‹ L'abbé TigraneChapitre 21 sur 21 · L’ÉVASION · texte numérisé non relu

L’ÉVASION

E fut une immense rumeur dans la petite ville des monts Corbières. Les dévotes, que, de longue main, avaient subjuguées les grands airs despotiques du Vicaire-Général, allaient de porte en porte, chantant à mi-voix, comme à la veille de Pâques :

« Alléluia! M. l’abbé Capdepont est évêque de Lormières. Alléluia! alléluia! »

Lui cependant ne paraissait nulle part. Aux gens empressés que toute élévation attire, et qui journellement, — prêtres ou laïques, — encombraient la cour de l'évêché pour offrir leurs félicitations à Sa Grandeur, Mical, en faction à la porte 'des bureaux, répondait invariablement :

« Monseigneur est malade; il ne peut rece-

voir personne, par ordonnance du médecin. » C’est à peine si ce geôlier incorruptible, lequel voyant son grand-vicariat dans l’épiscopat de son ami, défendait le bien d’autrui pour protéger le fien propre, permit à Capdepont de figurer à la ôte qu’à son retour de Paris, le baron Thévenot donna, dans son hôtel des bords de l’Arbouse, en l’honneur de l’ancien précepteur de son fils. Le nouvel évêque, du reste, s’y montra d’une circonspection remarquable. La baronne et lé baron, tout à la joie d’avoir fait un évêque, eurent beau le stimuler de toutes les façons, comptant l’amener à prononcer quelque discours, ce qui eût été un honneur pour cette maison où il était entré ;adis si pauvre, si humble, si nu, il ne se départit pas de sa réserve. Au lieu de se mêler aux invités laïques, parmi lesquels la vanité de madame Thévenot se croyait intéressée à le voir briller, Capdepont, qui, d’un regard furtif, avait scruté le groupe des cravates blanches, avisant le visage hautain et railleur du vicomte de Castagnerte, s’était rejeté vers les quelques ecclésiastiques qui l’avaient accompagné, l’archiprêtre Clamouse, l’abbé Turlot, Mical, d’autres encore, et s’était obstiné à ne pas se séparer d’eux. Encore, dans ce milieu ami, n’articula-t-il que de rares paroles : deux mots sur sa santé misérable, une phrase sur le Saint-Père, qui a\ait son respect et sa soumission... G« fut tout.

L'E VASI ON.

En adoptant cetté ligne de conduite, où la prudence le disputait à la ruse, Rufin Capdepont obéissait à la loi suprême de son intérêt. Jamais, en effet, il ne s'était vu entouré de plus de pièges; jamais ses ennemis n'avaient travaillé contre lui avec une rage plus acharnée. Non- seulement l'abbé Lavernède, fidèle à une haine qui prenait sa source dans l’exaspération du sentiment religieux, avait soulevé contre le protégé de M. Bonnardot tout le Quartier des Papeteries, mais il lui aliénait chaque jour davantage le Quartier des Couvents. Le vicomte de Castagnerte régnait là en maître absolu et activait les ravages.

Bientôt l’hostilité de la ville devint si manifeste que Capdepont, résolu à éviter la rencontre des ouvriers papetiers, capables de toutes les provocations, n’osa plus sortir du grand séminaire pour aller aux bureaux de l'évêché, où l’expédition des affaires diocésaines l'appelait chaque matin.

Certes, ce ne fut pas sans peine que le montagnard de Harros, violent jusqu'à la frénésie, se résigna à cette vie recluse, et plus d’une fois le cloître des Minimes, à travers la solitude duquel, en compagnie de Mical, il promenait ses orageuses mélancolies, retentit des cris que lui arrachaient les blessures faites à son caractère, à sa dignité, à sa haute situation. Mais que tenter contre l’opinion publique ameutée? Afin de ne point voir tomber de sa tête la mitre qu'on venait d'y poser,

a7g L’ABBÉ Tl 7RAHE.

cet homme indomptable dut apprendre à se vaincre lui-même, en attendant qu’il lui fût permis d’appesantir sa rude main sur les autres pour les plier et les obliger à demander merci.

Cependant, si l’abbé Lavernède avait réussi à coucher le terrible Capdepont sur un lit de fagots épineux, il ne dormait pas, lui, sur des roses. A Lormières, tout marchait à merveille; mais à Rome?... On n’avait aucune nouvelle de là-bas. Depuis près d’un mois, les rapports du Provincial des Capucins, du Prieur des Dominicains, du Supérieur des Maristes étaient partis, et l’on ne répondait point. Allait-on né faire aucun cas de tant de pièces importantes, capitales, signées de personnages si considérables, si autorisés?1

Pour comble de malheur, l’abbé Ternisien, nature délicate, sans grand ressort, bien que décidé à rentrer à son couvent de Tivoli, sous un prétexte ou sous un autre, retardait indéfiniment son départ pour Rome. Ennemi de tout débat, de toute lutte, le jeune prêtre tremblait à la pensée de la mission dont on ne manquerait pas de le charger, et, pensant esquiver la corvée, il attendait. Certes, en son âme et conscience, il croyait Capdepont indigne de l’épiscopat; il eût souhaité, pour l'honneur de l’Eglise, qu’une main énergique saisît ce replie au collet et le chassât brutalement de la dignité qu’il allait envahir. Mais.

