‹ L'abbé TigraneChapitre 20 sur 21 · XX · texte numérisé non relu

XX

LA COMÉDIE CLÉRICALE

andis qu’avec toute la pompe imaginable, dans la cathédrale bruissante comme une immense ruche, on célébrait l’office solennel des morts, MM. Clamouse, Turlot et Mical , confondus par l’importance que s’attribuait Lavernède, s’entretenaient avec animation dans un coin retiré de la sacristie.

« ... En vérité, ne dirait-on pas qu’il est le maître céans ) se récriait l’Archiprêtre.

— Cela révolte! s’exclamait l’abbé Turlot.

— Tout doux, messieurs ! interjeta Mical avec un calme qui n’allait pas sans quelque tristesse, ne criez pas si fort. Ce que vous redoutez pourrait bien nous arriver à tous. Pour ma part, je ne sérail

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pas trop surpris si Lavernède, en effet, devenait notre maître.

— Lui ! fit Turlot avec un geste de dédaigneuse incrédulité.

— N’est-il pas l’ami, le véritable et intime ami de M. l’abbé Ternisien?

— Que nous importe!

— ■ Et si M. Ternisien devenait évêque de Lormières? »

Les abbés Clamouse et Turlot regardèrent Mical, stupéfiés.

« Comment? comment?... Balbutia l’Archiprêtre, dont l’exaltation tomba tout à coup... Que dites-vous, mon ami ? Ce n’est pas sérieux, n’estce pas ?

— C’est très-sérieux au contraire, tout ce qu’il y a au monde de plus sérieux.

— Eh bon Dieu ! vous me faites trembler, Mical. Expliquez-vous, je vous en conjure.

— Quelle antienne nous chantez-vous là? • grommela Turlot.

Au même instant, dans le silence des orgues, une voix large, pleine, magistrale, lança gravement cette strophe sous les voûtes de Saint-Irénée :

Pies iroe , dies illa}

Solvet sœclum in favilla }

Teste David cum Sibylia.

Ces paroles terrifiantes n’émurent en aucune façon nos trois interlocuteurs de la sacristie, trop habitués à les entendre.

« Eh bien? insista M. Clamouse, secouant Mical un peu absorbé.

— Eh bien, apprenez que Capdepont n’a reçu aucune nouvelle de Paris aujourd’hui. Hier au soir, vers dix heures, une dépêche de M. Bonnardot arriva. Elle disait :

« L’Empereur doit signer le décret ce soir. Nous • vous préviendrons immédiatement, si vous êtes « nommé. »

« Trois fois, je suis allé au télégraphe ce matin. Mais rien, rien, rien. Vous devinez l’état de Capdepont. Tout à l’heure, quand il m’a vu reparaître les mains vides, j’ai cru qu’il devenait fou. Ah ! ce n’est pas sans peine que j’ai obtenu qu’il restât dans les bureaux de l’évêché. La lutte a été terrible. Tenez! j’en porte les traces. Voyez! »

Le professeur de morale montra une large ecchymose qui lui balafrait le cou.

11 reprit :

« Lorsque je me suis jeté contre la porte pour l’empêcher de sortir et de venir troubler, bouleverser cette cérémonie, il m’a appréhendé soudain, et j’ai bien cru qu’il m’étranglerait. Lavernède ne se trompa point lorsqu’il surnomma Capdepont Tigrane, Soit dit entre nous, il y a du tigre dans

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cet homme-là. Enfin, comme effrayé de lui-même, il a reculé de quelques pas, puis s'est affaissé dani un fauteuil... Messieurs, j'ai vu alors ce que personne n’a encore vu, j'ai vu Rufin Capdepont pleurer.

— Et vous craignez que M. l’abbé Ternisien ne soit nommé ? demanda instamment M. Clamouse, dont la voix chevrotait de plus en plus.

— ... L'émotion qui l’avait envahi subitement m’a paru favorable pour faire entendre raison au Vicaire-Général. Que ne lui ai-je pas dit, mon Dieu ! Il s'agissait de l’empêcher, à tout prix, de porter dans Saint-Irénée les ravages que sa haine, exaspérée par la présence de son rival heureux, n'eût pas manqué d’y causer. J’ai été éloquent, je vous en réponds. S’il se fût montré ici, c'était une mêlée, une bataille. Il y a des heures où Capdepont devient comme une force aveugle, que rien ni personne ne sauraient ou maîtriser ou contenir... Je comptais utiliser cette force pour la grandeur de l’Église. Mon amitié pour cet homme indomptable eut cette ambition cachée... Mais j’abdique... Je n’en puis plus... C’est fini... Ah! je voudrais être mort... »

La grande voix du choeur chanta :

Mors stupebit et natiira,

Cum resurgec creatura.

Judicanti responsura.

« En un mot, votre conviction est que M. l’abbé Ternisien ?... repartit l’Archiprêtre.

— Que de fois j’empêchai Capdepont de se perdre ! Mais je n’ai rien pu dans la cour de l’évêché...

— Voyons, mon cher Mical, laissons là Capdepont et parlons deM. Ternisien... Décidément, vous pensez que sa nomination comme évêque de Lormières ?...

— Comment en douter? L’audace de Lavernède ne parle-t-elle pas assez haut? Vous aurait-il arraché les clefs de la cathédrale des mains, hier au soir, et tout à l’heure aurait-il, à votre barbe, commandé dans cette église, s’il ne savait que, son ami devenant évêque, il peut nous fouler aux pieds impunément?... Ah! la hiérarchie ecclésiastique! est-il au monde une chaîne de fer plus lourde, plus écrasante? J’en sens déjà les anneaux me meurtrir les chairs... Messieurs, nous sommes sans nouvelles de Paris, nous autres; mais MM. Ternisien et Lavernède en ont reçu, soyez-en certains.

— Eh bien, me voilà dans de jolis draps, moi! marmotta M. Clamouse comme se parlant à luimême.

— Et moi donc? interjeta l’abbé TurloÇ dont un frisson de peur parcourut toutes les graisses.

— Pour ce qui me regarde, ajouta Mical, si Monseigneur Ternisien remplace Monseigneur de Roquebrun, je n’ai plus qu’à réclamer mon exeat )

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et à quitter le diocèse. Mon existence est détruite, et je le dois à Capdepont.

— Ne parlez plus de cet homme !... » s'écria le vieux Clamouse.

Une flamme avait ranimé ses yeux à demiéteints.

a Je vous l'avoue, reprit-il, je me sens transporté de fureur... Quel prêtre, ce Capdepont! quel prêtre!...

— Son ambition nous a perdus, murmura Turlot.

— La faute en est à nous : pourquoi avons-nous eu la folie d’y croire, à cette ambition insensée? » s’écria Mical.

