‹ L'abbé TigraneChapitre 16 sur 21 · X VL · texte numérisé non relu

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LA LEVÉE DU CORPS

És cinq heures, au moment où le soleil, dans une gloire de grands nuages rouges, se penchait vers les Hautes-Corbières, dont les crêtes aiguës resplendirent, tous les clochers de la ville se réveillèrent en sursaut. Au gros bourdon de Saint-Irénée, qui préluda gravement, répondirent une à une les cloches des diverses paroisses, et peu à peu les clochettes des communautés, tintant comme des grelots dans ce concert de bronze, d'un caractère grandiose et solennel.

Lormières, noyé dans les rayons du couchant, était plein de grondements superbes, dont les montagnes voisines, de minute en minute, se renvoyaient l'écho prolongé. Parfois le fracas était

LA LEVEE DU COUPS

tel, qu’on eût cru démêler les éclats du tonnerre au milieu des volées des cloches, lancées à toutes cordes et à tous battants.

Du reste, la chaleur était encore excessive, et des masses brunes énormes, semblables à de lourdes chaînes de granit, montaient de l’Orient obscurci, et, se pressant les unes contre les autres, occupaient lentement, pesamment les vastes campagnes du ciel.

Le défilé vers la cathédrale ne commença que vers six heures.

Les Capucins, leur Provincial en tête, sortirent les premiers de leur couvent; puis vinrent les Barnabites, puis les Dominicains, puis les Maristes, puis les Jésuites du collège de Saint-Stanislas Kotska. Chacun de ces prêtres tenait un cierge allumé à la main.

Les communautés de femmes eurent leur tour aussi, et les costumes les plus variés bariolèrent

les rues.

Mais le spectacle devint tout à fait original lorsque les paroisses de la ville, avec les drap'eaux multicolores des corporations laïques, des croix grandes comme des arbres, des bannières hissées au bout de longs bâtons de couleur, se répandirent de toutes parts. Les Religieux, les Religieuses des divers ordres, silencieux, avaient glissé comme des ombres ; à peine si on avoit ouï le murmure

l'a b b ë tigrane.

de leurs prières. Ah! c’était bien autre chose maintenant! On jasait, on riait, on s'interpellait à haute voix. Dans tout le Midi, la religion est un spectacle.

« Hé! dites donc, monsieur Fourfigou, criait le Prieur des pénitents bleus 3 confrérie recrutée parmi les agriculteurs et les ouvriers, au Prieur des pénitents blancs } confrérie rivale où n'étaient admis que les bourgeois et les artisans aisés, hé! dites donc, monsieur Fourfigou, on va racontant que vous vous êtes fait faire un sac en soie blanche. Quand le mettrez-vous, ce sac magnifique, que nous vous voyons un peu?

— Et toi, Chambournac, quand mettras-tu un crêpe aux bras de tes hommes? Crois-tu, par hasard, que nous allons déboucher des bouteilles sur le gazon, à l'ermitage de Notre-Dame-des- Sept-Sabres? Ce n'est pas une procession ceci, c'est un enterrement... »

Cette foule bruyante-, où se montraient par-ci par-là quelques dévotes recueillies et gémissantes, arriva enfin par masses compactes et par toutes les voies ensemble devant le porche de Saint-Irénée.

« Dieu me damne! laissez-moi passer, où le bon Dieu va tomber par terre ! » s'écria le portecroix des pénitents bleus 3 n'en pouvant plus sous son crucifix géant.

En cinq minutes, la vaste basilique fut inondée, du portail à la balustrade du maître-autel.

LA LEVÉE DU CORPS

Le clergé, parmi lequel se trouvaient confondus les abbés Lavernède et Ternisien, étant parvenu à se dégager du milieu de la multitude bruissante se dirigea vers la sacristie pour y rejoindre l'Offi ciant, auquel il devait faire cortège.

L'abbé Capdepont, comme s'il avait quelque intérêt caché à retarder la cérémonie, n'avait encore revêtu ni rochet ni chappe. Debout sur le haut marchepied du vestiaire, il s'entretenait avec l'abbé Mical et quelques chanoines. La conversation paraissait fort animée.

— Il s'agit de moi probablement, pensa Lavernède.

Il n'en douta plus, lorsque Rufin Capdepont, se retournant, le regarda : la colère dont son âme était pleine s’échappait de ses veux en étincelles sinistres.

L'abbé Ternisien, toujours aux aguets, s'avança :

« Monsieur le Vicaire-Général capitulaire, ditil, M. le général de Roquebrun vient d’entrer dans la cathédrale; s'il vous était agréable de donner le signal du départ... »

Capdepont ne répondit pas. Mical lui présenta le rochet, l'étole, puis la chappe noire. Il endossa le tout en maugréant.

« Allez, messieurs! » cria Mical.

L'abbé Capdepont parut dans la nef de Saint-» îrénée environné d'un clergé nombreux. Sa Ion gue figure osseuse et jaune avait pris tout à coup

un caractère de calme et de sérénité surprenant. Il leva la main par un geste d’une majesté superbe, et Ton partit.

On s’arrêta à la gare juste te temps de déposer le cercueil sur le corbillard, décoré d’amples draperies noires que rehaussaient des écussons aux armes du défunt. Le ciel menaçant, après cette journée torride, s’obscurcissait toujours davantage, et maintenant, dans le silence des cloches, on discernait, à ne pouvoir s’y méprendre, les grondements sourds du tonnerre dans le lointain. Le bruit venait, non des Corbières, mais du fond des masses pyrénéennes, dont les pitons, de temps à autre, s’allumaient comme des phares.

Du reste, il faut le reconnaître, Rufin Capdepont, à qui des circonstances fatales imposaient cette cérémonie, avait hâte d’en voir la fin, et ce n’était point la perspective d’un orage qui lui faisait presser le pas. Placé le dernier, à l’extrémité du cortège, il allait à grandes enjambées, grave et morne, ses yeux profonds et clairs attachés sur le corbillard, que, dans sa marche à travers les rues, les femmes, les vieillards, les enfants couvraient de fleurs à l’envi. Chaque couronne nouvelle, tombant sur le cercueil, remuaitdans Pâme vaseuse du Vicaire-Général capitulaire mille ferments de colère et de vengeance. A tout instant, ce mot unique s’échappait de ses lèvres blémies :

LA LEVEE DU CORPS

« Marchez! marchez! »

Enfin son supplice touchait au terme : après des détours qui lui avaient paru interminables, on était arrivé sur la place de la cathédrale.

« Silence! » cria-t-il.

Le chant du De profundis, psalmodié depuis la gare, cessa.

Rufin Capdepont, pressé par l'abbé Mical qui lui ht un signe, escalada vivement le large perron de l’évèché. Du haut de cette tribune, en quelques paroles habiles, il remercia la population de Lormières de l’attachement qu’elle avait toujours gardé à ses évêques, puis l'invita aux funérailles de Monseigneur de Roquebrunpour le lendemain.

« Mais, monsieur, ces funérailles ne peuvent avoir lieu demain, intervint Lavernède.

» — Et pourquoi donc, s’il vous plaît ^

— Veuillez réfléchir, monsieur le Vicaire- Général capitulaire, répondit l’abbé Ternisien, qu'aucun travail n’a encore été entrepris dans les caveaux de Saint-Irénée. Il faudra bien un ou deux jours à l’architecte...