L’ÉVASI ON.

quant à devenir lui-même ce poignet robuste, capable de traîner hors du temple le fourbe, l’orgueilleux, le vindicatif Vicaire-Général, il ne s’en sentait ni la force, ni la volonté. Il différait donc de quitter Lormières, il différait toujours...

« Il faut partir! lui dit un matin l’aumônier des prisons, qui parut soudain devant lui la face injectée de bile et de sang.

— Que se passe-t-il donc^ mon Dieu?

— Je sors de chez le Père Trézel. Malgré des répugnances presque insurmontables et mon peu d’espoir de convaincre ce Jésuite, je suis allé le voir pour le prier de tenter, lui aussi, une démarche auprès de son Général. — Il est bien évident, me disais-je pour me donner du cœur en entrant au collège de Saint-Stanislas Kotska, que Capdepont succomberait, si je parvenais à lancer contre lui la corporation la plus puissante de la chrétienté...

— Et vous avez échoué?

— Non-seulement j’ai échoué, non-seulement je n’ai rien obtenu de ce Père cauteleux ; mais, étant parvenu, non sans beaucoup d’astuce, je le confesse à ma honte, à lui tirer les vers du nez, j’ai cru comprendre à certaines réticences de son langage que ce n’est pas le procès de Rufin Capdepont qu’on instruit à Rome...

— Et lequel, alors?

— Le mien, le vôtre surtout, mon cher ami.

— Mon procès! s’écria l’abbé Ternisien, qui pâlit affreusement.

— i Dans les bureaux apostoliques, on aurait « été surpris de voir, mêlé aux misérables querelles « de Lormières, le nom d’un jeune ecclésiastique « qui avait laissé un bon souvenir à Rome, que « Son Éminence le cardinal Maffeï avait honoré « de son amitié, et à qui le Saint-Père lui-même t daigna accorder quelques témoignages de sa « bienveillance. — Voilà comment s’exprime le Père Trézel, sans vous regarder jamais en face, par exemple ! *

Le pauvre abbé Ternisien ne revenait pas de sa surprise.

« C’est trop fort! fit-il avec un geste d’emportement.

— Voilà des tours comme en savent jouer Capdepont, Mical et le Supérieur de Saint-Stanislas Kotska, car il ne faut plus séparer ces trois noms désormais... C’est bien cela, le Vicaire-Général est transformé en victime, et MM. Lavernède et Ternisien deviennent les calomniateurs de ce malheureux, incapable de se défendre!... Quelle pitié

vraiment !... Ah ! pauvre Eglise catholi que !... Pourtant, si l’on ne croyait pas en un Dieu juste!... •

L’aumônier des prisons lança vers le ciel un regard où éclatèrent toutes les angoisses de son âme.

« Dieu n’est pour rien dans les intrigues ourdies

par le Démon, » balbutia Ternisien avec la foi robuste des simples et des saints.

Il y eut un silence.

t Ne nous laissons pas abattre, mon ami, reprit Lavernède d’un ton résolu ; pour Dieu, pour son Église, nous devons lutter jusqu’à la tin... Partez... Vous verrez là-bas le cardinal MafFeï, lequel, pat un bonheur inespéré, me paraît avoir été désigné par la curie romaine pour instruire l’affaire de Capdepont. Le cardinal vous connaît; il vous écoutera et vous l’éclairerez... Vous savez quelles attaches infrangibles me retiennent à Lormières; jeh bien ! si j’avais en Italie les relations dont vous pouvez tirer un parti décisif pour notre cause, j’abandonnerais ma mère, et je volerais au secours de l’Église, cette autre mère que nous aimons en fils dévoués et jaloux,..

— Je partirai demain.

— Hâtons-nous. M. de Castagnerte, que j’ai rencontré dans la rue Saint-Frumence, croit que Capdepont a quitté Lormières depuis longtemps. Mical se tient toujours debout à la porte du grand séminaire, et son frère le médecin ne néglige pas ses visites quotidiennes au cloître des Minimes. Mais c’est une comédie destinée à masquer l’absence de Capdepont... Un paysan des environs, — il y a plusieurs semaines, — cheminant la nuit à travers un sentier perdu de la montagne, rencontra un prêtre de haute taille qui marchait à grands

pas, en se parlant à lui-même avec des gestes désordonnés. C’était Capdepont évidemment. Intéressé à cacher son départ, il gagnait à pieds je ne sais quelle station dans le haut pays. Où allait-il? A Paris sans doute, harceler le Nonce, mettre tous ses amis debout...

— Je partirai ce soir, • articula l’abbé Ternisiea

avec énergie.

LE CARDINAL MAFFEl

'ancien secrétaire de Monseigneur de Roquebrun arriva à Rome vers le milieu du mois d'août, la veille même de la fête de r Assomption. Il descendit chez les Pères théatins, au couvent de Saint-André délia Valle, où il comptait de nombreux amis, et s’y reposa quelques jours. Enfin, un peu remis des fatigues du voyage, et ayant fait une suffisante provision de forces, il s'achemina une après-midi vers la cité Léonine, et vint frapper à la porte du palais Candia, habitation du cardinal Maffieï.

L'abbé Ternisien n'attendit pas longtemps. Ce fut Son Éminence elle-même qui, rompant avec l’étiquette, très en faveur dans ces maisons de la grande prélature, où tout s’accomplit céré-

monieusement comme dans les églises, vint le chercher sur la banquette de l'antichambre.