Puis, avec un geste d’abattement désespéré :

a Messieurs, nous avons manqué à notre caractère, à notre vocation, et nous sommes punis. »

L’abbé Turlot laissa déborder de ses yeux les larmes que, depuis un instant, il s’efforçait de ' contenir.

Quant au vieux Archiprêtre, il dut s’appuyer contre le rebord du vestiaire : il sentait ses jambes se dérober.

a Mes amis, reprit l’abbé Mical, après un long silence, reconnaissons que le Dieu qui nous châtie est toujours le Dieu de justice. Dans ce qui se passe depuis un mois, je ne sais qui, de Capdepont ou de nous, a donné les preuves les plus éclatantes de dégradation morale. •

Cet aveu, qu’un prêtre seul, habitué qu’il est par la confession à sonder ses propres plaies et les plaies d’autrui, pouvait avoir le courage ou la naïveté de faire, resta sans réponse. Le vieux Clamouse et Turlot se contentèrent de courber le front honteusement.

La voix du chœur déroula lentement ce tercet déchirant comme un sanglot :

Ingemisco tamquam reus}

Culpa rubet vultus meus :

Supplïcanti parce , Deus.

* Évidemment je perdrai ma position, gémit

M. Clamouse. '

— Evidemment, répliqua Mical.

— Comment va-t-on procéder envers moi, car enfin je suis curé de première classe?

— C’est juste, vous êtes curé, par conséquent inamovible. Mais vos infirmités vous forcent à négliger le service très-lourd de la cathédrale, et l’on obtiendra du ministre des cultes votre mise à la retraite.

— Ah! mon Dieu ! ma pauvre église que j’aime tant !...

— Oh ! monsieur l’Archiprêtre, vous ne serez pas encore bien malheureux, vous ! bredouilla Turlot. Vous êtes chanoine titulaire, et votre canonicat vous restera; tandis que moi, je...

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Pourvu qu'on me laisse seulement l’aumônerie que m'octroya Monseigneur de Roquebrun dans les Hautes-Corbières.

— Je ne réponds de rien, dit Mical; vous avez eu maille à partir avec Lavernède, et cela est fâcheux pour vous. Pourquoi aussi lui refuser ces malheureuses clefs?1...

— Mais c’est vous qui m'ordonnâtes de fermer la cathédrale avant l’heure, se lamenta le gros Turlot.

— Moi! c’est bien possible. Que voulez-vous? Capdepont avait parlé, il fallait obéir. Du reste, ajouta-t-il, redressant son lin museau de renard et regardant ses deux amis avec une assurance qui lui avait fait défaut jusque-là, je prends mon parti de ma situation. Puisque désormais le but de ma vie est manqué, ce qu’on décidera sur mon compte m’intéresse médiocrement. Qu’on me laisse partir pour occuper ma cure de troisième classe, à la Bastide-sur-Mont ; qu’on m’envoie comme desservant à Harros, le plus misérable endroit de la montagne ; que je passe dans un diocèse voisin, cela m’est à peu près égal. Si Capdepont, se noyant, m’a noyé avec lui, c’est moi qui l’ai voulu.

— Il faut manger du pain pourtant, il faut vivre! mâchonna douloureusement Turlot.

— Vivre?... Et quelle nécessité y a-t-il à ce que nous vivions? riposta Mical avec amertume.

— Diantre !...

— Ne craignez rien, Turlot : quand vous mourrez, il restera encore un morceau de pain dans votre huche. Une chose, domine tout : il faut que nous redevenions de bons prêtres, ce que nous fûmes autrefois. Vous souvenez-vous de notre Ordination, TurloO Quel jour! le siècle n’était rien pour nous, Dieu nous occupait tout entiers. *

Le professeur de morale éclata en sanglots.

Le vieux Clamouse, ennuyé, abandonna Mical et Turlot qui, à leur insu, étaient tombés à genoux, et arriva cahin-caha jusqu’au second vestiaire, au fond de la sacristie. Il ouvrit un tiroir; il en retira successivement un beau rochet illustré de riches broderies, puis un camail de soie ourlé d’un liséré rouge. Il revêtit le tout non sans efforts. Il alla vers une armoire, décrocha une étole et se la passa au col. A pas furtifs, il s’achemina vers la porte de la sacristie.

« Où courez-vous donc, monsieur l’Archiprêtre? lui demanda Mical qui se redressa vivement.

— Au chœur.

— Au chœur, quand la cérémonie est terminée^

— Mieux vaut tard que jamais.

— Vous n’y pensez pas, sans doute!

— J’y pense très-bien, au contraire.

— Mais vous êtes trop compromis désormais auprès de Lavernède...

- — Compromis... compromis.,.

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— Monsieur Clamouse, votre dignité...

— Ma dignité?... Oh! ne confondons pas la dignité d’ui> prêtre avec la dignité d’un laïque. Cela n’a rien de commun. »

Turlot agrippa lestement un surplis.

« Et vous aussi, vous allez au chœur? s'écria le professeur de morale , abasourdi.

— Puisque M. l’Archiprètre y va...

— Vous avez raison, Turlot, dit M. Clamouse.

— Enfin voyons, monsieur l’Archiprètre, êtesvous curé de Saint-Irénée?

— • Je le suis, monsieur Mical.

— Efvous consentez à faire cortège à M. l'abbé Lavernède, lequel, depuis une heure, usurpe ici vos fonctions? »

Le vieillard ouvrit de grands yeux étonnés.

« Écoutez, Mical, dit-il, d’un ton qu’il essayait de rendre ferme, Turlot et moi, nous sommes Venus à la cathédrale pour assister aux funérailles de Monseigneur de Roquebrun, et nous ne souffrirons pas que les influences de Capdepont nous empêchent de remplir un devoir sacré. Vous, comme votre terrible ami du grand séminaire, vous ne pesâtes que trop sur les prêtres de ce malheureux diocèse. Assez de sottises comme cela! Dieu me communique enfin la force de secouer votre joug odieux, et je le secoue... Grâce à des esprits faits pour semer la haine, il s’est élevé, je ne l’ignore point, quelques malen-

tendus entre l'excellent abbé Lavernède et moi. Mais l'évidence de mes torts me dessille les yeux, et je n'attends qu'une occasion favorable pour faire agréer mes excuses à un ecclésiastique qui ne perdit jamais la place que je lui avais donnée dans mon cœur. Quant à M. l’abbé Turlot...