— J’ai dit! » répliqua l’inflexible Capdepont.

Tout d’un coup, la nuit se fit complète. Un nuage énorme, détaché comme un bloc dei grandes chaînes de montagnes que nous avons vues surgir dans le bleu profond du firmament, venait de rouler jusque devant le soleil et en avait

intercepté les derniers rayons. La foule, épouvantée, croyant sentir déjà la pluie sur ses épaules, se dispersa dans toutes les directions.

Le général de Roquebrun lui-même s'éloigna, appuyé sur le bras du vicomte de Castagnerte.

Bientôt il ne resta plus sur la place de Saint- Irénée que des prêtres en habit de chœur.

On attendait dans une anxiété cruelle. Qu'attendait-on? On n'en savait rien. On devinait seulement, à l'attitude plus que sévère, presque tragique de l'abbé Capdepont, à l'air effaré de son fidèle acolyte Mical, que quelque événement se préparait.

Les abbés Ternisien et Lavernède, l'angoisse peinte sur les traits, s'étaient rapprochés furtivement du corbillard, et tenaient leurs quatre yeux fixés sur le cercueil de celui qu’ils avaient tant aimé. Craignaient- ils qu'on ne le leur enlevât? Toutes sortes d'idées folles traversaient leur esprit... Ils en étaient arrivés à se demander pourquoi leurs genoux ne pouvaient plus les soutenir...

Qu'allait-il se passer?

LE PAPE FORMOSE

ependant Rufin Capdepont, roide, immobile sur le perron de pierre de taille, leva le bras vers les employés des pompes funèbres.

« Descendez le cercueil et portez-le ici, » dit-il.

Les hommes obéirent.

Le peuple des ecclésiastiques, affolé de curiosité, envahit la cour de l'évêché, dont le précautionneux Mical referma la porte doucement.

Le cercueil avait été déposé sur le gravier; les abbés Ternisien etLavernède, entraînant quelques Religieux, entre autres le Provincial des Capucins, petit vieillard à barbe blanche, firent à Tévèque défunt comme une ceinture vivante. Je ne sais de quelles terreurs étranges ils étaient obsédés.

ii'ABBÉ TIGRANE.

* Avez-vous peur qu’on ne vous vole ce mort? • ricana Capdepont, écartant de sa large main cinq ou six Barnabites, qui s’étaient posés imprudemment devant lui.

Puis, d'un pas hautain, marchant autour du cercueil pour élargir le cercle trop étroit des Religieux :

« Il faut de la place pour les prêtres du diocèse, messieurs! * dit-il.

Quelques rayons de soleil, filtrant entre les blocs qui encombraient le ciel, vinrent expirer sur le drap mortuaire de Monseigneur de Roquebrun.

Huit heures sonnèrent à la grosse horloge de Saint-Irénée.

Le tonnerre se taisait.

« Messieurs, reprit le Vicaire-Général, se tournant vers le petit groupe des chanoines de la cathédrale, auxquels venait de se joindre leur doyen, le vieux Clamouse, on nous a ramené de Paris le cadavre de l'évêque Roquebrun, et on nous demande de l'inhumer dans les caveaux de notre basilique, réservés jusqu'ici à des saints...

— Depuis Monseigneur de la Guinaudie, le Chapitre ne refusa cet honneur à aucun des évêques morts à Lormières , interjeta vivement Lavernède.

— Il est possible, monsieur l'abbé, que vous ayez prochainement à rendre compte de votre conduite devant le tribunal de l'Officialité. En

LE PAPE FORMOSE

attendant, je vous invite à ne pas m’interrompre.

— Je vous interromprai toutes les fois qu'il vous plaira de faire parler votre haine, au lieu de faire parler la justice.

— Ma haine?

— Oui. En refusant au pontife étendu dans ce cercueil les caveaux de Saint-Irénée, vous pour» suivez une vengeance.

— Et quand cela serait! » s'écria Rufin Capdepont exaspéré par cette bravade, et comptant peut-être trop sur son prestige et sur son autorité.

Le Provincial des Capucins alla vers lui.

« Si cela était, monsieur le Vicaire-Général, lui dit-il d’une voix que l'âge rendait tremblante, si cela était, moi, vieillard de quatre-vingt-quatre ans, plus vieux que M. l'archiprètre Clamouse ici présent, je n’hésiterais pas à vous condamner. La vengeance, de la part d’un prêtre, est toujours odieuse, et, dans la circonstance qui nous a réunis, elle serait infâme.

— Vous ignorez, mon Père, que l'évêque Roq uebrun, en un jour de colère effroyable, me compara au Prince des Ténèbres, à Lucifer foudroyé par Dieu.

— N’aviez-vous pas, comme l'archange rebelle, fomenté quelque sédition?

— Il me semble, monsieur le Provincial...

— Notre divin Maître l’a dit : « Celui qui se sert de l’épée périra par l’épée... * — : Qui gladio ...

— Monsieur! »

Le vieux Religieux s’inclina et rentra dans le rang.

L'abbé Ternisien ne pouvait retenir ses larmes.

« Monseigneur était un saint, répétait-il égaré. Monseigneur était un saint!... Messieurs du Chapitre, je vous en prie... Monsieur Clamouse, vous qui connûtes Monseigneur de Roquebrun, qui reçûtes tant de gages de sa bonté. .. Vous tous messieurs les curés de Lormières... »

Un silenceglacéaccueillitcetteprière déchirante.

L’abbé Ternisien, courbé devant le clergé paroissial, se redressa. Il s’essuya les yeux précipitamment; puis, allant à Capdepont :

« Monsieur, lui dit-il, le corps de Monseigneur de Roquebrun ne peut rester plus longtemps sur les cailloux de cette cour. Permettez qu’on le dépose dans le salon de l’évêché. Je m’occuperai tout de suite de convertir cette ©ièce en chanelle ardente. »

On ne parut pas l’entendre.

Le malheureux jeune prêtre était fou de douleur. Tout à coup, par un mouvement de tendresse sublime, il se jeta sur le cercueil de son maître défunt, et, l’étreignant de ses deux bras, essaya de l’entraîner.

« Mon Dieu! mon Dieu! s’écria-t-il, faites un Tiiracle! »

LE PAPE FORMOSE

La masse, soulevée de terre, retomba avec un bruit sourd.

Les prêtres diocésains regardaient d'un air stupide, trop lâches pour intervenir.

L'abbé Lavernède et quelques Religieux maristes s'empressèrent pour aider V?bbé Ternisien. Mais Rufin Capdepont, les arrêtant d'un geste :

• Messieurs, dit-il, il ne faut pas songer à introduire ce cercueil dans l'évêché. M. de Roquebrun laisse de nombreuses dettes, et, pour la garantie de ses créanciers, j’ai dû exiger des magistrats compétents l’apposition des scellés sur toutes les portes de ce palais. L'ancien évêque de Lormières se montra toujours prodigue de l'argent d'autrui. N’avons-nous pas constaté dans la caisse des retraites ecclésiastiques un énorme déficit?...

— Monsieur, riposta l'abbé Ternisien, veuillez vous souvenir que Monseigneur de Roquebrun dépensa toute sa fortune, cinq cent mille francs environ, à la fondation d'un Hospice pour la vieillesse , qu’il a créé le Refuge des jeunes malades ; qu'il secourait, dans toute l'étendue du diocèse, plus de trois cents familles...

