étoiles ! Dans ces luttes entre professeurs, luttes où le jeune abbé n’osait encore placer son mot, son esprit toujours en éveil s’aiguisait singulièrement à l’argutie scolastique. Quand pourrait-il parler avec la même facilité, la même abondance, le même éclat que ses maîtres?...

Après les affaires les plus chaudes à propos de dogme 3 de morale ; d’histoire ecclésiastique , les professeurs qui s’étaient le plus vivement combattus dormaient depuis longtemps, que lui, voulant se faire une opinion sur le cas en litige, descendait à pas de loup à la bibliothèque, Recherchait les textes cités, et passait souvent à cette besogne la plus grande partie de la nuit.

L’abbé Rufin Çapdepont reçut les ordres mineurs; puis, un an après, le sous-diaconat.

C’est vers cette époque que, se voyant irrévocablement engagé dans la clér: :ature, il songea, pour la première fois, à diriger ses facultés vers les études qui pouvaient le plus utilement servi\ sa carrière. La casuistique n’était pas décidément son fa't. Sa nature ardente, passionnée, demandait plutôt à batailler contre les hommes que contre des subtilités oiseuses, et il lui parut que 1 ’ histoire était le vrai domaine où se complairait son esprit. Or quelle histoire plus attachante, plus grandiose, que l’histoire ecclésiastique, laquelle, durant des siècles, résume l’histoire du monde?...

RUFIN CA PDEPONT.

Quel intérêt! les papes établissant l’unité de doctrine; les papes, rois effectifs de l’univers, donnant l’investiture des royaumes; les papes pétrissant en quelque sorte l’Europe et tirant du type divin du gouvernement de l’Eglise toutes les monarchies terrestres. Puis quel rêve ! dire que jusqu’à ce trône de la Papauté, le plus haut de tous et le plus éclatant, Sixte-Quint, un simple gardeur de pourceaux, avait pu s’élever, un jour!...

A son insu , Capdepont, comme affolé par la splendeur de ses visions, songeait que, lui aussi, tout enfant, dans les forêts de chênes qui dominent Harros, il avait plus d’une fois mené les marcassins à la glandée. Du reste, son patron, Tyrannius Rufin 3 lui indiquait nettement de suivre cette voie : n’avait-il pas traduit lui-même en latin, vers le commencement du Ve siècle, Y Histoire ecclésiastique d’Eusèbe de Césaréei1

A vingt-cinq ans, l’abbé Capdepont fut ordonné prêtre et attaché, en qualité de vicaire, à la paroisse de Saint-Frumence, àLormières. L’évêque, à qui était arrivé le retentissement de ses succès scolaires, avait tenu à ne pas placer trop loin de lui un sujet aussi distingué.

Mais, en dépit de nouveaux témoignages de bienveillance qu’il reçut de Monseigneur Grandin, quatrième successeur de Monseigneur de la Guinaudie, au bout de deux ans seulement de vicariat, à Saint-Frumence d’abord, puis à Saint-Iré-

née, Capdepont se sentit gagné par un insurmontable ennui. Administrer les sacrements aux malades, enterrer les morts, confesser des dévotes incorrigibles, cette besogne, accomplie toujours sans le moindre murmure, dans le fond l'excédait affreusement. Où d'ailleurs tous ces devoirs si ponctuellement remplis le mèneraient-ils? Peutêtre, au bout de vingt ans, serait-il nommé curé-doyen de quelque pauvre canton dans les montagnes. Était-ce donc pour cela qu'il avait tant pâli sur les livres, qu'il étudiait encore avec une sorte d’acharnement, et préparait, pour un célèbre éditeur de Paris, une traduction nouvelle, avec notes, des œuvres de saint Thomas d’Aquin? Il fallait, coûte que coûte, tourner bride à une vie absorbée dans de si mesquines pratiques, noyée pour ainsi dire dans des vulgarités professionnelles auxquelles tant d’autres suffiraient mieux que lui.

Hélas ! comment secouerait- il son joug? Comment conquerrait-il sa liberté?...

