CHAPITRE XIX
<( Eh bien I mon ami, ce n'est jamais qu'un coup de houssine à travers le visage ; mouchez-vous, essuyez-vous les yeux, et vous n'en verrez que plus clair.
— Par cette lumière que je ne puis voir, répondit Adam, vous avez été un ami infidèle. Loin d'épouser ma juste querelle, vous m'avez empoché de me venger.
— Fi donc I Adam,» répliqua Roland déterminé à mettre tout le tort du côté du vieux fauconnier, et à devenir à son tour le conseiller du bon ordre et de la tranquillité; « fi! vous dis-je : est-ce à vous de parler ainsi? vous qui avez été envoyé ici pour préserver de toute embûche mon innocente jeunesse ?
— Je désirerais de tout mon cœur que votre innocente jeunesse eût la corde au cou,» s'écria Woodcock, qui commençait à voir où tendait l'admonition.
« Et au lieu de m'offrir, continua Roland^ l'exemple de la prudence et de la sobriété, ce qui aurait convenu à un fauconnier de sir Halbert Glendinning, vous buvez je ne sais combien de pintes d'ale, outre un gallon de vin et une mesure entière d'eau-de-vie.
— Le pot était bien petit, » répliqua le pauvre Adam, que sa conscience réduisait à se tenir simplement sur la défensive.
« Il suffisait pour vous emporter joliment ; et alors, au lieu d'aller vous coucher pour cuver votre boisson, il faut que vous vous mettiez à chanter vos fanfaronnades sur les papes et les aveugles, jusqu'à perdre les yeux vous-même sous des coups de houssine. Sans mon intervention, quoique dans votre ivresse vous m'accusiez avec ingratitude de vous avoir abandonné, ce jeune gaillard vous aurait peut-être coupé la gorge; car je le voyais tirer une épée large comme la main et affilée comme un rasoir. Et telles sont les leçons que vous donnez à un jeune homme sans expérience 5 fi I Adam, fi î
— Oui, amen, et de tout mon cœur ! fi de ma folie d'avoir attendu autre chose que des railleries impertinentes d'un page comme vous, qui, s'il voyait son père dans l'embarras, ne ferait qu'en rire, au heu de lui prêter assistance I
— Je vous prêterai assistance,» dit le page en riant toujours ; « c'est-à-dire je vous donnerai le bras jusqu'à votre chambre, mon bon ami : vous y cuverez votre aie, votre vin, votre colère et votre indignation, et vous vous éveillerez demain matin avec tout l'esprit que la nature vous a prodigué. Mais je vous préviens d'une chose, mon bon Adam, c'est qu'à l'avenir et pour toujours, lorsque vous
me raillerez pour avoir la main trop vive,ou plutôt pour être trop prompt à dégainer le poignard, vos remontrances serviront de prologue à la mémorable aventure de la houssine dans l'hôtellerie de Saint-Michel.
Ce fut avec ces expressions de condoléance qu'il conduisit Jusqu'à sa chambre le fauconnier un peu découragé : il se retira ensuite vers son lit où il fut encore quelque temps avant de s'endormir. Si le messager que Roland avait vu était réellement Catherine Sey ton , quelle amazone , quelle virago ce devait être : elle avait, comme à son commandement, l'insolence et l'audace. << L'airain de son front fourbirait ^ le front de vingt pages, et je dois connaître par moi-même, pensait Roland, jusqu'où vont les vertus de cette noble profession. Et cependant qui n'admiirerait ses traits , son regard , sa démarche légère , son sourire , l'art avec lequel elle arrangeait son manteau pour ne montrer de ses formes que celles qui devaient être vues ! Je suis charmé qu'elle ait eu au moins cette grâce de reste. Et la voix et le sourire I c'était Catherine Seyton , ou le diable a pris sa ressemblance. Une bonne chose , c'est que j'ai imposé silence aux éternels sermons de cetàne d'Adam Wcodcock, qui a pris sur moi le ton de prédicateur et de gouverneur ; à peine a-t-il quitté la mue de ses faucons I » Ces réflexions consolantes , jointes à l'heureuse indifférence qu'éprouve la jeunesse à l'égard des événements du lendemain , procurèrent à Roland Graïme un profond sommeil.