‹ L'abbé TigraneChapitre 17 sur 21 · XX · texte numérisé non relu

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LE CATAFALQUE

’orage continuât effroyable. Un vent violent s’était levé et avait éteint les réverbères, dont les cordages, secoués par la rafale, faisaient grincer aigrement les poulies. La nuit était compacte, tassée, horrible. Au ciel, mêmes ténèbres que dans les rues. Le tonnerre se taisait un moment; mais le bruit des eaux s’épanchant de toutes parts sur le pavé sonore lui avait succédé comme un vaste murmure destiné à en prolonger les rugissements. Au loin, on entendait l’Arbouse précipitant avec fracas ses cascades du haut de ses digues rompues.

Il pleuvait toujours.

Cependant une lueur, vague d’abord, puis plus nette et plus franche, blanchit de ses reflets les

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ombres accumulées. Tout à coup, les sept grandes fenêtres sveltes et légères qui font du chœur de Saint-Irénée une merveille d’architecture gothique, s’illuminèrent. Une à une, les élégantes rosaces des chapelles latérales rougirent. Bientôt rénorme vaisseau de la cathédrale, dont toutes les ouvertures tirent feu, s’enleva dans l’obscurité opaque, flamboyant, rayonnant, splendide.

Après avoir fait déposer le cercueil de Monseigneur de Roquebrun sur le marchepied du maîtreautel, l’abbé Lavernède avait voulu édifier à l’évêque défunt une chapelle ardente capable de le venger de tous les affronts. Ai ,né des clefs qui devaient lui ouvrir les tiroirs de îa sacristie contenant les réserves en luminaires de toutes sortes, il y avait puisé à pleines mains. Pas un candélabre, pas une torchère, pas un chandelier qui, dans cette fête singulière, n’eût reçu son cierge ou sa bougie. Au bout d’une heure de cette activité fébrile, on eût dit d’un incendie dans l’intérieur de Saint-Irénée.

C’est au milieu de cet éclat lumineux, bien fait pour contraster avec l’épaisseur des ténèbres et le bouleversement redoutable de cette affreuse nuit, que les Religieux, — Capucins, Barnabites, Dominicains, Maristes, — suivis de quelques prêtres diocésains restés fidèles à la mémoire de Monseigneur de Roquebrun, sortant de la sacristie, se

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dirigèrent à la file vers le chœur de la basilique. Chacun de son mieux avait dissimulé le désordre de sa toilette : celui-ci revêtant une chappe de deuil pour cacher la boue qui lui avait rejailli jusqu’aux genoux; celui-là échangeant son surplis trempé jusqu'au dernier fil contre le rochet de quelque chanoine-prébendier.

Le Provincial des Capucins, morne et beau avec sa longue barbe blanche, marchait en arrière du cortège. La colonne tout entière défila devant le cercueil de l’évêque, mit un genou en terre, puis, se partageant, une partie alla occuper les stalles à droite du maître-autel, tandis que l’autre, recueillie, s’établissait dans les stalles de gauche. Ces divers mouvements furent accomplis dans le plus absolu silence, avec la gravité majestueuse dont le catholicisme a su empreindre ses cérémonies.

Les chants funèbres commencèrent.

Véritablement, ce fut quelque chose à la fois de grandiose et de terrible que cet office des morts célébré en pleine nuit par une centaine d'ecclésiastiques qui redoutaient, à chaque minute, de voir leurs prières interrompues par l’arrivée de l’abbé Capdepont. Sous les ondes de lumière qui tombaient des murailles, des voûtes où brillaient des lustres nombreux, quelques visages paraissaient inquiets. Que se passerait-il, si le Vicaire- Général surgissait tout à coup au milieu de la nef?

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Pourtant, malgré les préoccupations qui trou> blaient les âmes et faisaient trembler plus d’un cœur, les psalmodies allaient leur train.

Une fois, un bruit sinistre, épouvantable, ébranla les quatre murs de l’édifice. Les colonnes vacillèrent, les candélabres frémirent sur les gradins de l’autel et les vieilles stalles de noyer se plaignirent bruyamment. Les têtes, effarées, se retournèrent toutes vers la porte delà cathédrale restée ouverte. Satan allait— il faire irruption dans Saint-Irénéeî* On se rassura : c’était le tonnerre qui, avant le jour, pressé sans doute par le soleil de finir sa besogne, tirait ses derniers coups de canon dans les nuées.

<r Miserere mei!... » entonna le Provincial des Capucins.

Enfin l’immense vitrail du chœur, comme imbibé par la lumière blanche de l’aurore, laissa voir son armature de fer. Au même instant, de ci, de là, sur les dalles, sur les hautes boiseries, flottèrent des lueurs vaporeuses, rouges, vertes, bleues... C’était le jour.

L’abbé Lavernède se pencha vers l’abbé Ternisien, accroupi dans une stalle, et lui glissa quelques mots à voix basse.

Les deux prêtres quittèrent les places qu’ils occupaient.

Ils se dirigèrent vers la sacristie.

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