11 avait son plan.

Dans les salons de l'évêché, où Monseigneur Grandin recevait tous les huit jours l'aristocratie de Lormièies, entraînée par le vicomte de Castagnerte, Rufin Capdepont, invité de temps à autre avec les hauts dignitaires du diocèse, avait fait la connaissance du baron Thévenoî. Ce Thévenot,

RUFIN CAPDEPONT

ancien industriel du pays, enrichi dans la fabrication du papier, depuis 1830 remplaçait M. de Castagnerte à la Chambre des députés, et c’était à sa docilité envers le ministère, autant qu’à sor effacement très-persévérant, qu’il devait son titre de baron. Au demeurant, homme aimable, instruit, fort renseigné sur les questions f nancières, industrielles, et capable de rendre des services dans les commissions.

Vers 1832, Thévenot avait épousé, à Paris, une demoiselle Baladier, fraîche, jolie, un peu évaporée, au dire des langues nobles du Quartier des Couvents, laquelle, après le terme de rigueur, l’avait gratifié d’un gros garçon blanc et rose, un magnifique poupard allemand.

Que ferait-on de ce nouveau venu } A quelle éducation pourrait-on bien accommoder ce futur baron )

Cette double question, ce n’est pas le père de l’enfant qui se la posa, mais Capdepont, la première fois qu’il rencontra le député de Lormières, accompagné de son inévitable Edmond. Quelle œuvre, en effet ! obtenir son exeat du diocèse, et suivre à Paris le baron Thévenot, comme précepteur de son fils!... Paris!...

Rien ne résiste aux hommes aussi vigoureusement trempés que notre âpre montagnard de Harros. Embusqué derrière la baronne Thévenot, que son éloquence fiévreuse avait persuadée, l’abbé

Capdepont vainquit le mauvais vouloir de son évêque, entêté à le garder auprès de lui ; il vainquit la résistance du député, résolu à faire suivre à Edmond les cours libéraux du lycée Saint-Louis, et, finalement, comme la session allait être ouverte, il quitta Lormières, bien et dûment affermi dans la position qu’il avait guignée.

On était aux premiers jours de 1843.

La maison Thévenot avait trouvé son maître.

Il est des tempéraments que les circonstances fatales de la vie confinent en vain dans des situations inférieures : ils brisent le cadre étroit où l’on avait prétendu les réduire et débordent sur tout ce qui les environne. Tout d’abord, Rufin Capdepont parut se renfermer strictement dans ses devoirs de précepteur; mais au bout de trois mois, ayant fait une absence de quelques jours pour aller visiter, à Saint-Germain, un sien ami, M. Jérôme Bonnardot, parent éloigné du ministre des cultes, on constata, rue de Lille, à l’hôtel du député de Lormières , qu’un vide immense s’était fait tout à coup. Non-seulement Edmond, désœuvré, demanda son précepteur; non-seulement la baronne, qui ne savait plus acheter un bout de dentelle sans consulter l’abbé, souvent fort empêché, le réclama à cor et à cris ; mais le baron, habitué à rencontrer, a son retour de la Chambre, les conseils de Capdepont, peut-être

RUFIN CAPDEPONT

ses ordres, déclara qu’il ne pouvait plus vivre sans lui et eut la naïveté de le lui faire savoir.

L’abbé rentra rue de Lille comme un triomphateur. Il ressaisit énergiquement tous les fils du petit gouvernement de l’hôtel Thévenot, fils qu’il avait démêlés patiemment, et songea désormais à en faire les humbles serviteurs de son ambition. A trente ans, il ne pouvait compter qu’on allait le nommer évêque; mais l’épiscopat étant devenu son rêve incessant, tyrannique, il devait travailler, travailler sans relâche, à aplanir les sentiers qui y mènent inévitablement. Pour atteindre un but si haut, il saurait employer toutes les ressources placées sous sa main : et la fortune de M. Thévenot, et ses relations nombreuses, et son grand train de maison; surtout il ne manquerait pas de tirer parti de l’étourderie spirituelle, charmante de la baronne, très-répandue dans le monde officiel, et fort capable, si on parvenait à faire qu’elle s’y entêtât, d’ensorceler le ministre des cultes et de lui arracher, quand le moment serait venu, quelque engagement décisif.

