‹ L'abbé TigraneChapitre 18 sur 21 · L’A D B £ T 1 G II A N E · texte numérisé non relu

L’A D B £ T 1 G II A N E

• Mon cher ami, dit l’aumônier des prisons, dépouillant une lourde chappe, quittez votre surplis, et sortons. Voici le soleil. Il est évident que Capdepont ne viendra pas nous surprendre à présent. Qui sait? peut-être ce misérable Turlot aura-t-il reculé, au moment de commettre une infamie. Du reste, nous devons nous métier et prendre nos précautions : Capdepont pourrait bien s’être réservé pour l’heure des funérailles... »

Ils quittèrent la cathédrale, et marchèrent dans la direction de l’Arbouse.

Ils arrivèrent à l’un des ponts en pierre de taille. La rivière, grossie, engouffrait avec fracas sous les arches ses eaux rougeâtres et bourbeuses. Partout les ravages de la nuit étaient visibles : ici, des arbres déracinés que le flot entraînait; là, les murailles d’une usine gisant dans la boue; plus loin, un bief comblé par des rochers détachés de la montagne, des monceaux de sable et du gravier.

Cependant la journée s’annonçait splendide. La vallée de Lormières, lavée, lustrée par l’orage, fraîche et rajeunie, resplendissait sous le soleil, dont les rayons, transperçant comme des flèches aiguës les nuages blancs qui parsemaient encore le ciel, s’abattaient sur elle en faisceaux d’or pous en faire valoir les détails pittoresques et charmants. Les arbres des Corbières étaient magnifiques, étalant, à travers une buée légère, leurs troncs polis, leurs branchages luisants, leur fron-

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daisons luxuriantes et d’un vert tout battant neuf.

À l'entrée du Quartier des Papeteries, nos deux prêtres firent halte.

« Je vous laisse ici, mon cher Ternisien, dit Lavernède. Vous comprenez, n’est-il pa<> vrai, l’importance qu’il y a à ce que tous lei pauvres de Monseigneur, tous les vôtres, arrivent à la cathédrale dès neuf heures? Cette force nous aidera à contenir Capdepont, à déjouer ses projets, s’il essayait de faire prendre au cercueil de notre évêque le chemin du cimetière de la ville. Il n’aura pas l’audace de provoquer une lutte, je le crains. Dans tous les cas, nous serons en mesure de livrer bataille... Allez vite!

— Vous ne venez donc pas avec moi?

— Je cours, rue des Bernardins, chez l’architecte de Saint-Irénée, pour le prier de faire ouvrir un des tombeaux de la crypte... De là, je passerai à l’administration des pompes funèbres. Il nous faut un catafalque comme on n’en vit jamais à Lormières et des draperies capables de recouvrir toutes les murailles... »

Ms se séparèrent.

Malgré cent bras occupés à tirer des cordes, à planter des clous, à accrocher de larges tentures noires tout le long des piliers de la nef, il ne fallut pas moins de six heures pour donner à l’intérieur de la cathédrale, inondée de lumière, le ca-

ractère de recueillement lugubre que réclamait lr cérémonie.

Le catafalque seul, édifié au milieu du chœur, bien que les ouvrages de menuiserie eussent été commencés dès la veille, retint les ouvriers pendant plus de deux heures.

C'était un vrai monument. De larges gradins circulaires partaient des dalles et montaient, en se réduisant, jusqu'aux voûtes. Le tout, dominé par un dais à crépines blanches, était recouvert de velours noir lamé d’argent, relevé aux encoignures de bouffettes de soie violette rappelant le costume du défunt. Sur le devant de cette haute pyramide chargée d’une forêt de candélabres flamboyants, entre deux crosses jumelles, brillaient la mitre de Monseigneur de Roquebrun, étincelante d’or et de pierreries. Un peu au-dessus de la mitre éblouissante, un cartouche se détachait du milieu des cierges portant en grosses lettres ce verset du Psalmiste :

ln memoria ceterna erit justus}

Ab audit ione mala non timebit .

La. mémoire du juste sera éternelle } il ne craindra pas la mauvais discours des hommes.

L'abbé Lavernède, ce cœur intrépide et chaud, avait inscrit là ces belles paroles, autant pour

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rendre un suprême hommage au pontife qu’il avait aimé, que pour jeter un dernier défi à la haine de Rufin Capdepon*

Onze heures sonnèrent.

L’aumônier des prisons, qui venait de veiller aux derniers apprêts de la cérémonie, au moment de gagner la sacristie, où attendait impatiemment tout le clergé de la ville, accouru comme la veille au son des cloches, fit un signe à l’abbé Ternisien. Celui-ci, auquel Lavernède était parvenu à insuffler quelque chose de son ardeur indomptable, se mit à la tête des ouvriers massés au fond de la cathédrale, et les conduisit autour du catafalque géant. Là, dix rangs de chaises au moins avaient été disposés pour les hommes du Quartier des Papeteries. Cette foule, cette armée peut-être, s’assit bruyamment.