« Mon cher enfant, mon cher enfant ! » dit Monseigneur MafFeï, Fembrassant avec effusion.

Notre jeune prêtre, dont le cœur battait haut, suivit le cardinal dans la vaste pièce qui lui servait de cabinet de travail.

Son Éminence le cardinal MafFeï était un vieillard de soixante-quinze ans environ. Il se tenait un peu courbé, mais, on le devinait, sa taille avait dû être de beaucoup au-dessus de la moyenne. Sa tête, dénudée presque complètement, affectait le ton luisant et poli de l’ivoire. Quelques rares cheveux blancs, au-dessus des oreilles et au bas de la nuque, rappelaient son ancienne couronne monastique, car il avait été Abbé des Franciscains de Tivoli. Son visage à angles aigus, commandé par un grand nez long à la saint Charles Borromée, était pâle, et avait un caractère de froideur ascétique qui imposait. Il marchait lentement, comme il sied à ceux qui portent" la pourpre.

Le cardinal montra un siège à Ternisien et l’assit.

« Enfin, vous nous revenez, dit-il avec bonté.

— Et pour jamais, Eminence.

— Tant mieux. On vous a beaucoup regretté à Tivoli. Quand, ce matin, j’ai annoncé votre retour

LE CARDINAL MAFFEI. *85

au Général des Franciscains, qui est venu me voir, il en a paru tout heureux.

— On avait donc informé Votre Éminence de ma prochaine arrivée ici? demanda Ternisien, trop honnête pour dissimuler sa surprise.

— Est-ce que je ne sais pas tout ce qui se passe dans la chrétienté? répondit en souriant le cardinal.

— Cependant je n’avais écrit à personne...

— Et mon petit doigt? ht Monseigneur Maffe'i levant sa jolie main de prélat blanche et fuselée... Non ! c’est hier seulement que j’appris, chez les Jésuites, au Gesù, que vous étiez arrivé ou alliez arriver à Rome.

— Au Gesù!... Ah ! j’y songe, le Père Trézel . . .

— C’est, en effet, le nom du Père dont on m’a lu un long rapport sur la petite échauffourée cléricale de Lormières... Mais, mon cher enfant, il était fort question de vous en ce grimoire... Vous avez fait des vôtres, paraît-il, avec votre ami... votre ami... Aidez-moi donc...

— L’abbé Lavernède?

— Oui, l’abbé Lavernède... Quel homme emporté que ce Lavernède!...

— Vous ne vous trompez point, Monseigneur : l’abbé Lavernède, dont je suis l’ami, a la haine vigoureuse du péché, et, devant lui, il ne sait garder aucune retenue. Moi, qui n’ai pas son cou-

rage, je lui adressai souvent des reproches pour cette poursuite trop acharnée du mal. « Vous vous attirerez quelque méchante affaire, » lui répétai-je cent fois. — A vrai dire, je ne me doutais pas que j’étais si bon prophète. »

Le cardinal regardait l’abbé Ternisien articulant ces paroles avec feu. Quand il eut fini, il continua à l’observer avec attention

« Prenez garde, mon cher abbé, lui dit-il; j’ai sur tout ce qui s’est passé à Lormières des informations précises. Pour pallier les torts de votre ami, il ne faudrait pas...

— Si Votre Eminence veut bien me permettre de lui faire un récit fidèle... »

La voix du malheureux Ternisien s’embarrassa, et de grosses larmes lui coulèrent le long des joues.

Le cardinal, un vieux diplomate dont le cœur à la longue s’était desséché dans la discussion des affaires, resta froid devant cette émotion juvénile. Il eut un geste poli pour engager l’ancien secrétaire de Monseigneur de Roquebrun à s’expliquer, et n’articula pas un mot.

Alors l’abbé Ternisien raconta l’épiscopat tout entier de Monseigneur de Roquebrun et l’opposition implacable de l’abbé Rufin Capdepont. Il n’omit aucune circonstance du long martyre de son protecteur, de son ami. Plus d’une lois meme,

LE CARDINAL MAFFEÏ. 28?

il cita les termes des rudes apostrophes de celui qu’il osa appeler le bourreau du dernier évêque de Lormières.

Le cardinal écoutait impassible, penché vers son interlocuteur pour ne perdre aucune de ses

paroles.

En vain celui-ci s’interrompit-il maintes fois, cherchant à surprendre sur les traits de Son Eminence quelque trace des émotions qui le secouaient lui -même si violemment; le masque impénétrable, comme glacé, de ce vieillard attentif et recueilli ne révéla rien de ses intimes impressions.

Bien qu’embarrassé par un silence qui accusait des préventions peu favorables, notre jeune prêtre, qui voyait son honneur en jeu, l’honneur aussi de l’abbé Lavernède, poursuivit courageusement. Bientôt, il en arriva à la scène horrible du cercueil de Monseigneur de ïfoquebrun dans la cour de l’évêché, au milieu du Chapitre et du clergé de Lormières réunis. Pour le coup, le cardinal parut touché, car il releva un peu la tête et regarda fixement Ternisien.

« Ces faits se sont-ils passés absolument comme vous me les racontez? demanda-t-il sévèrement,

— Je l’atteste devant Dieu !