— ... Quant à la chapelle ardente dont vous parliez, il ne saurait en être sérieusement question. Conviendrait-il, en effet, d'exposer à la vue des fidèles une face que l’apoplexie a faite hideuse. * Un évêque doit prêcher même après sa mort , » a dit saint Grégoire le Grand. Or, je vous le

demande à tous, que pourraient prêcher au peuple les traits bouleversés de l’évêque Roquebrun. sinon la violence, la colère, toutes les mauvaises passions dont son âme était remplie?

— Vous mentez, monsieur! vous mentez! i s’écria l’abbé Ternisien que l’indignation transportait.

Il se pencha sur le cercueil, fit glisser vivement les six crochets qui en retenaient le couvercle et l’ouvrit.

Les prêtres, saisis à la vue de leur évêque, reculèrent épouvantés.

L’abbé Capdepont lui-même battit en retraite de quelques pas.

Monseigneur de Roquebrun, couché sur un lit de satin lamé d’argent et relevé d’agréments violets, semblait dormir. Son visage calme et reposé respirait une douceur angélique. Ses joues, légèrement boursouflées, étaient lisses et affectaient le ton mat, un peu jauni de l’ivoire. Il était coiffé de la mitre blanche, et son bras droit, doucement ramené, s’allongeait le long de la crosse d’or, déposée à ses côtés. Sa croix pectorale descendait sur une chasuble immaculée. Les crépines éclatantes d’une riche étole lui retombaient sur les pieds, dont les pointes, redressées au milieu des plis de l’aube, laissaient paraître deux petites mules de soie ourlées d’un -liséré noir.

Le spectacle était à la fois grandiose et touchant.

LE PAPE F O RM O SE

JJM

* N’ayez pas peur, messieurs, articula l’abbé Layernède avec une mordante ironie, il est mort, il est bien mort. •

Les ecclésiastiques, comme hébétés, s’approchèrent et regardèrent avidement.

Le Vicaire-Général ne bougeait plus. La tête droite et hère, un sourire sardonique et amer sur les lèvres, il promenait ses yeux ardents à travers l'assistance, et les arrêtait tantôt sur la face blême de l’évêque, tantôt sur les chanoines du Chapitre cathédral chuchotant entre eux, et au milieu desquels se démenait beaucoup le pléthorique abbé Turlot.

Pourtant Mical sembicm préoccupé, les rides de son front trahissaient les plus graves soucis. Tout à coup, allongeant son museau effilé, il glissa quelques mots à voix basse dans l’oreille de Rufin Capdepont. Celui-ci, perdu en ses noires pensées, revint au sentiment de la situation.

« Messieurs les chanoines, dit-il, en ma qualité de Vicaire-Général capitulaire, j’aurais pu trancher la question qui nous occupe, et faire, dès demain, inhumer le corps de l’évêque défunt dans le cimetière de la ville. Mais j’ai cru devoir vous consulter, avant de prendre une détermination de cette importance. Vous tous, comme moi, pendant dix ans, vous avez pu juger M. de Roquebrun à l’œuvre, et vous savez si son épiscopat orageux, si

fatal à ce diocèse et à l’Eglise, mérite 1 honneur

qu’on nous presse de lui décerner. Souvenez-vous, mes chers confrères...

— Souvenez-vous, messieurs, interrompit Lavernède, que, lorsque Monseigneur de Roquebrun arriva à Lormières, notre ville manquait absolument d'établissements hospitaliers, et que, grâce à sa charité inépuisable , elle en possède trois aujourd’hui...

— Souvenez-vous, poursuivit Capdepont, dont la colère enflait la voix...

— Souvenez-vous, interrompit encore l'intrépide aumônier des prisons, que, par les soin* de Monseigneur de Roquebrun, deux cents soeurs de charité, réparties à travers nos montagnes, soignent les malades, instruisent les enfants, élèvent les orphelins...

— Monsieur l’abbé Lavernède, je suis votre supérieur hiérarchique. Encore une fois, je vous intime l’ordre de vous taire. Songez que j’ai le N droit de vous infliger des censures, et que, si cela me plaît, je puis aller jusqu'à la suspense et même jusqu'à l'interdit.

— M'interdire!... On me connaît dans Lormières, dans tout le diocèse, monsieur; et je vous mets au défi de porter la moindre atteinte à mon caractère sacerdotal.

— » Prenez garde!

— Je ne tremble pas, je ne tremblerai jamais devant vous!

LE PAPE FORMOSE

— Je vous somme d’avoir à comparaître, demain, devant le tribunal de TOfficialité.

— J’y comparaîtrai, et cjue Dieu ait pitié de vous et de moi ! »

Un long murmure de désapprobation s’éleva du milieu du clergé paroissial.

« Monsieur Lavernède, intervint M. Clamouse, le Chapitre blâme la violence avec laquelle vous venez de parler à l’un de ses membres. Il vous invite au calme et à la modération.

— Et moi, j’invite tout le monde ici, même vous, monsieur l’Archiprêtre, au respect sacré de la mort. »

Quelques Religieux et quelques rares prêtres séculiers, scandalisés sans doute, se détachèrent des divers groupes et firent mine de se retirer.

« Une minute encore, messieurs, » dit Rufin Capdepont, les arrêtant.

Puis, reprenant son attitude altière :

« Le cercueil de cet évêque ouvert devant nous, articula-t-il d’une voix solennelle, me rappelle un des faits les plus sinistres de notre histoire ecclésiastique. Ce fait, véritablement épouvantable, est celui du pape Formose déterré par les ordres d’Étienne VI et cité devant un concile. Étienne accusait Formose d’avoir usurpé le Souverain Pontificat, et le concile fut de son avis, car on~ trancha la tête à ce cadavre, on lui coupa le doigt

gui avait retenu l’anneau pastoral, après quoi on le précipita dans le Tibre... Moi qui sais par quelles intrigues mondaines l’abbé de Roquebrun, chanoine d’Arras, en arriva à envahir l’épiscopat, n’ai-je pas le droit de m’ériger en justicier, et, quand on ose m’inviter à déposer sa dépouille dans les caveaux de la cathédrale, de la rejeter à la fosse commune? Cet homme n’a-t-il pas mérité cette flétrissure?

— Non, non! s’écria l’abbé Ternisien... Messieurs du Chapitre, on vous trompe, on vous égare... Je vous jure...

— Si vous tentez d’enlever ce cercueil pour le porter au cimetière de la ville, dit Lavernède se plantant devant Capdepont, nous vous l’arracherons des mains, et nous irons l’inhumer, nous autres, dans les caveaux de Saint-Irénée.

— Qui, vous autres? demanda le Vicaire- Général avec un dédain effronté.

' — Moi, M. l’abbé Ternisien, ces Religieux,

tous les prêtres du diocèse qui n’ont pas encore subi votre joug.

— La belle armée, pour résister à mon autorité légitime !

— Vous parlez d’une armée? Prenez garde! le peuple de Lormières n’a pas encore oublié Monseigneur de Roquebrun.

— Le peuple de Lormières?

— Il vous hait, et il ne faudrait qu’une parole

LE PAPE FORMOSE

tombée de la bouche de M. l’abbé Ternisien pour vous faire écharper à l'instant.

— Une émeute!