« Mes amis, dit l'ancien secrétaire intime, votre bienfaiteur est là. Nous vous confions la garde de celui qui vous aima jusqu’à la fin.

— Soyez tranquille, monsieur Ternisien, nous ne souffrirons pas que les restes de Monseigneur sortent de Saint-Irénée pour être inhumés dans le cimetière de la ville, » répondit la voix du vicomte de Castagnerte, lequel, ayant pour une minute laissé le général de Roquebrun auprès des docteurs Barbaste et Leblanc, surgit tout à coup dans la multitude des papetiers.

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La sacristie regorgeait d’ecclésiastiques anxieux, affairés. Pourquoi M. le Vicaire-Général capitulaire n’était-il pas encore arrivé ? Lui-même avait fixé l’heure des funérailles de Monseigneur, et cette heure était depuis longtemps sonnée. Que signifiait cet oubli des plus simples convenances?

Ceux que l’espoir d’assister à quelque nouvelle scène dramatique avait attirés à la cathédrale, laissaient lire sur leurs visages tourmentés d’une curiosité malsaine leur complet désappointement. D’autres, en proie à des préoccupations plus nobles, plus religieuses, se réjouissaient du retard que Capdepont mettait à venir. Qui sait, peutêtre que cet homme terrible, après ses odieuses fureurs de la veille, n’osait pas reparaître, de peur d’être tenté de les renouveler. Ces prêtres simples et pieux, auxquels chaque minute qui s’écoulait donnait plus de confiance dans l’éloignement du péril, s’étaient groupés autour de l’abbé Ternisien et s’entretenaient à voix basse avec lui.

L’horloge de la grande tour de Saint-Irénée frappa un coup.

« Voici onze heures et demie, mon cher Lavernède, dit l’ancien secrétaire intime.

— Si nous commencions la messe? demanda le

Provincial des Capucins.

— Sans doute M. Capdepont a renoncé à présider la cérémonie, ajouta le Supérieur des Maristes.

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aji

— Je crois qu’il ne faut plus l’attendre, intervint le Prieur des Dominicains.

— Le lâche! » grommela l’aumônier des prisons, voyant son ennemi qui se dérobait.

Puis, se tournant vers M. Clamouse, dont les regards inquiets exploraient l’assistance :

« S’il vous plaisait d’officier, monsieur l’Archiprêtre, lui dit-il; vous êtes, après M. Capdepont, le premier dignitaire du diocèse.

— Je ne saurais, balbutia le vieillard, j’ai déjà dit ma messe, et... »

L’abbé Lavernède alla vers le vestiaire, déplia un amict, et, le donnant à baiser, selon l’usage, au Provincial des Capucins :

« C’est alors à vous, mon révérend Père, que revient l’honneur de célébrer le saint sacrifice... t

Un grand bruit, occasionné par un déplacement de chaises, se fit vers le fond de la basilique. Tous les yeux se braquèrent dans cette direction.

« M. Mical, messieurs, s’écria l’abbé Turlot ; voici M. Mical ! s

En effet, le professeur de morale 3 la mine basse, les traits bouleversés par une émotion inconnue, entra dans la sacristie.

« Et M. le Vicaire-Général? lui demandèrent toutes les voix.

— Messieurs, répondit l’âbbé Mical, M. Capdepont est souffrant, très-souffrant... Il regrette de ne pouvoir se rendre à la cathédrale... Il eût été

aja

heureux de célébrer le service divin pour la mémoire de Monseigneur de Roquebrun et de donner lui-même l'absoute, mais... *

Essoufflé, il respira.

« M. le Vicaire-Général capitulaire était déjà malade hier soir, reprit-il; vous avez dû le comprendre, messieurs, à l'exaltation de sa parole, je dirai presque au désordre de ses idées... Qui de nous ne sait le trouble que la fièvre apporte dans nos facultés? Les meilleurs esprits ne sont pas à l’abri...

— Si vous êtes chargé, monsieur, interrompit le bouillant abbé Lavernède, de décliner, pour M, Capdepont, la responsabilité des actes qu'il n'a pas craint d’accomplir sou* nos yeux, je dois vous prévenir de l'inutilité de vos paroles. A cet égard, l'opinion de tous les ecclésiastiques présents à cette horrible scène est faite, et M. Rufin Capdepont, la corde au cou, viendrait lui-même en suppliant, que nous nous récuserions, n’ayant pas qualité pour le relever d'un pareil crime...

— Qualité!... Que voulez-vous dire?

— Je veux dire que le forfait est inouï.

— Mais votre jugement, monsieur Lavernède...

— Jugement, c’est ]<? mot! » s'écria l'aumônier des prisons.

Et, d’un ton âcre, incisif :

« Le jugement, c’est le Souverain Pontife qui le rendra, quand la cause sera évoquée à son tribu nal.

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