— Oh! quant à moi, interrompit le gros bonhomme je ne suis pas l'ennemi de M. l'abbé Lavernède; j'ajouterai même que... »

Mical, qui barrait la porte de la sacristie, en laissa le passage libre. Il ne pouvait en entendre davantage. Tant de bassesse provoquait chez lui comme d'irrésistibles nausées. Il lui sembla, dans la réaction presque inconsciente qui s'opérait en tout son être moral, qu'à aucune époque de sa vie de servitude auprès de Rufin Capdepont, il ne s'était à ce point avili. Que de fois n'avait-il pas eu le courage de résister à la volonté de fer de son tyran et de la briser !

Mical suivit de l'œil MM. Clamouse et Turlot fendant avec peine le flot pressé des assistants. Quand il ne vit plus les deux bonnets carrés se balançant au loin dans l'atmosphère de l’église, épaissie par la crémation des cierges et de l’encens, il regagna le fond de la sacristie. Ses jambes ne le soutenaient plus. Il s’assit.

Cet homme, qui avait donné la main à tant de plans condamnables, eut un moment de suprême

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dégoût. Il resta durant quelques minutes abîmé dans les plus amères, les plus poignantes réflexions. Le découragement où il venait de tomber lui était devenu une lumière pour juger les autres et se juger lui-même. Il creusa longtemps le gouffre sans fond des misères ecclésiastiques. Tout à coup il eut un soubresaut, et de sa bouche s'échappèrent ces paroles épouvantables :

* O sainte Église catholique! il faut bien que quelque chose de divin réside en toi, puisque tes prêtres n’ont pu réussir à te perdre. •

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A tour de Saint-ïrénée, qui domine les tours rondes du palais épiscopal comme un géant domine des pygmées, est un vaste monument sexagone, d’un aspect sévère et nu. Autant la cathédrale, travaillée à jour comme une dentelle, charme l’œil par la multiplicité de ses broderies flambloyantes, autant la tour le déconcerte, l’attriste, le désole par la vue de murailles dépourvues de toute sorte d’intérêt architectural. Dix fenêtres crèvent ça et là la colossale maçonnerie, laissant filtrer un peu de joui dans l’escalier en pierres de taille que gravit, tous les dimanches, le sonneur du Chapitre, quand, pour annoncer les offices à Lormières, il va mettre

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les cloches en train. Ces fenêtres à plein cintre, ainsi que la porte taillée dans un bloc à la base du lourd édifice, rappellent l’époque romane, et indiquent clairement que la construction de la tour de Saint-Irénée fut de beaucoup antérieure à celle de la cathédrale, où l’ogive, svelte, hardie, gracieuse, s’épanouit sur tous les points.

C’est vers cette porte romane, aux jambages de laquelle une main naïve essaya de grossières sculptures d’animaux apocalyptiques, et dont la baie étroite s’ouvre tout au fond de la cathédrale, que, prêtres et fidèles, après qu’on eut dégagé le cercueil de Monseigneur de Roquebrun du milieu des draperies du splendide catafalque, se dirigèrent processionnellement. Par là, on descendait à la crypte, chapelle souterraine où sont disposés à la file, scellés d’énormes dalles de granit pyrénéen, les tombeaux des évêques de Lormières.

Pas plus que les sépultures royales de Saint- Denis, les sépultures épiscopales de Saint-Irénée n’échappèrent aux violations sauvages de 1793. Mais le premier soin de Monseigneur de la Guinaudie, en prenant possession du siège, au commencement du siècle, fut de réparer, dans la crypte, les ravages de la Révolution, et d’y faire creuser cinq ou six nouvelles tombes. En édifiant ces monuments funéraires, ce prélat, qui avait échappé non sans peine à l’échafaud, semblait dire à la population de son diocèse :

« Plus d’un évêque compte encore mourir chei vous. La religion est éternelle. *

Le cortège — réguliers, chanoines, simples prêtres et quelques très -rares laïques — s’engagea dans l’étroit escalier. Les abbés Lavernède et Ternisien se tenaient auprès du cercueil, dirigeant les hommes qui le portaient, s’évertuant à leur faire éviter les chocs, en un passage tournant et d’ou l’éclat des cierges ne chassait pas les ténèbres sans difficulté

Enfin on arriva dans la crypte.

C’était une petite église aux piliers trapus et mal équarris, aux voûtes surbaissées. Elle avait deux nefs. Aux murailles n’apparaissait aucune peinture. Seulement, ici, l’œil pouvait discerner un

texte de l’Ecriture, dont les mots s'écaillaient sous l’action permanente de l’humidité ; plus loin, on lisait le Hic jacet, encore tout frais et bien conservé, tracé au pinceau au-dessus de la pierre tombale de Monseigneur Grandin, le dernier évêque enterré là.

On déposa le cercueil au bord de la fosse béante.

Le silence était grand, un silence froid, un silence de mort.

L’abbé Lavernède, pâle, mais l’air résolu, gravit les trois degrés accédant au maître-autel, et d’une

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voix forte, capable d’être entendue par les fidèles prosternés, là-haut, dans la cathédrale, il prononça ces paroles :

i In memoria œterna erit justus, ab auditione « mala non timebit. n

Alors, dans une improvisation chaleureuse, l’ancien professeur à’ éloquence sacrée du grand séminaire retraça toute la vie de charité de Monseigneur de Roquebrun. Il le montra se dépouillant de ses dernières ressources pour secourir les pauvres, parcourant à pied, simple comme un apôtre

de la Primitive Eglise, le Quartier des Papeteries et y répandant les aumônes à pleines mains.

« S’il est un ouvrier Besogneux, s’écria-t-il, qui t n’ait pas reçu la visite de notre saint évêque et t pour qui cette visite n’ait pas été en même temps

• un bienfait, je l’adjure de se lever ici et de

• protester hautement. »

Mais là où la parole de l’abbé Lavernède, tout en restant aussi émue, s’éleva à une hauteur faite pour saisir cet auditoire composé presque en entier d’ecclésiastiques, ce fut lorsque, jugeant Monseigneur de Roquebrun dans l’exercice de ses fonctions épiscopales, il aborda ses relations quotidiennes avec le clergé diocésain.

« A qui ne fut-il pas indulgent } dit-il. En est-

« il un parmi nous qui ne conserve le souvenir de » quelque preuve touchante de bonté? Pour moi, « je n’ai pas oublié que, lorsque Monseigneur de « Roquebrun crut devoir me confier un poste à la « Bastide-sur-Mont, je n’eus qu’à articuler ces « mots : — « Que deviendra ma mère infirme? » « pour qu’il renonçât aussitôt à son dessein. Oh ! si f vous vous fussiez trouvés dans la Salle des Con- « férences! si vous eussiez vu les larmes dont ses « yeux étaient remplis!... Jusque-là, j’avais ad- * miré la haute tenue de notre évêque, son carac- « tère pieux et noble, sa bienfaisance inépuisable, a sa foi,. qui, selon le terme des Livres Saints, eût « transporté des montagnes ; mais désormais je « compris que j’avais méconnu ce qui résidait de « meilleur en lui : le cœur ! L’homme est misé- « rable, car il a besoin qu’on le touche aux « entrailles pour se donner tout entier à autrui. « Aussi, je le proclame à la face du diocèse, « l’émotion de Monseigneur de Roquebrun devant « ma mère abandonnée fut comme un jet de « lumière qui m’éblouit, et, dès ce jour, je restai « attaché à sa vie, comme je reste attaché à sa « mémoire pour jamais. «

La voix de l’aumônier des prisons, vibrante d’abord, s’était obscurcie peu à peu sous ses souvenirs personnels. Il dut s’arrêter un instant.