Si, comme l’a écrit saint Clément d’Alexandrie, Yhabitude de la chasteté endurcit le cœur} on peut dire que l’habitude de l’ambition le dessèche, et nous ne serions point parvenus à faire connaître le caractère de Rufin Capdepont si le lecteur avait suspecté le moins du monde la nature de ses relations avec madame Thévenot. Ce pré-

tre au visage austère, à la parole brève, au geste impérieux, fût malvenu sur le terrain de la galanterie; il n’avait rien, absolument rien de commun avec les abbés musqués, fripons, libertins du siècle dernier*

Du reste, pourquoi ne point déclarer tout de suite que Capdepont possédait à un degré trèshaut le sentiment de ses devoirs, qu’il était pieux, fidèle à toutes ses pratiques religieuses et capable de la plus rigide probité. Né dans les dernières couches sociales et, supplice atroce ! tourmenté par un génie supérieur, il aspirait à émerger audessus de la bourbe natale, à envahir l’épiscopat; mais le caractère ecclésiastique était resté entier chez lui, et nulle considération ne l’eût décidé à y porter atteinte. Il respectait la baronne Thévenot, il l’honorait; seulement cette femme pouvait devenir un élément de succès pour la réalisation de son entreprise, et, emporté par la violence de son idée fixe, il l’employait, aveuglément. L’ardeur de sa passion ne lui permettait ni de mesurer ni de sentir ce qu’il y avait de peu délicat en tout ceci , elle le rendait incompréhensiblement simple. Ce n’était pas de l audace, encore moins de la corruption, c’était de la nai veté.

Jadis, on recevait une fois par mois chez le baron Thévenot; aujourd’hui, Capdepont exigea

qu’on donnât à dîner toutes les semaines, et, chaque mardi, les portes de l’hôtel de la rue de Lille furent ouvertes aux invités.

Grande fut la surprise des pairs, des députés, des hauts fonctionnaires habitués de la maison, de voir peu à peu s’y infiltrer, comme à pas de loup, l’élément ecclésiastique. D’abord on ne vit qu’un rabat à table, le grand rabat de soie de l’abbé Capdepont; puis on en vit deux, puis trois, puis quatre... Enfin, un soir, comme la conversation s’échauffait entre quelques voltairiens endurcis e/ le hautain précepteur d’Edmond, lequel s’efforçait d’être tout à tous, l’huissier annonça soudainement Monseigneur l’archevêque de Paris.

« Ah çà ! mais Thévenot va donc à confesse ) » ricanèrent quelques hommes chauves qui décampèrent vivement.

Le député de Lormières, un peu confus, un peu penaud, allait peut-être s’en prendre à Capdepont et lui reprocher de le compromettre, quand il se sentit saisir la main.

« A la bonne heure, baron, lui dit le malin Æarquîs de Boissy, vous accueillez le clergé qu’on voit de si mauvais œil au Château; voilà du coulage! »

Puis, se penchant vers une jolie femme :

« Adieu, chère amie, ajouta-t-il, je reviendrai quand je voudrai me convertir. »

Et, à son tour il s’esquiva.

Le ai décembre 1847, ^aron Thévenot, qui n’avait jamais abordé la tribune, en gravit tout à coup les degrés. On le devine, ce fut un ébahissement général.

« Où fen vas-tu comme ça, mon petiot? » lui demanda le président Dupin, qui le connaissait depuis 1830 et avait même paru quelquefois à ses mardis.

Le député de Lormières, sans s’émouvoir, commença un long discours sur les Retraites ecclésiastiques.

« Assez ! assez ! » criait la Chambre.

M. Thévenot poursuivit. Puis, ayant prononcé la dernière phrase de son sermon, laquelle était un texte tiré de saint Augustin, il descendit fièrement.

t Mais c’est une vraie capucinade, cela ! s’écria le maréchal Soult.