— C’est bien, je vous crois... Continuez.

— Je n’ai plus rien à ajouter, Monseigneur.

— Pardon... -Vous ne me rapportez pas la der* nière scène de ce petit mélodrame, peu édifiant,

j’en conviens, mais moins terrible qu’on ne se l’est imaginé à Lormières. Cette scène, que je tiens à vous rappeler, est celle où votre abbé Lavernède, en pleine cathédrale de Saint-Irénée, ne craignit pas de jeter à la face de M. le Vicaire- Général capitulaire l’accusation, assez difficile à justifier, d’avoir tué Monseigneur de Roquebrun.

— M. l’abbé Lavernède, devant le catafalque de l’évêque défunt, se contenta de crier : « Caïn, qu’as-tu fait de ton frère? »

— Cela me paraît suffisant, et je ne dis pas autre chose.

— La chaleur de la lutte pourrait peut-être excuser...

— Non... Remarquez, du reste, qu’au moment où cet abbé Lavernède outrageait à ce point M. le Vicaire-Général capitulaire, celui-ci venait d’être nommé évêque, ce qui devait le faire sacré pour tous. Le respect de la hiérarchie demeure une des forces de l’Eglise.

— Votre Eminence me permettra-t-elle de lui avouer que, pour M. l’abbé Lavernède... et pour d’autres, ce qui fait les évêques, c’est l’institution canonique, nullement la désignation, sans caractère religieux, du pouvoir civile Mon ami ne crut donc pas que la dépêche arrivée le matin même de Paris mit M. l'abbé Capdepont à l'abri des terribles responsabilités qu’il avait encourues.

— Votre ami eut tort. Nous qui signons des

LÉ CARDINAL MAFFEÏ.

Concordats avec tous les souverains de la terre, nous savons ce que nous devons penser de l'autorité laïque; mais nous sommes loin d’afficher pour elle les mépris superbes d’un petit ecclésiastique de Lormières. Certes, les candidats à l’épiscopat qui lui viennent du nord et du midi ne sont pas tous également agréables au Saint-Père. Seulement, Sa Sainteté a la conscience très-nette de la situation ou se trouve placée l'Église, et il est assez rare qu’elle ne ratifie pas les choix des gouvernements... M. Lavernède est intelligent; il n’ignore donc pas à quels ménagements particuliers le Saint-Siège est tenu vis-à-vis de la France, et il a été coupable de provoquer un scandale qui, n’eût été la sagesse de M. l’abbé Capdepont, pouvait devenir, entre Paris et Rome, le sujet du plus regrettable conflit. >

Il y avait un blâme pour l’abbé Ternisien dans le ton un peu dur dont furent prononcées ces dernières paroles. Le jeune prêtre le comprit, et tout d’un coup se sentit ülacé.

Encore une fois, l’ancien secrétaire intime de Monseigneur de Roquebrun n’était pas fait poui lalutte. Voyant peser sur lui, sur son ami, qu’il confondait généreusement avec lui-même, d’odieusej imputations, le sentiment qu’il avait de la justice s’était révolté, et il avait pu articuler quelques mots assez vifs. Mais, puisque tout effort devenait

inutile, puisque l'iniquité triomphait, un seul parti lui restait à prendre, le parti de la résignation. C’est ainsi que les natures pusillanimes ou trop absorbées dans la charité abandonnent les plus nobles causes et laissent la victoire facile aux méchants. L’adoration trop absolue de soi-même ou de Dieu engendre trop souvent des résultats identiques.

Ternisien, terrifié par l’attitude du cardinal, était désormais à raffut du premier prétexte qui lui permettrait de battre en retraite honorablement. Oh! avec quelle joie il quitterait ce monde pervers, et s’enfuirait vers sa solitude de Tivoli! En cette minute de découragement suprême devant Y âpreté des passions humaines, le jeune Franciscain, par la pensée, savoura toutes les délices de la vie religieuse dans une cellule écartée, au fond d’un désert. Oh! l’anéantissement!...

Monseigneur Maffeï, dont l’œil d’inquisiteur suivait toutes les incertitudes, toutes les craintes, tous les assoiffements de l’homme faible assis devant lui, fut ému de pitié. Par un mouvement affectueux, il lui prit les main* dans les fiennes et les serra. A ce contact, Ternisien, noyé iians un océan d’amertume, se réveilla comme en sursaut, et, fort embarrassé de sgïi long silence, balbutia cette question :

« Vous croyez alors, Monseigneur, que Sa Sainteté préconisera M. l'abbé CapdeponD »

LE CARDINAL MAFFEI

Le cardinal se leva vivement.