Il reprit :

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« Cependant, si Monseigneur de Roquebrun « avait la bonté, il avait aussi la force. En lui t accordant la suprême faveur de l'épiscopat, « Dieu lui avait accordé du même coup l'énergie « nécessaire pour en remplir les redoutables fonc- « tions. Omnia vossum in eo qui me confortât. « je puis tout en Celui qui me fortifie, répétait-il,

< quand, pour maintenir la discipline, il lui « incombait le pénible devoir de lever le bras et « de frapper.

« Quelques-uns lui reprochèrent sa sévérité. « Mais ceux qui le virent présider les séances de « rOfficialité diocésaine, où la mort, qui vient

< comme un voleur , lui porta un coup dont il ne • se releva plus, savent avec quelle bienveillance, « quelle douceur, quelle humanité, il écouta tou- « jours les accusés. Aucune fatigue, aucun dégoût, i en cette âme robuste et sainte, ne purent vaini cre sa résolution d'arriver à la vérité; et pour la t connaître, cette vérité radieuse, il sondait patiem- « ment toutes les voies, recueillant les dépositions i des témoins, le sentiment des juges, recourant « surtout à Dieu par la prière et par la méditation. « Et l’on a osé dire que cette nature virile, droite « jusqu'à l’héroïsme, en raison d'une certaine pétu- « lance du sang, précipita ses décisions ! »

La voix de Lavernède, en s’échauffant, était devenue plus forte.

k Mes frères, continua-t-il, le caractère plein « de vivacité, de hardiesse, de fermeté de notre « évêque défunt n’est pas unique dans l’Eglise.

« Saint Paul, saint Bernard, saint François de » Sales furent, eux aussi, des apôtres véhéments ; 9 ils surent s’armer de rigueur, soit pour combattre « l’hérésie, soit pour comprimer les révoltes mena- « çant leur autorité. A qui la faute si, en plus « d’une circonstance, Monseigneur de Roquebrun 1 dut imiter l’exemple de ces grands saints ) N’at t-il pas éclaté de nombreuses séditions dans ce f diocèse^ Un jour qu’un vent de colère et de « vengeance avait soufflé sur nous, ne nous « sommes-nous pas réunis,, dans le dessein bien « délibéré de porter atteinte au prestige et au pou- « voir de celui que Jésus-Christ, selon l’admirable « parole de saint Thomas, avait placé au milieu 9 de nous comme un bouclier en Israël, Christus 9 posuit episcopuhi omnes veluti scutum in

« Israël?

« O jour de péché, jour de ténèbres, jour plus « noir que la nuit sans lendemain de l’enfer, sois a oublié ! Que Dieu nous pardonne à tous le « monstrueux attentat auquel nous nous achara nâmes en une heure de folie ; qu’il le pardonne « surtout à celui qui eut le malheur d’en conce- « voir la première pensée, et, reconnaissant que t Monseigneur Armand de Roquebrun, terrassé « par la mort sur le siège même de la justice,

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« était juste, que sa mémoire, à l’abri désormais « de la calomnie, vivra éternellement parmi nous, « répétons le verset du Psalmiste : In memoria « œterna erit justus, ab auditione mala non « timebit. »

L’orateur s’interrompit une minute.

Cependant, lancé sur Capdepont comme sur une proie, lui ayant mordu la chair de sa dent cruelle et incapable désormais de s’en déprendre, l’abbé Lavernède allait poursuivre; mais le Prieur des Capucins, vieillard plein de prudence et de sagesse, élevant la voix tout à coup, lut les dernières prières liturgiques dans le Rituel, et saisit vivement l’aspersoir.

Surpris au milieu de son exaltation frénétique, l’aumônier des prisons resta pétrifié, la bouche miouverte, les yeux pleins d’un étonnement confus...

— Comment ! on l’empêchait d’achever l’oraison funèbre de Monseigneur de Roquebrun !... Qu’allait-il faire ?... Supporterait-il, abordant à peine le véritable sujet de son discours, qu’on lui infligeât le silence comme un affront?... Le Provincial des Capucins était-il de connivence avec Rufin Capdepont?...

Dans le trouble où la passion qu’on empêchait de s’épandre avait jeté son esprit bouillonnant de toutes les fougues reprochées au Vicaire-Général,

il conçut des doutes poignants : on lui était hostile, on le détestait, on méditait peut-être de le livrer pieds et poings liés à la vengeance de son ennemi... Il eut un haut-le-corps terrible, sa rude chevelure grise se hérissa sur sa nuque, et, redressant son visage lier et noble, il allait rouvrir le feu sur Capdepont, quand un cri perçant, quelque chose comme l’appel désespéré d’une âme en détresse, ébranla les voûtes de la crypte.

« Ternisien ! s’écria l’abbé Lavernède, subitement arraché aux aberrations de son cerveau, Ternisien !»

Au moment où le Provincial des Capucins, ayant pris une poignée de terre, la lançait en croix sur le cercueil de Monseigneur de Roquebrun, descendu dans la fosse, l’ancien secrétaire intime, succombant à sa douleur, avait ouvert la bouche, puis, s’affaissant sur lui-même, s’était évanoui.

« De l’air, de l’air ! » fit l’aumônier des prisons écartant ses confrères ahuris.

Les ecclésiastiques, dans le plus grand désordre, pareils à un troupeau débandé, se précipitèrent dans l’escalier tournant de la grande tour.

L’abbé Ternisien, appuyé sur le bras de Lavernède et sur celui de l’abbé Turlot, lequel se fit remarquer par un empressement bien inattendu, suivit à petits pas tout ce peuple de prêtres effarés.

Une minute après cet incident dramatique, il M restait dans la crypte de la cathédrale de Saint*

LA CRYPTE

*ss

Irénée qu'un homme : le fossoyeur de Lormières. Cet homme travaillait...