— N éclata- t-il pas une émeute, le jour où

Etienne VI précipita le pape Formose dans le Tibre? Puisqu’il vous a plu de nous rappeler les fureurs d'un siècle barbare, .vous eussiez dû pousser plus avant votre récit, et ne point négliger de nous dire que le peuple de Rome, exaspéré par les cruautés d’Etienne, se souleva contre ce Pontife indigne, se saisit de lui, le jeta dans un cachot, et l’y étrangla sans pitié.

— C’est horrible ! horrible ! » murmura le Provincial des Capucins.

Capdepont ne répondit pas. Fasciné depuis un instant par le spectacle véritablement splendide de l’évêque endormi dans toute la pompe de ses ornements pontificaux, tandis que Lavernède parlait, il s’était rapproché doucement du cercueil pour voir les choses de plus près... Mon Dieu! que c’était beau, la mitre! Il la considéra longtemps, les paupières effroyablement dilatées... Et la crosse, quel éclat! Comme il s’appuierait bien sur ce long bâton recourbé ! Comme ce bâton accompagnerait bien son allure grave, digne, magistrale!... La grosse amétyste enchâssée dans For massif de l’anneau pastoral l’éblouit. Il tomba en arrêt. Ah! porter cet anneau lumineux à son

gui avait retenu l’anneau pastoral, après quoi on le précipita dans le Tibre. . . Moi qui sais par quelles intrigues mondaines l’abbé de Roquebrun, chanoine d’Arras, en arriva à envahir l’épiscopat, n’ai-je pas le droit de m’ériger en justicier, et, quand on ose m’inviter à déposer sa dépouille dans les caveaux de la cathédrale, de la rejeter à la fosse commune ? Cet homme n’a-t-il pas mérité cette flétrissure?

— Non, non! s’écria l’abbé Ternisien... Messieurs du Chapitre, on vous trompe, on vous égare... Je vous jure...

— Si vous tentez d’enlever ce cercueil pour le porter au cimetière de la ville, dit Lavernède se plantant devant Capdepont, nous vous l’arracherons des mains, et nous irons l’inhumer, nous autres, dans les caveaux de Saint-Irénée,

— Qui, vous autres? demanda le Vicaire- Général avec un dédain effronté.

— Moi, M. l’abbé Ternisien, ces Religieux, tous les prêtres du diocèse qui n’ont pas encore subi votre joug.

— La belle armée, pour résister à mon autorité légitime !

— Vous parlez d’une armée? Prenez garde! le peuple de Lormières n’a pas encore oublié Monseigneur de Roquebrun.

— Le peuple de Lormières?

— Il vous hait, et il ne faudrait qu’une parole

LE PAPE FORMOSE

tombée de la bouche de M. l’abbé Ternisien pour vous faire écharper à l’instant.

— Une émeute!

— N eclata-t-il pas une émeute, le jour où Étienne VI précipita le pape Formose dans le Tibre? Puisqu’il vous a plu de nous rappeler les fureurs d’un siècle barbare, .vous eussiez dû pousser plus avant votre récit, et ne point négliger de nous dire que le peuple de Rome, exaspéré par les cruautés d’Étienne, se souleva contre ce Pontife indigne, se saisit de lui, le jeta dans un cachot, et l’y étrangla sans pitié.

— C’est horrible! horrible! » murmura le Provincial des Capucins.

Capdepont ne répondit pas. Fasciné depuis un instant par le spectacle véritablement splendide de l’évêque endormi dans toute la pompe de ses ornements pontificaux, tandis que Lavernède parlait, il s’était rapproché doucement du cercueil pour voir les choses de plus près... Mon Dieu! que c’était beau, la mitre! Il la considéra longtemps, les paupières effroyablement dilatées... Et la crosse, quel éclat! Comme il s’appuierait bien sur ce long bâton recourbé ! Comme ce bâton accompagnerait bien son allure grave, digne, magistrale!... La grosse amétyste enchâssée dans For massi f de l’anneau pastoral l’éblouit. Il tomba en arrêt. Ah! porter cet anneau lumineux à son

igtf

doigt!... Il n'y tint plus, et, par un mouvement brusque, dégageant son bras droit des plis lourds de la chappe noire, il tendit sa main brûlante, âpre comme la serre du vautour, et la jeta sur la main glacée du défunt.

* Ciel! d s'écria l'abbé Termsiei».

Et, s'élançant, il repoussa vigoureusement Capdepont. Ce mouton avait eu la force du taureau.

« Eh bien! eh bien! balbutia le Vicaire-Général avec un calme effroyable, qu'y a-t-il ?

— Il y a, malheureux, il y a que vous venez de commettre le plus exécrable des forfaits, un sacrilège! riposta l'abbé Lavernède se ruant vers lui et le menaçant de son bras levé.

— Moi? moi? > fit-il avec effarement.

Il était manifeste que Cnpdepont n'avait nullement conscience du crime qu'on lui reprochait. La passion, quand elle arrive à certaines profondeurs, crée des êtres totalement irresponsables. Capdepont, en proie à la monomanie ambitieuse, comme diraient les médecins aliénistes, avait eu une seconde de véritable folie.

Cependant la cour de l’évêché était en grand tumulte. L'abbé Mical, l'archiprêtre Clamouse, les membres du Chapitre, éperdus d'horreur, avaient entouré le Vicaire-Général et l'interpellaient tous à la fois.

• Emmenez-le, messieurs ! emmenez-le ! inter-

PAPE FO RM O SE

jeta au milieu du bruit le Provincial des Capucins. Ce n’est pas un prêtre, cet homme, c’est le Démon : j'ai vu briller dans ses yeux le feu de l’Enfer. * •

Rufin Capdepontse débattait encore, gesticulant et vociférant. Mical, M. Clamouse, les chanoines, auxquels se joignit la foule presque entière du clergé paroissial, eurent le dessus et l’entraînèrent

LES RÉGULIERS

ette scène atroce fut suivie d'un long moment de stupeur.

L'abbé Lavernède revint le premier de son saisissement. Il se pencha, et, tandis que l’abbé Ternisien demeurait encore immobile, paralysé par l'épouvante, il ramena doucement le couvercle du cercueil de Monseigneur de Roquebrun et le referma. Capdepont n'était-il pas capable d'échapper aux bras qui le retenaient et de reparaître tout à coup?

« Prions, messieurs!,» dit d'un accent navré le Provincial des Capucins.

Instantanément tous les genoux se plièrent.

L'abbé Lavernède, chez lequel un peu d'apaisement procuré par la prière ramena le souvenir

LES RÉGULIERS

vivant des choses qui venaient de s’accomplir sous ses yeux, se dressa soudain sur ses jarrets. Sans savoir pourquoi, tous les prêtres, l’imitant, se levèrent.

9 Messieurs, dit l’aumônier des prisons, il es t d’un grand intérêt pour l'Eglise qu’on soit informe en haut lieu de la conduite vraiment criminelle de M. Rufin Capdepont. Je cours prévenir M. le général de Roquebrun pour qu’il expédie, sur l’heure, une dépêche à Paris.

— Quoi! vous voulez instruire l’opinion laïque de ce qui vient de se passer ici ^ » demanda le Provincial des Capucins.

Le malheureux vieillard tremblait.

t 11 faut donner à cette affaire le plus de retentissement possible, répondit l’abbé Lavernède.

— Arrêtez, monsieur! En ce moment, vous parlez comme un prêtre qui aurait perdu l’esprit de sa vocation.