« Eh quoi ! s'écria-t-il avec une colère qui 5 allait pas sans ironie, parce qu’à Lormières, une bourgade au bout du monde, quelques prêtres diocésains et quelques Religieux se sont donné la satisfaction peu charitable de pousser à bout la nature fougueuse, peut-être trop fougueuse, de M. l’abbé Capdepont, il faudra que l'Église se prive des énormes avantages que cette même nature, conduite par elle, modifiée, modérée par elle, est susceptible de lui procurer? En vérité, monsieur, je reste confondu par les prétentions des gens qui vous envoient. Oui, l’outrecuidance est singulière!... Et depuis quand, je vous prie, appartient-il aux simples clercs de s’immiscer dans des questions qui relèvent uniquement dïi Saint-Père ou de ceux qu’il a délégués souverainement? Mais c’est un bouleversement complet de la hiérarchie... Si vous autres, Français, vous aimer la Révolution, nous, Romains, nous la détestons de tout notre cœur, et, nous refusant à courir les aventures, nous nous obstinons à vouloir rester immobiles sur la pierre, super petrarn } où nous plaça la main de Dieu... Prenez-en votre parti, monsieur l'abbé : le candidat que nous présente >otre gouvernement pour le siège de Lormières ^vra canoniquement institué. Non que nous ayons pour votre Empereur, dont le but, nous ne Fignolons point, est d’abaisser l’épiscopat français, espé-

rant le dominer plus facilement quand il l’aura rempli de sujets incapables, plus de déférencL qu’il ne convient; mais parce que les renseignements venus de la Nonciature de Paris et d’ailleut) nous présentent M. l'abbé Capdepont comme un ecclésiastique du plus grand mérite, de la plus

haute vertu. Il possède une qualité supérieure

entre toutes, et dont l’Eglise a le devoir de tenir compte, dans ces temps où les pouvoirs laïques atteignent le comble de l’audace, de la scélératesse, de la perversité : il est courageux, M. l’abbé Capdepont, voilà enfin un caractère. Ah ! plût au ciel que la crosse pastorale tombât toujours en des mains aussi robustes et aussi dévouées!

— Oserai-je faire observer à Votre Éminence que ce dévouement au Saint-Siège est d’assez fraîche date? car autrefois...

— C'est une erreur. Le Vicaire-Général de Lormières a subi l’autorité civile, il ne l'aima jamais. 11 devait être évêque. Dieu, qui lui réservait une mission dans son Eglise, avait mis dès longtemps « dans sa chair et dans ses os} » selon l'énergique expression biblique, le sentiment de sa force, et s’il fut contraint, pour faire aboutir une ambition dont le ciel devait tirer profit, de jeter quelques miettes de flatterie à votre ministre des cultes, dans le fond il jugeait la misère de ce $u’on appelle, dans le jargon politique, les pouvoirs constitués eifes méprisait. Il parut, en effet,

LE CARDINAL MAFFEI

se soumettre à Paris ; mais, en réalité, c’était à Rome qu'il se soumettait; c’est pour Rome qu’il s'humiliait jusqu'à ruser, quelquefois même jusqu’à... mentir.

— Mentir, Monseigneur, mentir ! répéta Ternisien scandalisé.

— Eh bien! qu’est-ce qui vous prend, et quel sens étroit et ridicule attachez-vous à ce mot? Ah! comme on voit bien que vous nous avez quittés depuis plus de dix ans! Vous n’entendez donc plus notre langage? L’Eglise ne ment jamais, monsieur l’abbé! 11 n’est pas dans la puissance de l’Eglise, la vérité même, de mentir. Seulement, l’Eglise, en lutte, dans les premiers temps, avec les derniers princes païens; au moyen âge, avec des rois à demi barbares; de nos jours, avec l’univers entier soulevé contre elle, pour poursuivre sa mission divine à travers les siècles, a eu constamment besoin de souplesse et d’habileté... Les cardinaux Caprara, Consalvi, harcelés par le général Bonaparte, capable de provoquer un schisme en France, furent forcés de lui mentir plus d'une fois, comme M. l'abbé Capdepont, empêtré dans les intrigues gallicanes de Napoléon III, lui a menti... Mais je vous le demande, monsieur, ment-on, quand on sauve l’Eglise? ment-on, quand, malgré les hommes, acharnés à exiler Dieu du monde, on emploie les ressources, les finesses, les subtilités même de son esprit à maintenir ici-bas le règne

de Celui qui est la voie, la vérité et la vie, « Eg® sum via, veritas et vita ? »

Un grand trouble s’était emparé de l’abbé Ternisien. Il regarda le cardinal Maffeï, qui venait de se rasseoir, avec une expression effarée.

« Et puis de quels talents M. l’abbé Capdepont n’a-t-il pas été doué ! reprit le vieux prélat entraîné par l’enthousiasme. Je voudrais que vous vous fussiez trouvé à Saint-Louis-des-Français, le jour de la fête de l’Assomption, et que vous l’eussiez entendu...

— Quoi ! M. Capdepont est à R,ome>

— Il a eu l’honneur insigne de prononcer le panégyrique de la Vierge Marie, en présence du Saint-Père et de tout le Sacré-Collége. Quelle élévation ! quelle puissance ! et aussi quelle chaleur dans sa parole! — « Il me semble que f entends saint Bernard, » a murmuré à plusieurs reprises le Cardinal-Vicaire... Dans l’après-midi de ce grand jour, Sa Sainteté a voulu recevoir M. l’abbé Capdepont pour lui adresser elle-même ses félicita- \ions... Mon cher Ternisien, si vous eussiez vu celui que vous aimez si peu dans les salons du Vatican, ses façons aisées, sa tournure à la fois altière et modeste, vous eussiez été d’avis, comme moi, que Dieu n’avait accordé à cet homme cette surprenante dignité extérieure que parce qu’il l’avait réservé de longue main à quelque haute destinée. — « La mitre fera bien sur cette têtey §

a dit le Saint-Père au Général des Jésuites, qui accompagnait le nouvel élu. — Puis, embrassant M. l’abbé Capdepont prosterné à ses pieds, Pie IX a daigné l’appeler « Mon frère ! *

— Dans ce cas, tout est finir*

— Tout est fini, mon enfant. M. l’abbé Capdepont, — je vous autorise à faire parvenir celte nouvelle à Lormières, — sera préconisé dans le consistoire qui sera tenu le 8 du mois prochain, jour de la Nativité de la Très-Sainte Vierge. » L’abbé Ternisien se leva, il salua profondément

Son Eminence, et, sans mot dire, se dirigea vers la porte du cabinet de travail.