En entrant dans la sacristie, Pancien secrétaire de Monseigneur de Roquebrun fut installé dans un fauteuil, devant une fenêtre toute grande ouverte. Tandis que l’aumônier des prisons l’éventait avec l’étui en carton d’un corporal, l’archiprêtre Clamouse, de ses doigts tremblants, le débarrassait de son rabat, et, pour lui rendre la respiration plus facile, faisait péniblement glisser hors des boutonnières les boutons de crin de son collet.

Il fallait voir comme l’abbé Turlot, saisi tout à coup d’un beau dévouement, se démenait à travers la sacristie! Ce gros homme apoplectique avait trouvé la légèreté du papillon pour courir à toutes les armoires, tantôt cherchant la bouteille de vin blanc affecté au service de l’autel et en versant le contenu dans un verre qu’il tendait à son cher abbé Ternisien, tantôt décrochant des linges qu’il trempait dans l’eau fraîche et passait humblement à l’abbé Lavernède, pour tamponner le front et les tempes de son ami.

« Quel zèle ! « ricana Mical, lequel observait îou\ du coin obscur de la sacristie où nous l’avons laissé.

Les curés de la ville, celui de Saint-Frumence le premier, ayant oui la voix du professeur de morale , l’entourèrent.

« M. Turlot prétend que M. Ternisien va devenir notre évêque; est-cevrai cela, monsieur Mical? lui demandèrent-ils, anxieux.

— Vous ne le voyez donc pas? » leur répondit-il.

Et, d'un geste dédaigneux, il leur montra l’Archiprêtre et Turlot prosternés en quelque sorte aux pieds de l'abbé Ternisien, lequel avait entièrement recouvré ses sens.

« Merci, messieurs, merci, murmura d'une voix faible l'ancien secrétaire intime.

— Quelle peur vous nous avez faite! dit le vieux Clamouse, dont un sourire épanouit la face desséchée... Un moment, nous avons pu vous croire mort... comme ce saint évêque que nous venons d’enterrer... Ah! si nous vous avions perdu! songez, quel malheur pour nous... et pour tout le diocèse!...

— Le diocèse? interrompit l'abbé Ternisien.

— Oui, j’ai bien dit, pour le diocèse, reprit mielleusement l'Archiprêtre... Allez, je n'avance rien qui ne soit sérieux et dont je ne sois parfaitement sur... Il était évident qu'un homme de votre mérite!... Du reste, si votre humilité si profonde vous empêche de me comprendre, M. Lavernède et M. Turlot, j'en suis convaincu...

— Pour moi, interjeta l’aumônier des prisons, j'en suis fâché, monsieur l'Archiprêtre^ mais je n'entends rien à vos énigmes.

— Et vous, Turlot?

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«—Moi, je crois avoir deviné votre pensée...

— Voyons, mon ami.

— Vous voulez dire, monsieur l’Archiprêtre, que tout le diocèse de Lormières désire que M. l’abbé Ternisien succède à Monseigneur de Roquebrun.

— Voilà! articula M. Clamouse d’un air satisfait.

— Moi, devenir votre évêque! » s’écria l’abbé Ternisien.

Il se leva avec effroi et chercha de l’œil, derrière les groupes, la porte de la sacristie pour s’enfuir.

« Vous le serez, notre évêque! répliqua le vieux Clamouse avec énergie.

— Vous le serez! » ajouta tout le clergé paroissial, subitement transporté d’enthousiasme.

A cet instant où tous les cœurs palpitaient, où toutes les poitrines étaient haletantes, Mical, qu’on avait oublié, par un véritable bond de singe, s’élança de sa cachette et surgit les bras levés au milieu de la sacristie, criant à tue-tête :

« Le Vicaire-Général, messieurs, le Vicaire-Général ! #

VIVE MONSEIGNEURI

N effet, à travers la cathédrale qui commençait à se désemplir, l’abbé Capdepont s’avançait d’un pas lent et majestueux.

Il entra dans la sacristie. Il tenait la tête haute, mais sans nul air de bravade. Ses yeux étaient calmes, ses traits reposés. Une sérénité imposante, fruit d'une âme ou profondément humiliée ou pleinement satisfaite, émanait de toute sa personne.

Dans la foule des ecclésiastiques, l’apparition subite de cet homme redouté produisit un étonnement mêlé de terreur.

L’abbé Mical, brûlé par une curiosité ardente, courut le premier vers Capdepont.

VIVE MONSEIGNEUR

« Eh bien, lui dit-il, il est donc arrivé des nouvelles de Paris? i>

Le Vicaire-Général capitulaire, tout entier à des préoccupations dont son masque impénétrable ne permettait pas de deviner l’objet, non-seulement ne donna aucune réponse au professeur de morale , mais n’abaissa pas même un regard vers lui.

« M. l’abbé Ternisien est-il là? » demanda-t-il d’une voix où l’on démêlait des inflexions tendres qui ne lui étaient pas habituelles.

L’ancien secrétaire de Monseigneur de Roquebrun, échappant à Lavernède qui essayait de le retenir, fit un pas vers Rufin Capdepont.

« Monsieur l’abbé, lui dit celui-ci, me trouvant, grâce aux soins empressés du docteur Mical, un peu soulagé des souffrances qui me torturent depuis quelques jours, et qui ce matin ont pris un caractère d’acuité tout à fait intolérable, je me suis traîné jusqu’ici pour vous renouveler les excuses qu’on a déjà dû vous présenter en mon nom. J’espérais que la cérémonie des funérailles de Monseigneur de Roquebrun n’était pas encore terminée, et qu’il me serait peut-être permis, en ma qualité de Vicaire-Général capitulaire, de donner moi-même l’absoute... Hélas! monsieur l’abbé, en face des restes d’un pontife tel que le dernier évêque de Lormières, il m’eût été pénible pour leur rendre un suprême devoir religieux, de n’avoir à invoquer d’autre titre que mon titre

hiérarchique. Aussi Dieu, qui est à la fois et la souveraine justice et la souveraine miséricorde, a-t-il pris soin de m'éloigner d'une solennité funèbre à laquelle d'anciens malentendus avec le défunt me rendaient indigne de présider. »

Ces paroles, articulées d'un ton de déférence absolument inconnu chez Rufin Capdepont, confirmèrent le clergé de Lormières dans l'opinion que le terrible Vicaire-Général était perdu. L'écrasement seul de la défaite était capable d'arracher à cet homme impérieux et superbe l'amende honorable qu’il balbutiait avec embarras.

Un murmure peu bienveillant s'éleva du milieu de l'assistance , et quelques prêtres, que la peur avait tout d'abord poussés vers Capdepont, ne doutant plus de sa disgrâce, battirent vivement en retraite vers les abbés Lavernède et Ternisien. Mical seul resta debout à côté de celui qu’il avait dompté et qu’il aimait. Ce diplomate si fin eut cette dignité.