— Mais, mon révérend Père, si nous voulons empêcher la nomination de M. Capdepont comme évêque de Lormières, nous avons le devoir strict de le dénoncer au monde...

— Dieu a maudit le monde, et nous n’avons qu’un devoir strict envers lui, c’est de le sauver.

— Eh bien, non! s’écria l’énergique aumônier des prisons, écartant, pour se frayer un chemin vers la porte de la cour, le peuple des Religieux qui l’entourait. Non! non! malgré vous, je déli-

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vrerai l’Église de l'évêque dont elle est menacée, t

Il se dégagea brutalement.

Il prenait son élan, quand l’abbé Ternisien, lui saisissant les deux mains :

a Mon ami, lui dit-il d'une voix suppliante, restez avec nous. De grâce, pas un mot de tout ceci au général de Roquebrun. Êtes-vous sûr qu’à son âge la nouvelle de l’affront fait à son frère défunt, à toute sa famille, ne le tuerait pas?

— Vous voulez, alors, que cet affront lui soit infligé publiquement? Demain, à dix heures, Capdepont, qui aura fini par convaincre le Chapitre, refusera publiquement d’inhumer notre évêque dans les caveaux de Saint-Irénée.

— Il n’osera pas J murmura-t-on de toutes parts.

— Il n’osera pas! lui qui tout à l’heure, sous le couvert de l'histoire, nous invitait à juger Monseigneur de Roquebrun, à lui trancher la tête-, à l’amputer du poignet droit, et à précipiter dans l’Arbouse son cadavre déshonoré par ces infâmes mutilations !...

— Du calme, monsieur Lavernède, au nom de votre caractère, du calme ! interrompit le Prieur des Dominicains, personnage grave et respecté.

— Écoutez-moi tous. Nous reste-t-il des armes pour défendre notre évêque bien-aimé contre les attentats de Rufin Capdepont? Non. Sommes-noui résolus pourtant à faire respecter ce cadavre, taber-

LES REGULIERS

soi

nacle désert d’une âme si pure, faite de charité et d’amour? Oui, n’est-il pas vrai? Pourquoi donc, dans l’extrémité douloureuse où l’on nous réduit, hésiterions-nous à recourir au pouvoir civil, lequel, d’un seul mot, peut mettre tin au plus odieux scandale qui fut jamais ? Vous craignez que le coup ne soit trop rude pour le général de Roquebrun? Soit, il ne saura rien. Mais alors permettez-moi d’adresser à l’instant, sous ma responsabilité, une dépêche à Paris. Ce soir même, le ministre des cultes sera prévenu, et il aura tout le temps nécessaire d’imposer des ordres à Capdepont pour la cérémonie de demain.

— Sauf à le déterrer, quand les circonstances le

permettront, il vaudrait mieux pour l’Eglise que Monseigneur de Roquebrun fût inhumé dans le cimetière de cette ville, que d’informer le pouvoir laïque des malheureuses divisions qui éclatent ici, reprit le Prieur des Dominicains... Monsieur Lavernède, un prêtre n’est pas libre, il se doit avant tout au corps auquel l’Ordination le lia irrévocablement. M. Capdepont est coupable, très-coupable. Mais que gagnerons-nous à divulguer son crime?

— Nous y gagnerons d’avoir accompli cette chose supérieure, divine, qu’on appelle le devoir.

— Les laïques sont nos ennemis.

— Je ne connais d’autre ennemi que le mal.

— Le mal n’est pas parmi les prêtres, il est

parmi les hommes. La cléricature est l’arche sainte posée au-dessus des agitations du siècle ; nous devons la laisser sur les hauteurs où les mains de Dieu Font placée.

— Pourquoi m’interdire de renverser l’orgueil de Rufin Capdepont? s’écria Lavernède exaspéré. Dieu ne foudroya-t-il pas le plus beau de ses anges?

— Attendez alors que le bras de Dieu se montre dans la nue.

— Qu’il se montre donc, ce bras vengeur, qu’il se montre, et sauve l’Église en péril! »

Au même instant, un éclair rouge illumina la cour de l’évêché, éblouit les yeux, et le tonnerre détona formidablement. La vieille cathédrale de Lormières, dont tous les échos s’émurent, trembla sur ses bases de granit. Vingt prêtres, terrifiés, se précipitèrent à genoux; d’autres courbèrent la tète. Seul, le Prieur des Dominicains demeura droit et fixe à sa place. Le cierge qu'il tenait à la main éclairait de pâles reflets sa silhouette aux plis rigides et lourds. On eût dit quelqu'une des statues de Saint-Irénée descendue de sa niche soudainement.

« Monsieur Lavernède, Dieu que vous invoquiez, vous a entendu, » articula lentement le moine à la robe blanche.

Cela dit, à son tour, il se prosterna.

L’orage, dont, vers les cinq heures, nous avons

perçu les rugissements lointains, avait marché comme à pas de loup derrière les nuées épaisses, et menaçait maintenant de crever tout entier sur la ville. De tous les points de l’horizon, des masses monstrueuses, les unes d’un noir compacte, les autres transparentes par places et çà et là frangées d’argent, se détachaient sous les coups répétés de la foudre et s’acheminaient lourdement sur Lormières. Le rendez-vous était dans les immenses espaces dominant la haute tour de Saint-Irénée. Les nu âges -voyageurs s’arrêtaient là, s’entrechoquaient, se bousculaient, s’étageaient péniblement et formaient un ensemble redoutable de montagnes sourcilleuses, quelque chose comme cent Himalayas entassés dans les champs infinis du ciel.

A la gauche de ces amoncellements cyclopeens, où l’œil d’un poete eût pu voir les formidables remparts de la cité de Dieu, la lune avait conservé une petite place pour briller. De cet observatoire, qui allait de plus en plus se rétrécissant, quelques rayons tombaient sur les maisons de Lormières, d’où ne s’élevait pas le moindre bruit; d’autres glissaient sur les faces rugueuses ou polies des nuages, illuminant ici des gorges profondes, là d'effroyables précipices, plus loin faisant resplendir toute une armée aux casques d’acier, aux cuirasses étincelantes, aux glaives acérés et flamboyants.

Un nouvel éclair sillonna ces croupes mouvantes. Le paysage changea d’aspect. Plus d’armée splendide, plus de précipices aux pittoresques anfractuosités, plus de grottes aux stalactites éblouissantes. Ce ne fut désormais qu’un chaos, avec un trou béant au milieu. Dans ce gouffre noir, la lune avait disparu. La nuit se fit horrible. Soudain, des gouttes d’eau, larges et rondes comme de gros sous, s’aplatirent sur les mains de nos prêtres, dans la cour de l’évêché.

Sans prononcer une parole, le Provincial des Capucins, dont l’eau venait de mouiller les pieds nus, mal abrités en des sandales découvertes, détacha son manteau de bure et l’étendit sur le cercueil de Monseigneur de Roquebrun. En une minute, dix autres manteaux, dans le même but pieux, furent décrochés des épaules.

L’abbé Ternisien s’élança d’un bond vers la grande porte de l’hôtel de l’évêché. Il la secoua de toutes ses forces.

t Impossible ! » murmura-t-il avec désespoir.

L’abbé Lavernède courut au petit bâtiment isolé de l’administration diocésaine. Il y frappa en vain à coups redoublés.

