‹ L'abbéChapitre 169 sur 250 · CHAPITRE XXVn. 50S · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVn. 50S

du sujet. Après avoir fait toutes les grimaces et les bouffonneries qui convenaient à la circonstance, on présenta successivement la puissante relique à chacune des actrices, dont pas une ne résista à répreuve; mais, au grand plaisir de l'auditoire, elles éternuèrent plus long-temps et plus fort qu'elles n'y comptaient peutêtre elles-mêmes. Enfin, la plaisanterie paraissait épuisée, et le moine allait passer à quelque nouvelle folie, quand le bouffon du drame , s'emparant secrètement de la fiole qui contenait la merveilleuse liqueur, l'appliqua tout à coup sous le nez d'une jeune femme, dont le visage était caché par un voile de soie noire, et qui était assise au premier rang des spectateurs, paraissant regarder attentivement sur la scène. Le contenu de la fiole était bien fait pour soutenir la réputation de la légende du charlatan. La demoiselle se mit à éternuer violemment , preuve de sa fragilité , qui fut reçue avec des cris de joie de la part des spectateurs. Ces démonstrations joyeuses furent bientôt répétées aux dépens du bouffon ; car, avant que la crise fût bien passée, la jeune fille insultée, retirant une main des plis de son manteau , lui appliqua un soufflet qui l'envoya tomber à quelque distance du moine.

Personne ne plaint un bouffon battu , et il reçut peu de marques de condoléance, quand, en se levant de terre et faisant ses lamentations, il invoqua l'assistance et la pitié de l'auditoire. IMais le chambellan , qui sentait qu'on avait insulté à sa dignité , ordonna à deux hallebardiers de lui amener la coupable. Quand les officiers approchèrent de la virago , elle prit tout à coup une attitude de ferme défense, comme si elle était déterminée à résister à leur autorité ^ et, d'après l'échantillon de force et de courage qu'elle venait de déployer, ils ne se montrèrent pas empressés d'exécuter leur commission. Mais, après avoir réfléchi une demiminute , la demoiselle changea tout à coup de manière et d'attitude : elle enveloppa ses bras sous son manteau d'un air modeste et virginal , et se rendit de plein gré devant le grand homme , suivie et gardée par les deux braves satellites. Dans sa démarche en traversant l'espace vide qui la séparait de lui , et surtout dans son maintien , lorsqu'elle se tint devant le tribunal du docteur, elle montra cette légèreté et cette grâce naturelle que les connaisseurs considèrent comme inséparable de la beauté. D'ailleurs son justaucorps brun, et son jupon court de même couleur, laissaient voir une belle taille et une jolie jambe ; ses traits étaient cachés par son voile; mais le docteur, chez lequel la gravité n'excluait

pas certaines prétentions, en vit assez pour juger favorablement l'étoffe par l'échantillon.

Il commença néanmoins avec la plus grande sévérité : <' Eh bien I insolente coquine, me direz-vous pourquoi je n'ordonnerais pas qu'on vous trempât dans l'étang pour avoir osé lever la main sur cet homme en ma présence ?

— Vraiment, reprit la coupable, parce que je pense que Votre Honneur ne juge pas le bain froid nécessaire à ma maladie.

— Une peste de friponne, dit tout bas le docteur à Roland Gramme-, et je garantis que c'en est une charmante ; sa voix est aussi douce que du sirop. Mais, ma jolie fille, continua-t-il^, vous nous montrez bien peu de votre visage. Ayez la complaisance d'ôter Totre mentonnière.

— J'espère que Votre Honneur m'excusera jusqu'à ce que nous soyons en particulier, reprit-elle; j'ai des connaissances ici , et je ne voudrais pas être citée dans le pays pour la pauvTe fille qui a servi de plaisanterie à ce misérable fourbe.

— Ne crains rien pour ta réputation , mon petit morceau de sucre candi , reprit le docteur ; car je te proteste , foi de chambellan de Lochleven de Kinross, et cetera, que la chaste Susanne elle-même n'aurait pu respirer cet élexir sans éternuer; c'est une curieuse distillation d'acetum rectifié, ou de vinaigre de soleil, que j'ai préparée moi-même. IMais puisque tu dis que tu viendras me voir en particulier, et que tu m'exprimeras tes regrets de la faute dont tu t'es rendue coupable, j'ordonne que l'on continue comme si rien n'était arrivé.

La demoiselle s'inclina et retourna à sa place. Le divertissement continua, mais il n'attirait plus l'attention de Roland Gra?me.

La voix, la taille, et ce que le voile laissait apercevoir du cou et des cheveux de la villageoise offraient tant de ressemblance avec Catherine Seyton, qu'il se sentait comme égaré dans un songe fantastique. La scène mémorable de l'hôtellerie s'offrait à son souvenir, accompagnée de toutes ses circonstances merveilleuses. Le récit des enchantements qu'il avait lus dans des romans se réalisait-il dans cette fille extraordinaire? Pouvait-elle se transporter hors des hautes mu railles du château de Lochleven. entouré de son grand lac (et il y jetait les yeux comme pour s'assurer qu'il existait toujours) ? pouvait-elle échapper à la surveillance de la garnison, surveillance aussi rigoureuse que l'exigeait le salut d'une nation tout entière ? pouvait-elle surmonter tous ces

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