‹ L'abbé TigraneChapitre 2 sur 21 · L’OFFICIALITÉ DIOCÉSAINE · texte numérisé non relu

L’OFFICIALITÉ DIOCÉSAINE

N découvrant que toutes ses amabilités, ses prévenances à l'adresse de l'abbé Capdepont étaient en pure perte, Monseigneur de Roquebrun avait éprouvé un profond chagrin. Évidemment, c'était un ennemi irréconciliable qui se dressait devant lui, et il était de sa dignité de ne plus tenter un pas en avant. Ce qui l'affligeait surtout, c'était de voir son grand séminaire aux mains d’un homme dont les doctrines, à ses yeux, n'étaient rien moins qu'orthodoxes.

Rufin Capdepont, en effet, avait suivi le mouvement qui, dès les premières années de l'Empire, entraîna toute une partie du clergé vers les théories gallicanes. Peut-être ces prêtres, revendicateurs

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acharnés des libertés de l'Église de France, maintenues par le Premier Consul dans les célèbres articles organiques du Concordat, n'étaient-ils ni les plus honnêtes ni les plus purs ; mais, sans aucun doute, ils étaient les plus remuants, et Capdepont ne pouvait manquer de faire bande avec eux.

Monseigneur de Roquebrun entrait en de grandes colères, révolté qu’on eût choisi l'heure où les événements accablaient le Souverain Pontife pour essayer de porter atteinte à son autorité.

« C'est une lâcheté! c’est une lâcheté! * répétait-il souvent à son secrétaire Ternisien.

L'évêque de Lormières souffrait donc cruellement. Mais comment se débarrasserait-il de l’abbé Capdepont, lui qui, dès les commencements de son épiscopat, ébloui par le savoir du Supérieur du grand séminaire, édifié par sa piété austère, l'avait tant vanté, à Rome comme à Paris? Ah! pourquoi son cœur, encore une fois, avait-il marché plus vite que son esprit !

Il est certain qu'il répugnait beaucoup à ce vieillard d'avoir à se déjuger. S'il retirait Capdepont du grand séminaire pour lui confier un poste moins important, il s’exposait à ce que ce chanoine farouche lui jetât un refus à la face et partît incontinent pour Paris. Alors, que ne pouvait -il pas arriver? Qui sait si cet homme, égaré par la haine, ne déchaînerait pas tous ses partisans contre son ennemi? Qui n'était-il pas capable de

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convaincre, doué d'une immense habileté, d'une éloquence fougueuse et entraînante }

Certes, s’il se fût agi de lui seul, Monseigneur de Roquebrun sentait bien qu'il était de taille à engager la lutte. Mais à quoi bon affliger le Saint-Père, si malheureux, en provoquant dans l'Église un nouveau scandale ) L'évêque de Lormières se souvint de l’évêque de Pamiers, arraché presque de son siège par les gendarmes, à la suite des intrigues de son clergé, et se résigna à supporter Capdepont comme un châtiment de ses péchés.

Mais les situations fausses n'engendrent qu’une fausse sécurité, et, malgré le dessein très-ferme de Monseigneur de Roquebrun d’éviter le Supérieur du grand séminaire, l’évêque et le chanoine ne tardèrent pas à se rencontrer de nouveau face à face. Ces deux hommes avaient besoin de se heurter.

Il faut dire, du reste, que Rufin Capdepont mettait nous ne savons quelle rage à courir au-devant de son ennemi. L’évêque, pour la cérémonie la plus insignifiante, ne paraissait pas dans une chapelle soit des Dominicains, soit des Lazaristes, que Capdepont, qui pourtant détestait les Réguliers et n'en faisait pas mystère, ne se trouvât là, le harcelant de son regard haineux, l’invitant par toute son attitude provocatrice à lui livrer bataille sans marchander. Tigrane se tenait aux aguets, toujours prêt à s’élancer sur sa proie.

Cette fureur dans la persécution venait, chez le rude montagnard de Harros, du long martyre de son ambition. — « Pour être bon dans la souffrance , il faut être plus qu’un homme, » a écrit Lamennais. — En vain, depuis dix ans, toutes les fois qu’un évêché était devenu vacant, Capdepont avait-il fait le voyage de Paris; en vain, pour qu’il ne pût être élevé aucun doute sur ses opinions à l’endroit du pouvoir civil, avait-il réédité, avec une préface très-explicite, la fameuse Déclaration de Bossuet à l’Assemblée du Clergé en 1682; en vain, tout dernièrement encore, avait-il porté sa tète aux Tuileries, afin de faire tâter au célèbre professeur de la Sorbonne, chargé tout spécialement d’un cours de phrénologie cléricale, l’énorme bosse gallicane qui lui avait poussé sur le front; on pourvoyait aux évêchés et on l’oubliait à Lormières. Prétendait-on ne jamais arriver à lui? A la fin, il se lassait d’attendre.

Dans son désespoir, Rufin Capdepont, dont le tempérament débordait sans digue, s’en prenait à tout ce qui vivait, respirait autour de lui, à l’abbé Mical, qu’il molestait sans cesse, qufil battait, — un jour, il lui asséna un coup de poing qui le laissa étourdi pendant plus d’un quart d’heure, — surtout à Monseigneur de Roquebrun, qui lui avait volé son bien : la mitre, la crosse et l’anneau. L’Impératrice ne lui avait-elle pas dit, en novembre 1855, à Compiègne : « Vous le serez! »

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