CHAPITRE XXVII
obstacles, et faire un usage aussi dangereux de sa liberté que de s'engager publiquement dans une querelle à une foire de village? E-Oland ne pouvait décider dans lequel des deux points elle offrait le plus de singularité, soit des efforts qu'elle avait dû faire pour obtenir sa liberté, soit de l'usago qu'elle en faisait.
Enseveli dans ses méditations, ses yeux n'en quittaient pas l'objet; et dans chaque mouvement accidentel il croyait de mieux en mieux reconnaître Catherine Seyton. Plus d'une fois, il lui vint à l'esprit qu'il pouvait se tromper en exagérant une ressemblance accidentelle au point d'en faire une réaUté ; mais il se rappelait la rencontre à l'hôtellerie de Saint-Michel, et il lui paraissait tout à fait improbable que deux fois son imagination pût lui jouer le même tour. Pour cette fois, il se promit d'éclaircirses doutes, et resta jusqu'à la fin de la comédie, comme le chien qui se tient prêt à sauter sur le lièvre dès qu'il sera lancé. La jeune fille, qu'il guettait si attentivement dans la crainte qu'elle ne se perdît dans la foule à la fin du spectacle, ne paraissait nullement se douter qu'on l'observait. Mais le digne docteur suivait la direction de ses yeux, et réprimait avec magnanimité sa propre inclination à devenir le Thésée de cette Hippolyte^ : en effet, les lois de l'hospitalité lui prescrivaient de ne pas intervenir dans les poursuites amoureuses de son jeune compagnon. Il lança gaiement à celui-ci une ou deux railleries au sujet de l'attention du jeune page pour l'inconnue, et de leur rivalité, ajoutant que, si on les offrait tous deux à la malade, il ne doutait pas qu'elle ne préférât Thommele plus jeune, comme une potion bien plus sûre.
«' Je crains, » reprit-il après quelques instants de silence, « que nous ne soyons quelque temps avant d'avoir des nouvelles de ce fripon Auchtermuchty : les coquins que j'ai envoyés après lui ressemblent au corbeau de Noé. Ainsi vous avez à votre disposition une heure ou deux, sire page ; et comme les ménestrels vont commencer, le spectacle étant fini, si vous avez envie de danser, voilà la pelouse, et votre danseuse est assise là-bas. J'espère que vous conviendrez de la justesse de mon diagnostique, puisque d'un seul coup d'oeil je reconnais votre maladie, et vous offre un remède agréable. C'est que, comme dit Chambers :
i Allusion, non pas au jeune lùppolyte de la tra:;edie de Racine, mais à la belle Ilippolyte, reine drs Amazones, qui figure avec Thcse'e dans le Songe iV une nuit acte de. Shatspeare.
Discernit sapiens tes quas conjundit asellus '.
Le page entendit à peine la fin du savant proverbe et la recommandation que lui fit le chambellan de ne pas s'éloigner au cas où les chariots arriveraient tout à coup et plus tôt qu'on ne les attendait : il n'avait rien de plus pressé que de se débarrasser de son docte compagnon, et de satisfaire sa curiosité sur la demoiselle inconnue. Tout en s'empressant d'avancer vers elle, il prit le temps d'observer que, pour s'assurer un entretien particulier, il ne fallait pas l'effrayer en l'accostant. Il composa donc son maintien, et, prenant le pas avec une confiance convenable sur trois ou quatre paysans qui avaient la môme intention, mais qui ne savaient comment présenter leur requête, il débuta en disant à la belle que, comme député du vénérable chambellan, il sollicitait l'honneur de danser avec elle.
« Le vénérable chambellan, » répondit la demoiselle avec franchise en acceptant la main du page, « fait très-bien de n'user de cette partie de son privilège que par députation ; et je présume que les lois de la fête ne me laissent d'autre choix que d'accepter son fidèle délégué.
— Pourvu, belle demoiselle, reprit le page, que le choix du délégué ne vous soit pas tout à fait désagréable.
— Quant à cela, beau monsieur, répliqua la demoiselle, je vous en dirai plus long après avoir dansé quelques mesures. »
Nous avons dit que Catherine Seyton avait un talent admirable pour la danse, et qu'on la faisait souvent danser pour l'amusement de sa royale maîtresse. Roland Grœme avait été témoin de son talent, et quelquefois, d'après l'ordre de la reine, il avait été le danseur de Catherine; il connaissait donc parfaitement sa manière de danser, et il remarqua que sa danseuse actuelle lui ressemblait pour la grâce, l'agilité, la finesse d'oreille et la précision d'exécution, si ce n'est que dans la gigue écossaise qu'il dansait maintenant avec elle, il fallait un mouvement plus violent et plus rapide que dans les pavanes majestueuses, les menuets et les courantes qu'il lui avait vu exécuter dans l'appartement de la reine Marie. L'exercice actif de la danse ne lui laissa que peu de temps pour réfléchir, et pas du tout pour lier la conversation ; mais dès qu'ils eurent fini leur pas de deux, au milieu des acclamations des villa-
^ Le sage dicerne ce que !e sot confond, .i. m.