« Il est certain, monsieur, que, hier au soir..., îurmura le vieux Clamouse, lequel osa lever des /eux sévères sur l'abbé Capdepont.

— En effet, ajouta le gros Turlot, il est certain que, hier au soir, vous avez dépassé toutes les bornes.

— Accusez-moi, messieurs, accusez-moi tous! répondit humblement le Vicaire-Général. Je suis

coupable, je suis le plus coupable des hommes. Et, cependant, malgré des erreurs qui vinrent de mon cerveau, jamais de mon cœur, qui plus que moi apprécia les hautes qualités qui distinguaient notre évêque!... Quel commandement! Quelle hauteur dans sa vie?... Certes, à cette heure plus solennelle pour moi que vous ne sauriez le pressentir, je ne cèlerai aucun de mes torts vis-à-vis de Monseigneur de Roquebrun. Je n’oublie pas avec quelle énergie je m’opposai à certaines réformes qu’il tentait de réaliser; je n’oublie pas nos luttes, quand il s’agit, il y a quelques années, de changer notre vieille liturgie, et quand, tout dernièrement encore au grand séminaire, il parla de remplacer les prêtres diocésains par des Religieux. Convenez pourtant qu’il y avait quelque courage à combattre aussi vaillamment pour ce que je croyais être la vérité... Je fus trop acharné, sans doute. Mais qui peut se vanter de rester, à toute heure, le maître absolu de ses passions? Pour moi, malgré l’austérité d’une vie toute de retraite et de travail, je n’eus pas toujours la puissance d’écraser la tête aux mille serpents de malédiction qui tiennent aux entrailles l’homme né de la femme et sujet au péché. Si l’Ordination, cette faveur céleste, atténue en nous l’humanité, il y aurait orgueil à croire qu’elle la supprime complètement... Parce qu’en plus d’une circonstance vous entendîtes siffler par ma bouche les Démons que chacun

porte en soi, cela veut-il dire que je ne les aie pas combattus jusqu’au harassement, que je n’aie pas tenté des efforts héroïques pour me conquérii tout entier à Dieu? Malheureusement le pèche originel a mis en nous des résistances infernales au bien, et, pour qui a sondé les intimes secrets de la nature humaine, il est incontestable que ces résistances ne sont pas les mêmes chez tous. Il y a des hommes en qui, par un dessein caché de la Providence, l’esprit du mal pratiqua des brèches plus profondes. Né de la race espagnole, si violente et si âpre, mais aussi si catholique, peut-être suis-je un de ces hommes-là. Ma mère, vous ne devez pas l’oublier, vit le jour à Varia, hameau de la province de Biscaye, et je ressemble à ma mère, une nature de fer pour la terre et de feu pour le ciel... Messieurs, il faut se montrer indulgent pour les malheureux voués à des attaques perpétuelles, condamnés à vivre constamment sous les armes, à gagner la suprême quiétude de la mort par une vie sans trêve ni repos.

— Nos instincts pervertis par le péché, les lieux où nous prîmes naissance ne sauraient être une excuse à nos déportements! s’écria Lavernède.

— Monsieur l’abbé, reprit Capdepont avec un calme souverain, je crois les temps de la mansuétude arrivés. Quand je veux être pacifique, que gagnerez-vous, je vous prie, à me ramener à des passions qui ne seront plus les miennes désormais?

VIVE MONSEIGNEUR

Saint-Augustin disait : « J’ai rejeté loin de moi « le vieil homme comme un haillon } et je ne le « revêtirai plus 3 non induam. » J’ai fait le même serment que saint Augustin... Les faits que vous me rappelez, monsieur Lavernède, et que je condamne comme vous, furent accomplis, j'en atteste Dieu ! dans la maladie, dans la fièvre, dans le délire. C'est à peine si j’en ai conservé le souvenir. Il me revient pourtant que je vous citai à comparaître devant le tribunal de l’Ofïïcialité. N’y comparaissez pas, mon frère, et pardonnez-moi, comme je vous pardonne. •

Puis il murmura, levant les yeux au ciel :

• Cor contritum et humiliatum} Deus } non « despicies : Vous ne mépriserez pas, ô mon Dieu, * un cœur contrit et humilié. »

L’aumônier des prisons, devant tant de repentir, de haute et sublime raison, resta tout interdit. Il se méfiait de Rufin Capdepont, et pourtant il se sentait à demi vaincu... Quel changement!... Peut-être le Vicaire-Général, anéanti et éclairé en même temps par le coup foudroyant de son échec, rentrait-il enfin, à cinquante ans, dans la saine voie ecclésiastique, dans la charité. Quelle douleur éloquente, quand il avait parlé de ses prises formidables avec les Démons ! Et sa mère, cette sainte Thérèse rustique !...

Lavernède, cœur loyal, spontané, sincère, après

L'ABBE T 1 G2t AN E.

tant de violences échangées, eut envie de se jeter dans les bras de son ennemi. Il était fasciné. Il fit un pas. Puis, regardant fixement, il s'arrêta soudain. Le doute, devant la placidité surhumaine de Capdepont, le ressaisissait.

« Une chose, reprit le Vicaire-Général capitulaire, que je louai toujours sans réserve chez notre évêque défunt, c’est son attitude vis-à-vis du Saint- Siège. Jamais le diocèse de Lormières ne posséda un pontife plus romain. Sachant de quelles amertumes est journellement abreuvé le Successeur des Apôtres, il ne négligea aucune occasion de lui donner des marques non équivoques de sa soumission, de son respect, de son inaltérable attachement. Pour Monseigneur de Roquebrun, la barque de Pierre, assaillie par les orages, c’était toute l’Eglise, et nous l’avons vu pleurer, quand, au milieu des hontes de la politique contemporaine, il craignit de voir disparaître dans la tourmente l’arche sainte qui porte l ame et le salut de l’humanité. Cet ardent amour de Monseigneur de Roquebrun, qui ne fut pas l’unique grandeur de son épiscopat, demeurera un exemple pour le successeur qu’il plaira à Dieu de lui donner...

— Son successeur... son successeur... interrompit l’archiprêtre Clamouse, de plus en plus courageux, nous le connaissons, son successeur.

— Que Dieu lui accorde les grâces nécessaires

VIVE MONSEIGNEUR

l’accomplissement de sa redoutable mission!...

— Dieu est avec lui, monsieur Capdepont, ne nous mettez pas en peine. »

Le Vicaire-Général , après cette déclaration ultramontaine, trop inattendue pour qu’elle ne répondît pas à quelque plan caché, se retourna lentement et fit quelques pas vers le grand vestiaire de chêne. Comme ses faits et gestes n’intéressaient plus personne, les ecclésiastiques, pressés par l’heure du déjeûner, s’acheminèrent vers la porte de la sacristie.