« Et vous vous en allez ainsi sans murmurer un adieu ) a lui demanda le cardinal.

Le jeune prêtre se retourna, fit deux pas vers Monseigneur Maffeï, et soudain se mit à genoux devant lui.

Le vieux prélat se redressa, étendit gravement la main, puis fit le signe de la bénédiction.

9 Voyons, mou enfant, dit-il à Ternisien, le relevant avec bonté, soyez absous de votre peccadille, et n’y retombez plus. Laissez les affaires de l’Église à ceux à qui Dieu en a imposé le poids. Tout à l’heure, vous allez retrouver dans notre adorable solitude de Tivoli, où vos frères vous attendent, la paix et le contentement. Que ne mbst-il accordé de vous suivre ! . . N’ètes-vous pas plus heu-

reuxque moi?... Pourquoi le Saint-Père ne nrat-ii point laissé là-bas au milieu de vous ! Ah ! j’échangerais volontiers ma pourpre avec ma bure d’autrefois !... Si vous saviez ce que sont les affairés, et combien peu les hommes aiment la justice!... Que vaut la dignité cardinalice comparée au repos que je goûtais! A Tivoli, je fus novice, puis moine, puis Abbé... Quelles délices ! * Monseigneur Maffe'i, ému au souvenir de ses jeunes années de piété simple et modeste, s’interrompit.

Il reprit bientôt d’une voix énergique : a Mais songez-y, mon bien-aimé Ternisien, s’il faut des Réguliers, des Séculiers pour le triomphe et la splendeur céleste de l’Église, il faut aussi des évêques courageux pour la défendre. Ceci me ramène tout naturellement à M. l’abbé Capdepont, et je me trouve dans l’obligation de vous dire qu’en' cette déplorable affaire de Lormières, vous, votre ami Lavernède, les Supérieurs y ordres religieux qui adressèrent des rapports à •me, vous avez confondu deux choses qui, à aucune époque de l’histoire ecclésiastique, n’eurent rien de commun : l’Église et le gouvernement de l’Église. L’Église reste aujourd’hui ce qu’elle fut en tous les temps : divine, infaillible, audessus des vicissitudes humaines. Quant à son gouvernement, tenu, dès l’origine, de batailler ronfle toute espèce d’entreprises coupables, parti-

LE CARDINAL MAFFEL ap;

culièrement contre les convoitises, la corruption, 1 âpreté des princes, si manifestes de nos jours, il fut plus d’une fois dans la nécessité de placer à sa tête des chefs plus fermes que pieux, plus énergiques que sages, plus animés en apparence de l’esprit de la terre que de l'esprit du ciel. Mais l'Eglise eût-elle vécu, si Dieu ne lui eût envoyé ces grands pontifes : Grégoire VII, Innocent III Boniface VIII, Sixte-Quint, Pie IX? Certes, je ne puis en douter, vous avez pour le grand Hildebrand, ce lutteur héroïque, ce véritable fondateur de la monarchie catholique, l’admiration qu’il impose à tous. Eh bien, savez-vous comment le cardinal Pietro Damiani, confondu souvent par l’audace de son génie, la puissance de ses combinaisons politiques, l’ardeur insatiable de son ambition, l’appelait? Il l’appelait Saint-Satan ! »

L’abbé Ternisien frissonna. Il s’inclina pour prendre congé de nouveau et marcha vers la porte.

Le cardinal Maffeï eut un imperceptible haussement d’épaules. D’un œil indifférent, il regarda s’éloigner l’ancien secrétaire intime de Monseigneur de Roquebrun, et, cette fois, ne jugea pas à propos de le rappeler.

UN CANDIDAT A LA PAPAUTÉ

’abbé Ternisien mourut dans les premiers mois de l’année 1869. L’abbé Lavernède, qui, depuis plus d’un an, avait perdu sa mère, affranchi désormais de la douce chaîne qui le retenait à Lormières, fut prévenu à temps, et put accourir en toute hâte au couvent des Franciscains de Tivoli. 11 eut la triste consolation de recueillir le dernier soupir de son ami et de lui fermer les yeux.

Comme cela devait arriver, le parfum de Rome enivra l’âme si profondément chrétienne de l’abbé Lavernède. Emu en même temps qu’il était ébloui, il rêva de finir ses jours, lui aussi, dans cette splendide retraite , « ce rendez-vous des âmes aimantes et ulcérées, » comme l’appela Chateaubriand. Il était donc sur le point d’adresser à son

UN CANDIDAT A LA PAPAUTÉ.'