« Messieurs, dit-il, revenant, on ne ferme la cathédrale qu’à neuf heures, et il n’est pas neul heures encore. Portons Monseigneur à la cathédrale. »

LES RÉGULIERS

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La pluie augmentait, éteignant un à un les cierges dans les mains des assistants.

« Allons, vite ! » reprit Lavernède d’un ton plein d’autorité.

Cinquante bras, ayant tâté dans les ténèbres le cercueil de l’évêque, le soulevèrent par un effort commun.

« Marchons! » dit l’abbé Ternisien.

Un cierge unique brillait encore, celui du Prieur des Dominicains. Ce moine sévère prit la tête de la colonne.

Le funèbre cortège arriva sans encombre sous le porche de Saint-Irénée.

L’abbé Ternisien sauta au portail et souleva le gros loquet de fer. Bien que l’heure réglementaire ne fût pas encore sonnée, la cathédrale était fermée.

« O ciel ! » s’écria le pauvre jeune prêtre près de défaillir.

Les porteurs, suant et soufflant, déposèrent leur fardeau sur le seuil même de l’église, à l’endroit le mieux abrité.

« C’est indigne ! ne put s’empêcher de dire le Prieur des Dominicains.

— C’est satanique! articula le Provincial des Capucins.

— Messieurs, s’écria Lavernède, j’aurai les clefs de la cathédrale, ou j’irai réveiller le Quartier des Papeteries pour en faire enfoncer les portes, i

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On l’entoura.

« Laissez-moi ! fit-il se débattant, laissezmoi !...

— Vous voulez donc nous ramener M. Capdepont? lui demanda le Prieur des Dominicains.

— Avez-vous peur de lui )

— Il est au moins inutile de provoquer de nouveaux scandales.

— Cependant le corps de notre évêque ne peut demeurer exposé à la pluie. Vous ne le voudrez pas, Père Prieur, vous que Monseigneur de Roquebrun avait distingué parmi tous les Religieux de Lormières, et qui éprouvâtes si souvent les effets de sa paternelle affection! »

La face anguleuse et sèche du Dominicain pâlit sous la lueur des cierges, qu’on venait de rallumer. Le souvenir des bienfaits reçus avait bouleversé ce moine austère.

a De quoi vous plaignez -vous, monsieur Lavernède? dit-il. Vous, prêtre de ce malheureux diocèse, vous devriez vous réjouir que le cercueil de votre évêque subisse l’affront de cet orage terrible. Pour moi, je désire que l’eau qui tombe à torrent envahisse jusqu’à cette dernière retraite, et que nous en soyons réduits à monter la garde sous ce porche, submergés jusqu’aux genoux.

— Je ne vous comprends pas, Père Prieur.

— Admettez que le pouvoir civil, si peu soucieux des intérêts de notre sainte religion, nomme

LES REGULIERS

M. Capdepont évêque de Lormières; pensez-vous que le Saint-Père préconise jamais un prêtre qui n'aura pas craint de faire outrage à la mort )

— Ainsi, Père Prieur, vous comptez écrire à Romer1 demanda l'abbé Lavernède, dont une joie subite rendit la voix haletante.

— Je compte dénoncer à mon Général ce qu î je viens de voir. Il connaîtra aussi tous les détails de l'horrible soirée que nous passons ; et, s’il y a 1 ;u de procéder plus tard à des informations canoniques sur M. Capdepont, une copie de ma lettre sera déposée par mes Supérieurs dans les bureaux apostoliques.

— J'agirai de mon côté comme vous , Père Prieur, s'empressa d’ajouter le Provincial des Capucins.

— O mes révérends Pères ! ô mes révérends Pères ! » balbutia Lavernède ému.

Puis, courant à travers les groupes :

« Où est le Père Trézel ? où est le Père Trézel? répéta-t-il. Il faut qu'il écrive à Rome, lui aussi... »

Le Père Trézel, directeur du collège de Saint- Stanislas Kotska, était parti depuis longtemps.

« Oh! les Jésuites, toujours habiles! ricana Lavernède. Capdepont peut devenir évêque, et ils ont suivi Capdepont. C'est la doctrine : on doit s'arranger pour vivre en paix avec les puissances... Mon Dieu ! mon Dieu ! «

Il alla vers le cercueil... Il considéra attentive-

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ment les manteaux qui le recouvraient... Il les souleva légèrement l’un après l’autre, ayant Pair de les compter... Il les étendit de nouveau sur les planches de chêne... Son attitude trahissait je ne sais quelle désolation amère et farouche. On le regardait avec une surprise mêlée de terreur.

• Pauvre Monseigneur de Roquebrun! » soupira l’abbé Ternisien.

L’abbé Lavernède leva sur l’ancien secrétaire intime des yeux où venaient de pointer de petites larmes brillantes. La rage de l’impuissance, en lui tordant l’âme pour ainsi dire, en faisait jaillir cette «■osée.

« Mon ami, s’écria-t-il enfin, ne pleurez plus : Monseigneur entrera dans sa cathédrale ! »

Et, avant qu’aucune main le pût retenir, il s’élança dans les ténèbres, dans l’orage comme dam un gouffre, et disparut.

LF. WHIST DE M. CLAMOUSE

a cathédrale vomissait de l'eau par toutes ses gargouilles, et de véritables cascades s'épanchaient du haut des toits à travers la ville inondée.

L'abbé Lavernède, en courant, traversa la place de Saint-Irénée toute clapotante. Il arriva à l'entrée delà rue Saint-Frumence. Un réverbère, suspendu au bout d'une potence en fer, éclairait de ses rayons tremblotants et blafards une haute maison noire, à fenêtres ogivales ; cette maison, frag- „ ment encore debout d'une ancienne abbaye de Bé< nédictins, avait un aspect lugubre.

L'aumônier des prisons s’arrêta devant une porte basse, historiée de gros clous à tête luisante, et souleva un lourd marteau taillé à facettes. Un

bruit strident se fit entendre. La porte basse s’entrebâilla aussitôt.

* Ciel! comme vous voilà mouillé, monsieur Lavernède ! s’exclama une femme.

— Les clefs de la cathédrale sont-elles là>

— Je le pense : le sacristain les porte tous les soirs. #

La servante leva son luminaire, un bout de cire jaune, vieux débris du service de Saint-lrénée achevant de se consumer à la cuisine de l'Archiprètre, et regarda au revers de la porte massive.

t Tiens ! dit-elle, c’est étonnant, elles ne sont pas accrochées au clou comme toujours. »

L'abbé Lavernède examina lui-même.

« Jésus-Maria ! monsieur l’abbé, ne gardez pas cette pluie sur vous ; vous prendrez mal.

— M. Clamouse est-il dans son salon )

— Certes ! il fait sa partie avec ces messieurs... »

L’aumônier des prisons eut un frisson d’horreur. Quoi ! l’ancien évêque de Lormières endurait l’orage, plus de cent Religieux, dont quelques-uns très-âgés, recevaient la pluie sur leurs épaules, et, à deux pas du porche de la cathédrale ouvert à tous les vents et à toutes les averses, d’autres prêtres jouaient aux cartes !

Il parcourut le long couloir de la maison curiale, en proie à toutes sortes de pensées de révolte, de haine, de mépris.