M. Clamouse avait passé son bras au bras de l’abbé Ternisien.

t Allons, mon ami, lui dit-il, du courage!... Venez prendre quelque chose chez moi. Qui sait? peut-être avez-vous besoin de manger...

— Une seconde, messieurs : il me reste encore deux mots à ajouter, dit Rufin Capdepont.

— Nous vous entendrons une autre fois ! glapit la voix criarde de M. Turlot.

— Une autre fois... une autre fois... répéta M. Clamouse.

— Arrêtez! * s’écria le Vicaire-Général, de cette voix de commandement âpre et altière que tout le monde connaissait bien.

Chacun resta fixe, et les yeux, pleins d’une sue* prise inquiète, se portèrent tous sur Capdepont.

Lui cependant avait une attitude superbe. £ ,

taille redressée, car tout à l’heure il se tenait à demi-courbé devant l'abbé Ternisien, il venait de reprendre toute sa grande allure d’autrefois. On devinait néanmoins, à sa pose plus abandonnée, qu’une main inconnue, — était-ce le doigt de Dieu ou celui du Démon } — avait touché cette barre inflexible et qu’elle était désormais capable de plier et d’onduler comme un roseau. Le long de ses jambes, hautes et fermes, les plis de sa soutane tombaient droit, le drapant avec la rigidité marmoréenne d’une statue; mais évidemment cette statue avait des entrailles et un cœui

La poitrine de l’abbé Capdepont, qu’on eût pu croire grêle, semblait s’être élargie tout à coup pour absorber plus d’air et respirer plus librement. Sa tête surtout paraissait transfigurée. Certes, c’étaient toujours les belles lignes sculpturales, pleines de noblesse, qui nous ont arrêté dès le commencement de cette étude ; seulement, au lieu de lire, sur les traits éternellement convulsés de ce prêtre, l’angoisse, l’amertume, le dédain brutal de la supériorité, on y découvrait l’indulgence, la sympathie, presque la bonté. Ses yeux, foyers ardents d’où jaillirent tant de flammes criminelles, brillaient toujours comme des phares, à l’ombre de ses épais sourcils, mais l’éclat s’en trouvait singulièrement tempéré; plus d’éclairs sinistres, une lumière voilée, timide, quelque chose de tendre, de bienveillant et d’affectueux. Il n’était pa4

VIVE MONSEIGNEUR

jusqu’à son abondante chevelure, dont, la veille, l’àpre obstination d’une vengeance atroce secouait les mèches ainsi que des serpents, qui, en encadrant désormais le visage de ses ondes grises, vaporeuses, transparentes, ne lui communiquât un caractère de résignation céleste et d’idéale douceur. Autour de ce front, siège d’une intelligence sublime, le nuage de ces cheveux argentés ressemblait au nimbe d’un saint ou à la couronne d’un roi.

« Messieurs, dit Capdepont avec une émotion qu’il n’était plus maître de contenir, et qui fit frissonner l’assistance, ce n’est pas seulement pour offrir des excuses à M. l’abbé Ternisien et déplorer publiquement les tristes débats qui s’élevèrent entre Monseigneur de Roquebrun et le Supérieur du grand séminaire que je suis venu à Saint- Irénée... «

Il fit une pause.

<r Et pourquoi encore } » demanda vivement Mical.

L’abbé Capdepont déroula, sur ses prunelles ardentes comme celles de l’aigle, ses longues paupières bistrées, et se recueillit.

« Nous vous supplions de parler, monsieur le Vicaire-Général, reprit le professeur de morale } lequel se sentait des fourmillements par tout le corps,

— Parlez! parlez! 1 s’écrièrent toutes les bon-

ches, tendues vers Rufin Capdepont comme tous les yeux.

Alors, le Vicaire-Général capitulaire articula, avec une lenteur qui lui permit d'en scander chaque syllabe, les quelques mots suivants :

« Messieurs, le second motif qui m'a conduit dans cette cathédrale est, comme le premier, un motif de pénitence... Suis-je digne, en effet, du ministère auguste auquel Dieu vient de m'appeler .A.. Domine, non sum dignus... Mes frères, mes amis, mes enfants, car il en est de jeunes parmi vous que j'aimerai comme un père, en recevant la nouvelle que, ce matin même, j'ai été nommé évêque de ce diocèse...

— Tu l'es ! interrompit Mi cal, qui ne sut retenir ce cri.

— ... Je n’ai songé qu'à une chose, à^ venir pleurer mes fautes, à venir m'humilier au pied . des autels.

— Vive Monseigneur! s'écria Mical, transporté.

— Vive Monseigneur ! » répétèrent les prêtres diocésains.

L'archiprêtre Clamouse avait brusquement quitté le bras de l'abbé Ternisien et était arrivé enfin sans encombre en face de l'abbé Capdepont.

« Vive Monseigneur ! bredouilla-t-il avec tout le restant de ses forces... Si nous chantions un Te Deum ? ajouta-t-il.

— Pas encore, messieurs, pas encore! intervint

VIVE MONSEIGNEUR

véhémentement l’abbé Lavernède , dont la voix, qui portait la tempête, eut dans la sacristie des retentissements de clairon.

L’évêque nommé de Lormières laissa tomber sur son ennemi un regard profond. Devinant que la lutte était proche, il ne songea qu’à se fortifier dans le calme impassible qu’il s’était imposé si habilement, et se promit bien de n’en point sortir.

Peut-être, malgré les grandes provisions de force accumulées au fond de lui-même, l’abbé Capdepont regretta-t-il d’avoir quitté les bureaux de l’évêché pour courir cette dernière aventure. La vérité est qu’en recevant la dépêche de Paris signée Bonnardot, il avait éprouvé comme un éblouissement, et s’était précipité vers Saint-Irénée, sans délibération, sans calcul, presque à son insu, poussé par cet égoïste sentiment de la nature humaine qui veut que nous allions crier nos bonheurs à autrui pour l’en humilier et l’en faire souffrir. Notre triomphe, n’est-ce pas l’abaissement de ce qui nous entoure? Or, il est si doux d’être mis à même ‘ par la fortune de se montrer cruel et de faire envie !

C’est seulement quand il fendit les flots de la multitude encombrant la cathédrale, que Rufin Capdepont se sentit dégrisé et se reconquit tout entier lui-même. L’idée lui vint de reculer. C’était impossible, car on l’avait vu certainement.

— J’y vais, se dit-il les yeux arrêtés sur la porte de la sacristie, mais je me conduirai en évêque.