évêque sa démission d’aumônier des prisons de Lormières, car Monseigneur Capdepont, malgré Mical, moins oublieux et plus acharné, n’avait pas daigné se souvenir de son ancien ennemi et lui avait laissé son poste, quand il reçut une dépêche qui l’invitait à rentrer tout de suite dans son diocèse pour reprendre, au grand séminaire, la chaire d ’ éloquence sacrée qu’il y occupait autrefois.

Que s’était-il passée Rien qui ne soit très-simple.

Monseigneur Rufin Capdepont, comme l’abbé Lavernède lui-même l’avait prévu, poursuivant sa marche ascendante dans l’Église, venait d’être nommé archevêque, et le nouvel évêque de Lormières, Monseigneur Tissandier, jaloux de s’attirer l’affection de son clergé, rappelait les prêtres diocésains au grand séminaire, après en avoir toutefois délogé les Jésuites, que Monseigneur Capdepont, très-intéressé à plaire au Gesu: y avait établis dès le commencement de son épiscopat.

Monseigneur Capdepont fait très-peu parler de lui. Monseigneur Capdepont vit très-retiré dans son diocèse. C’est à peine si, de temps à autre, pour administrer le sacrement de la Confirmation, il sort de son palais archiépiscopal, où le retiennent des travaux qu’il publiera prochainement. On parle, sous le manteau, d’une Histoire du pontifical de Pie IX, suivie de pièces inédites fort curieuses sur les menées politiques du comte de

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Cavour et des ministres qui lui ont succédé : R casoli, Ratazzi, Menabrea...

Ce livre, qui porte pour épigraphe ces trois mots latins : « Crux de cruce, » si nous en croyons ceux qui furent admis à en connaître quelques pages, est destiné au plus grand retentissement. Toutes les questions qui préoccupent le monde religieux et politique sont abordées de front, scrutées avec l’audace du génie, et, dit-on, résolues Les théories absolutistes du Syllabus , le dogmnouveau de l’infaillibité, dont Monseigneur Capdepont fut, au dernier concile, l’un des plus énergiques défenseurs, si nos renseignements ne nous trompent, se trouvent discutés là avec unë hauteur de vues , une abondance d’arguments faites, sinon pour déterminer la conviction dans les esprits, du moins pour leur imposer l’admiration d’un talent plein à la fois de souplesse eî de vigueur.

En ce moment même, Monseigneur Capdepont écrit un chapitre intitulé :

Quel sera le successeur de Pie IX ?

Monseigneur Capdepont ne vient jamais à Paris, où on le vit si souvent autrefois. Il va à Rome tous les ans vers le mois de mai. Il n'est pas rare qu'il y retourne en septembre. Le Saint- Pere lui fait un accueil qui a suscité des jalousies, et le bruit court que Pie IX, appréciant les services qu'un homme de la valeur de l’archevêque

UN CANDIDAT A LA PAPAUTÉ

Rufin rend journellement à l'Église, ceux qu'il peut être appelé à lui rendre dans l'avenir, l’aurait nommé cardinal in petto. Est-ce vrai?...

Dernièrement Monseigneur Capdepont se promenait en compagnie de son confident habituel, le Grand-Vicaire Mical — car l’abbé Mical, lui aussi, a vu son ambition satisfaite — dans le vaste et beau jardin qui enveloppe d’une ceinture profonde de verdure l'hôtel archiépiscopal.

9 Ma foi, Monseigneur, du train dont vont les choses en Italie et en Europe, je vois en vous le Pape futur, lui dit à brûle-pourpoint l’ancien professeur de théologie morale du grand séminaire de Lormières.

— Y pensez-vous, Mical !

— J’y pense très-bien. La France a déjà donné seize successeurs à Saint-Pierre. Pourquoi ne seriez-vous pas le dix-septième ?

— Que Pie IX ait encore de longs jours !... D'abord, si le Saint-Père mourait, c'est la camarilla italienne qui l’emporterait dans le conclave.

— Mais, Monseigneur, vous ne comptez que des amis dans le Sacré-Collège, et les votes pourraient bien se porter sur Votre Éminence.

— Mon Éminence!... Mical, plusieurs fois je vous ai défendu de me donner ce titre. *

Le Grand-Vicaire, dont le museau s’est encore allongé avec les années, fit une grimace.

L’ABBÉ TIGHANE.

Puis, ayant fouillé les allées d’un regard de furet :

« Qu’importe ! murmura-t-il, nous sommes seuls. »

Un banc était là, à F ombre des tilleuls. L’archevêque s’assit... Il paraissait essoufflé. Tout à coup sa tête, trop lourde par le poids des pensées, lui retomba sur la poitrine... Il demeura longuement absorbé.

Mical, toujours aussi alerte, aussi vif que nous l’avons connu, reprit

« Je n’ignore pas que Pie IX aime beaucoup le cardinal de Angelis, archevêque de Fermo...

— Sixte-Quint fut archevêque de Fermo..., balbutia Capdepont, répondant moins à Mical qu’aux intimes obsessions de son esprit.

— Oui, poursuivit le Grand-Vicaire, le cardinal de Angelis pourrait être élu si, comme on l’a dit, l’élection doit avoir lieu devant le cadavre du Pape défunt, ante ...

— Non I non ! » s’écria l’archevêque avec feu.

Un silence de quelques minutes.