— Pardon, vous n’y êtes pas, riposta Dupin aîné, c’est une cap...deponade. •

On rit, et les petits journaux s’amusèrent pendant huit jours.

Cependant l’abbé Capdepont en arrivait à ses fins. Le 31 décembre, quelques jours après l’interminable harangue qu’il avait imposée au trop docile Thévenot, il apprit par M. Jérôme Bonnardot, lequel le tenait du ministre des cultes, que son nom venait d’être inscrit sur la liste des candidats à l’épiscopat.

RUFIN CAPDEPONI.

Quelle joie !...

Malheureusement on parlait des banquets réformistes, et Thorizon politique allait de plus en plus se rembrunissant.

La révolution de Février éclata.

L’effarement fut grand à l’hôtel de la rue de Lille. Le baron Thévenot, à qui la peur donnait du courage, malgré les protestations de sa femme, fit faire les malles en toute hâte, et l’on partit pour Lormières.

Rufin Capdepont était grave: les événements qui le surprenaient en pleine ascension vers son but et menaçaient de lui briser les ailes l’avaient jeté dans une »orte de consternation... Il revint néanmoins de sa stupeur, et l’on habitait depuis quinze jours à peine le Midi, qu’il s’était reconquis lui-mème tout entier, avec sa même ambition et sa même énergie pour la réaliser.

A cette heure troublée, un seul bruit dominait le département: celui de l’élection d’une Assemblée constituante. Capdepont stimula le pauvre baron Thévenot, tout meurtri encore de sa chute profonde, et lui montra comme un devoir de se mettre en avant. Monseigneur Grandin devant adresser, pour recommander sa candidature, une circulaire aux desservants du diocèse, le succès était infaillible.

Hélas! il arriva juste le contraire de ce qu’avait prévu l’infatigable abbé : les électeurs, jugean

M. Thévenot trop engagé dans le parti catholique, lui infligèrent le plus humiliant des échecs : quand il lui eût fallu quarante mille voix au moins, il en obtint à peine trois mille cinq cents.

Rufin Capdepont fit des réflexions sérieuses. Évidemment, le vaisseau sur lequel il s était embarqué corps et biens faisait eau de toutes parts, il ne l’aborderait jamais à r épiscopat. Son intérêt voulait, — peut-être l'intérêt du ciel l’exigeait-il aussi, — qu'il quittât la famille Thévenot avant son complet naufrage. Qui sait, d’ailleurs, s'il ne serait pas d'une merveilleuse adresse, quand les républicains reprochaient à l’ancien député de Lormières d'avoir livré son fils aux mains d'un prêtre, de placer Edmond dans un lycée > Cet homme, habile et tenace dans ses visées, persuada ce qu'il voulut au malheureux Thévenot, écrasé autant par sa dernière déconvenue électorale que par la découverte des brèches faites à sa fortune par les prodigalités de Paris, et le départ d'Edmond pour le lycée de Toulouse fut décidé incontinent.

Le lendemain de l'éloignement de son élève, l'abbé Capdepont quitta la belle maison Thévenot, située au bord de l’Arbouse, non loin du Quartier des Papeteries, et alla s'enfermer au grand séminaire, où, par une faveur spéciale, Monseigneur Grandin lui avait permis de faire une retraite de quelques jours.

RUFIN CAPDEPONT

Ce prêtre, dont la vie n’avait été jusqu’alors qu’une longue lièvre, avait besoin de se recueillir. Le moment pour lui n’avait jamais été plus solennel. De la décision qu’il allait prendre dépendrait tout son avenir.

Rencontrant son ancien condisciple , l’abbé Mical, lequel occupait, au grand séminaire, L chaire de théologie morale, il s’ouvrit à lui de ses plus intimes desseins, demandant un conseil, à cette heure de suprême angoisse. Quant à lui, il penchait pour un retour immédiat à Paris. Il renouerait avec toutes ses relations, verrait M. Jérôme Bonnardot, toujours disposé aie servir, quelques anciens pairs devenus représentants du peuple; enfin, il prendrait ses grades à la Faculté de Théologie et conquerrait le titre de professeur. La Sorbonne, sous tous les régimes, n’avait-elle pas été comme une pépinière d'évêques?