Et, maintenant, l’aumônier des prisons s’élançant dans la lice pour l'exaspérer et le mordre, son humeur facile aux emportements se rassérénait par cette pensée qui le chatouillait délicieusement :

— Je ne suis plus l’abbé Candepont, je suis Monseigneur Rufin.

« Messieurs, M. l’abbé Lavernède a raison : je ne suis pas évêque encore. Le pouvoir civil, qui est peu de chose, m’a nommé; mais le Saint- Père, qui est tout, ne m’a pas encore élu. Aussi vous supplierai-je de joindre vos prières aux miennes afin que Dieu, dans le choix qui doit être fait de votre évêque, éclaire le Souverain Pontife...

— Le Souverain Pontife, soyez-en convaincu, sera éclairé sur les plus minutieux détails de votre vie, interjeta l’aumônier des prisons.

— Pensez-vous à vous porter mon accusateur, monsieur Lavernède?

— Je vous en préviens, une voix s’élèvera * contre vous dans Israël.

— Vous êtes donc implacable?

— Ne le fûtes-vous pas, pendant dix ans, envers Monseigneur de Roquebrun, l’évêque Roque* brun } comme vous l’appeliez avec mépris?

— Monsieur! s’écria Capdepont, que ce coup ébranla dans son impassibilité.

— Je vous l’ai dit hier, je ne vous crains

VIVÉ MONSEIGNEUR!

point? ■* repartit l’aumônier des prisons, repoussant les prêtres qui essayaient de le contenir et mar> chant droit sur le Vicaire-Général.

Celui-ci, dont toute la nature se soulevait, baissa les yeux pour ne point voir son ennemi. Qui sait peut-être avait-il peur de ne pouvoir résister à la terrible tentation de se jeter en avant et de l’écharper. Mical n’avait-il pas accusé Capdepont de se précipiter, à certaines heures, comme une force aveugle? Quelle lutte, si le montagnard de Harros, un moment pacifié par le sentiment de son ambition satisfaite, en arrivait à ne pouvoir plus tenir en bride ses passions, qui s’élanceraient pareilles à des bêtes féroces, gueule béante et griffes déployées !

Il était manifeste qu a cei instant même, Rufin Capdepont livrait à ses instincts en révolte la plus acharnée bataille de sa vie. Ses genoux, si assurés, avaient maintenant, sous la soutane, de petits mouvements convulsifs. Ses deux mains s’étaient fondues par une étreinte nerveuse en un poignet unique, quelque chose de formidable comme une massue. Le feu de la rage tordait la statue dont nous admirions les proportions harmonieuses, et semblait la disloquer. La tête de notre héros, cette tête si fière, retombait sur sa poitrine, de telle sorte que la révolution dont sa face était le théâtre sans doute, échappait complètement aux yeux. Que se passait-il là-dessous?

Enfin le Vicaire-Général releva son beau front, et laissa voir, à l’étonnement de tous, un visage tranquille, presque souriant. La Bruyère a écrit : « Il n’y a rien qui rafraîchisse le sang comme d’avoir su éviter de faire une sottise . » Il y avait, en effet, du rafraîchissement sur les traits paisibles de Rufin Capdepont: Tl avait triomphé de luimême.

« Monsieur Lavernède, que vous ai-je fait pour me persécuter ainsi? demanda-t-il d'une voix mouillée de larmes.

— A moi, rien; mais vous menacez l’Église.

— L’Egli se pour laquelle je suis prêt à mourir!

— Et à vivre, » ajouta l’aumônier des prisons avec sarcasme.

Capdepont pâlit, et, comme pris de défaillance, s’appuya brusquement sur le bras de l’abbé Mical, qu’il pressa de sa main crispée. Il était à bout. Il avait usé toutes ses forces, et, sentant son impuissance à soutenir plus longtemps son rôle de victime résignée, il appelait du secours. Le sang lui bouillonnait dans la poitrine comme une mer. Il allait être entraîné par les flots. Mical, l’habile, l’astucieux, l’instinctif Mical comprit l’attouchement énergique et brûlant de son maître. Il fal lait le sauver.

« Messieurs, dit-il, Monseigneur Capdepont souffre... Je reconnais les signes avant-coureurs des crises auxquelles il est en proie depuis

VIVE MONSEIGNEUR

quelques jours... Monseigneur a besoin de repos... Monseigneur vous recevra tous prochainement... — Monsieur l’abbé Turlot, courez prévenir le docteur mon frère de se rendre immédiatement dans les bureaux de l’évêché. Je crains bien que Monseigneur n’ait besoin de son ministère. Allez vite... •

Il offrit son bras à l’abbé Capdepont, qui s’y appuya le plus sérieusement du monde.

« Mes amis, priez pour moi, priez pour moi, répéta le nouvel évêque de Lormières, traversant les rangs du clergé, qui le regardait avec un intérêt ému.

— Quel comédien! » ne put s’empêcher de murmurer Lavernède.

Capdepont l’entendit, mais son corps penché n’eut pas un frémissement.

« Mes révérends Pères, dit-il à voix basse, s’adressant aux Supérieurs des ordres religieux, si vous écrivez à Rome, priez vos Généraux respectifs de déclarer au Saint-Père que ma santé est des plus mauvaises, et que je redoute de ne pouvoir suffire aux charges écrasantes de l’épiscopat. Hélas! ma vie est atteinte aux sources; mais je mourrai les yeux tournés vers la Chaire de Pierre, qui eut toujours les tendresses de mon cœur et les soumissions de mon esprit. *

Cependant la plupart des curés de la ville, que l’archiprèlre Clamouse n’eut pas besoin d’aiguil-

lonner, accompagnaient, à travers la cathédrale le pauvre évêque malade, qui fuyait, harcelé par l’aumônier des prisons.

En arrivant devant le catafalque de Monseigneur de Roquebrun, ou quelques bouts de cierges, jetant des lueurs tremblotantes, achevaient de se consumer dans les bobèches d'argent, Rufin Capdepont s'arrêta. Il s'inclina, puis se signa gravement. Pour Lavernède, cette mômerie devant la crosse et la mitre qu'il avait tant convoitées, revêtit le caractère d'une profanation. Il n'y tint plus, et ce cri d’exécrable imprécation s'échappa de sa bouche :

« Caïn, qu'as-tu fait de ton frère? »

Mais Rufin Capdepont, que Mical serra plus étroitement, ne répondit rien à cette accusation féroce; il se courba un peu plus sur le bras de son fidèle acolyte, et sortit de Saint-Irénée en chancelant. Rome n'ayant encore procédé à aucune information et la préconisation demeurant chose incertaine, l’heure n'était pas venue pour ce nouveau Sixte-Quint de rejeter ses béquilles, de se redresser de toute sa taille et d'imposer le respect ou la terreur à ses ennemis.

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