LE WHIST DE M. CLAM O USE

Sans y frapper au préalable, d’un mouvement brusque, il ouvrit toute grande la porte vitrée du salon. Quatre têtes, profondément recueillies sous les abat-jour verts, se dressèrent vivement. C’étaient l’Archiprêtre, le professeur Turlot, le premier et le deuxième vicaire de Saint-Irénée.

i Mon cher Lavernède, dit M. Clamouse, dont la face parcheminée rayonnait d’un indicible contentement, un chelem, un chelem superbe !... Nous causerons tout à l’heure. — Attention, attention, Turlot.

— Je suis désolé, monsieur l’Archiprêtre, d’interrompre votre whist en un moment si solennel, mais...

— Pas de bêtises, Turlot, reprit M. Clamouse, qui n’avait pas entendu l’aumônier des prisons. — Pique!...

— Mais, monsieur Lavernède, vous êtes trempé comme un rat d’eau, dit d’un air apitoyé le premier vicaire, négligeant de jeter sa carte sur la table.

— Et qu’est-ce que cela vous fait, à vous? interjeta aigrement PArchiprêtre... Jouez, monsieur! »

La carte du premier vicaire glissa sur le tapis.

L’abbé Lavernède s’avança vers M. Clamouse.

* Monsieur l’Archiprêtre, articula-t-il d’une voix qu’une extrême indignation contenue rendait tremblante, il fait un orage terrible. La pluie tombe »ur le cercueil de Monseigneur de Roquebrun. •

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M. Clamouse laissa échapper un mouvemen d'impatience.

« Un cercueil, après tout, ne renferme qu’un mort, dit-il, et il est assez indifférent qu'un mor reçoive la pluie ou le soleil. — Pique encore!

— Ce mort fut votre évêque.

— Mais il ne l'est plu; — Pique toujours!...

— C'est sans doute pou cela que vous osez le braver. Je me souviens qu, vous eûtes moins de courage, dans la Salle des C îférences, le jour de l'Ordination. »

D'un petit geste sec, l'Archiprêtre ramena toutes ses cartes dans sa main droite. Pour le coup, il lui était impossible de continuer la partie. Une distraction, et il manquait son fameux chelem .

« Monsieur Lavernède, vous ne respectez rien, dit-il avec un sérieux des plus comiques. On voit bien que vous ignorez le jeu de whist !.. Puisqu'il faut que je vous entende, parlez! Que voulezvous ?

— Je veux les clefs de la cathédrale.

— Et c’est pour ces clefs que vous faites tant de bruit? Est-ce que je vous empêche de les prendre, moi? Prenez-les, etlaissez-nous en repos. — Turlot, tenons-nous bien !

— Les clefs ne sont pas suspendues à leur place habituelle, monsieur l’Archiprêtre.

— C'est qu’alors le sacristain ne les a pas encore apportées. — Allons, Turlot...

LE WHIST DE M. CLAMOÜSE

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— Mais pourquoi, ce soir justement, quand la cathédrale pouvait offrir un asile au cercueil de Monseigneur de Roquebrun, le sacristain en a-t-il fermé les portes avant l’heure, car il n’est pas neuf heures encore? Ce n’est donc pas vous, mom sieur l’Archiprêtre, qui avez donné des ordres ?

— Moi! s’écria M. Clamouse, lequel, cette fois devint pourpre, et de saisissement, laissa tomber son jeu sur le tapis.

— Alors, je vous demande pardon...

— Quoi ! monsieur l’abbé, poursuivit le vieillard courroucé, vous m’avez jugé capable?... »

L’abbé Lavernède, touché, lui saisit les mains avec une nuance très-marquée de respect.

« Monsieur l’Archiprêtre, lui dit-il, vous n’êtes pas capable, en effet, de commettre contre votre évêque défunt les cruautés atroces de Rufin Capdepont. Non, malgré certaines complaisances envers le Vicaire-Général, complaisances qu’explique et qu’excuse peut-être l’inflexibilité de la hiérarchie, vous ne pouviez donner un démenti à votre longue vie sacerdotale, que Monseigneur de Roquebrun, — il vous l’avouait dernièrement luimême, — nous cita tant de fois comme un exemple. Je vous en supplie donc, pardonnez-moi les tristes soupçons qui, une seconde, ont traversé mon esprit... J’ai la tête perdue aujourd’hui... *

Comme dans la Salle des Conférences, le jour où, malgré lui, on l 'avait placé à la tête d’une

sorte de conjuration, le vieux Clamouse pleurait.

« Mon cher Lavernède, balbutia-t-il, allez réclamer de ma part au sacristain les clefs de Saint-Irénée, et si vous ne rencontrez pas cet homme, à qui je signifierai son congé pour avoir manqué à son devoir, faites porter ici le cercueil de notre saint évêque. Ma maison sera trop honorée de lui servir de chapelle ardente. >

Les deux vicaires, cœurs jeunes et libres, où Capdepont n’avait pas encore empreint sa flétrissure, se levèrent de leurs sièges et entourèrent M. Clamouse.

A la bonne heure, monsieur l’Archiprêtre, à la bonne heure! » lui répétèrent-ils.

Seul, l’abbé Turlot resta muet, immobile, sa large face blafarde cachée derrière ses cartes étalées en éventail.

« Monsieur l’Archiprètre , dit l’aumonier des prisons, vous offrez un toit au cadavre errant de votre évêque; Dieu voit votre cœur, et, bien qu'un instant vous ayez écouté la voix du Démon, vous obtiendrez miséricorde. Mais ce n’est pas cette maison, c’est la cathédrale désormais qu’il faut convertir en chapelle ardente. Je cours de ce pas chez le sacristain... /

Comme Lavernède venait d’ouvrir la porte vitrée du salon, le premier ficaire de Saint-Irénée l’arrêta.

LE W11IJ1 DE M. CLAMOUSE

< Monsieur l'abbé, lui dit-il, n’allez pas chez le sacristain, c’est inutile : les clefs de la cathédrale sont ici.

— Ici?

— Oui.

— Chez moi? interjeta M. Clamouse ébaubi.

— Je suis désolé vraiment que M. l’abbé Turlot, par son silence inexplicable, me contraigne à le dénoncer. C’est lui qui, ce soir, a fermé les portes de la cathédrale et en a mis les clefs dans sa poche. J’ai tout vu.

— Comment! s’écria le vieux Clamouse indigné s’adressant au professeur d 'écriture sainte , et vous souffrez que nous nous chamaillions ainsi?

— Voyons, monsieur l’Archiprêtre, voulezvous, oui ou non, que nous finissions notre partie de whist? » demanda M. Turlot.

Il affectait de n’attacher aucune importance à ce qui se passait.

L’abbé Lavernède ne connut plus de bornes : n’ayant à respecter, en l’abbé Turlot, ni l’âge ni la situation, d’un geste frénétique il lui arracha les cartes des mains et les éparpilla à travers le salon.

« Elle est finie, la partie, monsieur, elle est finie! » lui dit-il.

Puis, le dévorant de ses deux yeux où la rage allumait des éclairs :

« Les clefs! les clefs! » lui répéta-t-il.

A cette alerte, le gros Turlot s’était mis debout à son tour.