L’ironique Mical hocha la tête avec des airs d’incrédulité, et pressa son ami de ne point quitter LormLres.

< Lt que faire ici? demanda Capdepont.

— Ici! ce que tu voudras. Tu seras Supérieur du grand séminaire en même temps que professeur d histoire ecclésiastique, si cela te plaît.

— Il me semble que ces deux places sont occupées.

— Oui; mais le vieux Gaudron, perclus d’infirmités, demande chaque jour au’on le remplace.

— Et mon évêché?

— Parbleu ! tu seras évêque de Lormières.

— Alors, tu as un moyen de débarrasser le diocèse...

— De Monseigneur Grandin?... Mon cher, il a une phthisie laryngée, c’est mon frère, le docteur Mical, qui me l’a dit. Ce mal fait souffrir longtemps, mais il vous entraîne. Tu pourras en causer discrètement avec mon frère...

— Je reste, s’écria Capdepont serrant la main à son ami, je reste! »

Une fois Supérieur du grand séminaire, J’abbè Rufin Capdepont fut, dans le diocèse de Lormières, ce qu’il avait été dans le ménage Thévenot : il lui fallut tout envahir. Dominant l’évêque, lequel s'était calfeutré dans son palais et n’en sortait plus, il s’occupa des moindres détails de l’administration, et ne négligea aucune occasion de faire sentir son autorité de Vicaire-Général , car il avait aussi arraché ce titre à la faiblesse de Monseigneur Grandin. Jugeant qu’il était bon, pour la réussite de ses projets ultérieurs, de connaître tous les desservants, il invita le prélat malade à se chauffer tranquillement, et manda de Paris, pour administrer la Confirmation, un évêque in parti bus de ses amis, l’évêque de Jéricho, avec lequel il parcourut le diocèse à petites journées, depuis le chef-lieu du département jusqu’au plus misérable hameau.

RUFIN CAPDEPONT

« Messieurs, répétait partout Monseigneur de Jéricho montrant Capdepont, voici votre évêque futur. •

Enfin, vers le mois de juillet 1855, Monseigneur Granain se décida à mourir.

Rufin Capdepont vola à Paris et chauffa tout son monde à blanc. Il vit l'archevêque, le ministre,, quelques sénateurs, une douzaine de députés , il trouva même le moyen de se faire présenter à l'Impératrice, qui daigna l'accueillir avec la plus grande distinction.

Cependant, à V Hôtel du bon La Fontaine , rue de Grenelle, où il était descendu, aucune nouvelle n'arrivait.

Enfin, un soir, M. Jérôme Bonnardot parut.

t Hé bienr> lui demanda Capdepont, dévoré par une cuisante anxiété.

— Mon cher ami, lui répondit M. Bonnardot, lequel, malgré la chute de son cousin, ministre du roi Louis-Philippe, avait conservé de norcN breuses relations aux bureaux des cultes, le général comte de Roquebrun, sénateur, est allé à Compiègne et a enlevé la nomination de son frère, l'abbé Armand de Roquebrun, chanoine d'Arras. »

Capdepont, atterré, restait sans voix.

«... Du reste, l’abbé de Roquebrun n’était pas un candidat nouveau, paraît-il : dès 1843, car" dinal de La Tour d’Auvergne l’avait désigné au roi, et la très-pieuse reine Marie -Amélie l'avait

recommandé chaudement... Voyons, du courage... Rentrez à Lormières ; la situation honorable que vous y occupez vous porte tout naturellement... Et puis, vous êtes jeune encore...

— Jeune ! j'ai quarante et un ans, monsieur.

— Eh bien! Monseigneur de Roquebrun en a soixante.

— Monseigneur de Roquebrun, dites-vous?

s'écria Capdepont avec une rage sombre .. Tenez, se me parlez pas de cet homme, je le hais ! »

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