Mical continua :

« La Prusse, dont les affaires ont atteint, pour notre malheur, une prospérité si haute, pourrait bien user et abuser de la position que lui ont faite les événements, pour mettre en avant le cardinal Huhenlohe }

— Un Pape allemand!... Les souvenirs de* longues guerres du Sacerdoce et de l’Empire sont

UN CANDIDAT A LA PAPAUTE

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encore vivants dans l'Eglise... C'est impossible... Avec un Pape allemand, il faut rayer la France de la carte du monde, ce que Dieu ne permettra point. Quoi! la France disparaîtrait! Autant voir le soleil tomber du ciel, et toutes les nations de la terre refluer vers la nuit.

— Mais, Monseigneur, croyez-vous au cardinal Bonaparte?1

— Ce nom est devenu suspect au monde religieux comme au monde politique. Le cardinal Bonaparte, malgré des vertus auxquelles il convient de rendre hommage, n'obtiendrait pas deux voix, s’il avait la prétention de s'élever jusqu'au trône pontifical.

— Et l’archevêque de Westminster?

— Le cardinal Manning?... Si le Saint-Père, dépouillé par les bandits de la Savoie, eût accepté, à Malte, l’hospitalité que lui offrit l’Angleterre, la reconnaissance du Sacré-Collége, mis à l'abri de la persécution, eût pu créer des chances à l'archevêque de Westminster. Mais la noble obstination de Pie IX à ne pas s’éloigner de Rome, encore une fois envahie par les barbares du Nord, ne laisse aucun espoir à cette candidature. *

Harcelé par ses pensées qui le piquaient comme autant de poignards, l'archevêque se leva, et, entraînant le Grand-Vicaire, parcourut d'un pas effréné les plus sombres allées de son jardin. Les

mains qui retenaient Mical, ainsi que des griffes, lui brûlaient la peau. Évidemment Capdepont avait la fièvre. Ses yeux, où étincelait toute son âme, brillaient dans l’ombre pareils à des braises rouges. Il balbutiait des mots entrecoupés.

« La tiare! répéta-t-il à plusieurs reprises, la tiare!...

— Votre tête, où la main de Dieu déposa toutes les puissances de la foi et du génie, serait assez forte pour la porter. *

Rufin Capdepont s’arrêta court. Il regarda longuement le Grand-Vicaire. Puis, avec les cinq doigts de sa main droite, étreignant son front, où une ambition qui tenait du délire avait allumé les flammes d’un effroyable incendie :

« Voyons, Mical, veux-tu me rendre fou? » balbutia-t-il égaré.

Et, avec une lueur de bon sens et une profonde humilité :

t Moi, né dans une hutte au hameau de Harros, je pourrais gravir les marches du trône pontifical!... Moi; pécheur, — tu le sais, je péchai souvent en ta présence, « malum coram te feci, » comme dit le roi David, — je pourrais devenir le Vicaire de Jésus-Christ sur la terre !... Et qu’ai-je donc fait pour cela? »

Il s’interrompit...

Il continua.

*■ Je suis le jouet d’un rêve horrible... Pourtant

UN CANDIDAT A LA PAPAUTÉ. joj

fi... Ah! l’univers catholique verrait un Pape, alors !...

— Dieu vous suscita pour le salut de tous.

— Mical, il me semble que je me meurs... Je t’en supplie, tais-toi, tais-toi... *

Cette prière, formulée presque avec des larmes, épouvanta l’ancien professeur de morale , qui n’osa plus ajouter un mot.

Ils remontèrent vers l'archevêché, mais désormais ils allaient à pas très-lents. Capdepont même s’arrêtait de temps à autre, vaincu, immobilisé par l’intolérable martyre qu’il endurait.

t II n’est plus douteux, murmura-t-il, restant encore une fois fixe au milieu de l’allée, il n’est plus douteux que l’Allemagne et l’Italie ne se soient liguées dans le but d’exercer une influence décisive sur le prochain conclave... En cette question du successeur de Pie IX, il y va de la vie pour ce pauvre royaume italien, si misérable, si dénué, si chétif... L’œuvre du comte de Cavour est une baraque de foire en planches de sapin, et l’on voudrait que la main robuste du prince de Bismarck posât la première pierre d’un édifice... Bismarck, voilà un homme avec qui je voudrais être mis à même de me mesurer!... En son discours sur la Première décade de Tite-Live, Machiavel déclare que l’Église fut, dans tous les temps, l’obstacle à l’unité politique de l’Italie. L'Église le sera encore, **** obstacle!... Mais, devant les

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intrigues allemandes et italiennes, que fera la France?... Voyons, si le Sacré-Collége, par le fait des tracasseries auxquelles il ne peut manquer de se trouver en butte, ou d’une révolution toujours imminente en Europe, passait les Alpes et venait chercher un refuge chez nous?... Alors... alors l’influence française aurait beau jeu et ma candidature pourrait se produire... On agirait...

— Et vous seriez élu, Monseigneur.

— Élu ! élu !...

— En face de ce résultat si important pour l’Église, si glorieux pour la France, Votre Sainteté ne me refuserait pas la mitre, je pense?... •

Il ne répondit point.

On se remit en marche.

Au moment de gravir le perron de son palais, Rufin Capdepont fit une halte nouvelle. Puis, succombant à l’irrésistible fascination de son rêve :

« Qui sait? murmura-t-il levant les bras au ciel, qui sait?... •

Château de Montgauch, eptemure 1871. — Paris, juin 187a.

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