« Quand j’ai fermé la cathédrale, bredouillat-il, j’ai obéi aux ordres de M. le Vicaire-Général capitulaire. C’est donc à M. l’abbé Capdepont que je remettrai les clefs de Saint-Irénée, non à Vous. »

Il happa son chapeau, abandonné sur une chaise, et essaya de s’esquiver. Mais l’abbé Lavernède referma la porte du salon. Résolument il se campa devant son adversaire. Sa face, déjà bouleversée, avait pris un caractère tragique.

« Je ne vous permettrai pas de vous échapper, monsieur ! lui dit-il.

— Auriez-vous l’intention de me faire violence?

— Si, dans la lutte impie que vous provoquez, j’en viens à oublier que nous sommes prêtres l’un et l’autre, c’est vous qui l’aurez voulu. » .

L’abbé Turlot, terrifié, blanc sous sa pâleur ordinaire, fit en trébuchant deux pas vers M. Clamouse.

« Monsieur l’Archiprêtre, lui dit-il, ne pouvant plus garder sûrement le dépôt que m’a confié M. l’abbé Capdepont, je le remets entre vos mains. Je pense qu’on n’aura pas l’audace de vous l’arracher. Si vous étiez tenté de céder aux injonctions de M. Lavernède, souvenez-vous que M. le Vicaire-Général capitulaire lui-même a ordonné que la cathédrale fût fermée, pour éviter

LE WHIST DE M. CLAMOUSE

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les scandales qui pourraient s’y produire cette nuit, et que lui seul s’est réservé le droit d'en faire rouvrir les portes quand il le jugera à propos.

— Mais je suis curé de Saint-lrénée, moi! hasarda le vieux Clamouse, recevant les clefs des mains de l’abbé Turlot.

— En effet, M. l’Archi prêtre est maître dans son église, intervinrent les deux vicaires.

— Il n’y a qu’un maître dans toute l’étendue du diocèse, et c’est M. le Vicaire-Général capitulaire.

— Pourtant le droit canon... osa insister M. Clamouse.

— M. le Vicaire -Général capitulaire, — personne n’en doute plus, — sera prochainement élevé au siège épiscopal de Lormières, et, comme il a bonne mémoire, il se souviendra de ceux qui lui auront désobéi.

— Alors, vous croyez sérieusement, mon cher Turlot, que ce serait désobliger M. le Vicaire- Général si...

* — Je crois, monsieur l’Archiprêtre, que vous encourriez toute sa colère, et elle est terrible, sa colère, vous le savez. »

Le pauvre vieux Clamouse, saisi de toutes les peurs, s’affaissa dans son fauteuil, et y resta écrasé, anéanti, sans parole, regardant d’un œil stupide le trousseau de clefs qui cliquetait entre ses doigts.

L’A B P A TIGRANE

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L’abbé Lavernède, bien sûr de triompher de tous les obstacles, quels qu’ils fussent d’ailleurs, assistait à cette scène misérable d’un air à la fois tranquille et attristé.. Les bras croisés sur sa poitrine, sans doute pour y refouler des fureurs qui ne demanda ‘ent qu’à éclater, il considérait la piètre mine lu vieux Archiprêtre, et ne pouvait s’empêcher d'éprouver je ne sais quel amer dégoût. Ce prêtre vaillant et ferme, en face de tant de faiblesse, de honte, de lâcheté, se sentait atteint dans son caractère sacerdotal, dans ce que sa vocation conservait à ses yeux de divin. Il ne s’agissait plus de Monseigneur de Roquebrun maintenant; il s’agissait de M. Clamouse, de M. Turlot, et le navrant spectacle que lui offraient ses deux confrères lui était à lui comme un écrasement. Quelle puissance conservait Rufin Capdepont! Quoi! il dépendait de Rufin Capdepont d’avilir à ce point ceux que l’Ordination avait dû faire a courageux comme David, sages comme Salomon? » Il pensa au Prince des Ténèbres et aux légions qu’il avait entraînées dans l’abîme avec lui...

Cependant il fallait en finir. La vue de tant d’abaissement chez un haut dignitaire de l’Église était trop pénible à l’aumônier des prisons. Vigoureusement, il écarta l’abbé Turlot, penché vers M. Clamouse et lui parlant à voix basse. Puis, regardant le vieillard, que l’abattement avait doublé en deux sur lui -même *

LE WHIST DE M. CLAMOUSE

« J’espère, monsieur l’Archiprêtre, lui dit-iî. que, puisque les clefs sont désormais en vos mains, vous allez me les livrer sans difficulté }

— Vous avez entendu, mon cher ami, je ne suis pas le maître.

— Et vous écoutez M. Turlot, vous, monsieur Clamousei1

— Je ne veux pas me faire un ennemi de M. l’abbé Capdepont. Je suis vieux, et je demande qu’on me laisse mourir en paix.

— Alors, il faut que l’orage noie le cercueil de Monseigneur de Roquebrun>

— Ce n’est pas ma faute, après tout... Vous me comprenez, mon bon Lavernède, je suis le subordonné du Vicaire-Général capitulaire, et je ne puis recevoir ce cercueil dans ma maison.

— Tout à l’heure, pourtant...

— Oh! vous avez raison, tout à l’heure... Mais j’ignorais que M. l’abbé Capdepont...

— C’est cela : Rufin Capdepont vous inspire plus de terreur que Dieu même; car vous ne sauriez vous faire illusion, monsieur rArchiprètre, votre refus de donner 1 hospitalité à votre évêque défunt est une grave offense à Dieu... Oh ! je vous en conjure, ne tremblez pas aussi misérablement dans ce fauteuil; je ne songe point à compromettre votre maison... Remettez-moi les clefs de la cathé drale; puis reprenez votre partie de whist, si cela vous plaît. »

Le vieux Clamouse, torturé par le sentiment de sa pusillanimité, mais impuissant à secouer l’épouvante qui lui venait de Capdepont, lit un effort pour parler. Il ne put y parvenir.

L’abbé Lavernède se sentit ému de je ne sais quelle dédaigneuse pitié.

« Monsieur l’Archiprêtre, dit-il, modérant le ton âpre et dur de sa voix, je m’explique votre situation, elle est des plus difficiles. C’est entendu, vous ne pouvez vous-même me livrer les clefs de Saint-Irénée. Mais si je vous les prenais?...

— Si vous me les preniez?...

— Je déplacerais ainsi la responsabilité, elle pèserait tout entière sur moi. Un casuiste éminent comme vous l’êtes me paraît fait pour apprécier une raison de cette importance. *

L’œil du vieillard, éteint, se ranima.

a Ali! ça, murmura-t-il, c’est différent. . Il est bien certain que si, par quelque moyen, vous réussissiez à m’arracher les clefs, je...

- — Voilà qui est fait! » s’écria Lavernède, lequel, guignant le trousseau comme une proie, l’enleva d’un toui de main adroit et tout à fait inattendu.

— Messieurs, je proteste contre le rapt qui m’es fait, balbutia M. Clamouse, dont la poitrine, oppressée d’un poids qui l’écrasait, respira entin librement.

— Monsieur Lavernède, s'écria Turlot, M. Capdepont va être informé à l’instant... »

LE WHIST DE M. CLAMOUSE

Le regard de mépris superbe que l'aumônier des prisons, triomphant, lança au professeur d’écriture sainte , lui cloua la parole sur les lèvres.

« Courez me dénoncer à Rufin Capdepont, monsieur, courez vite. Ce métier de délateur est tout à fait digne de vous. »

Il salua les jeunes vicaires et sortit précipitamment.

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