‹ L'abbéChapitre 179 sur 250 · CHAPITRE XXVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVIII

de l'Ecosse, et votre condition ne vous permet pas encore d'aspirer aussi haut. Mais il en est ainsi.... Le ciel accomplit ses œuvres en se servant des folies des humains ; et l'amour ambitieux de Douglas contribuera, aussi bien que le vôtre, à nous conduire au but désiré.

— Comment ! mon père, dit le page, mes soupçons étaient donc fondés?.... Douglas aime...

— Oui , mon fils^, et son amour est aussi déplacé que le vôtre ; mais gardez- vous de lui... X'allez pas le contrarier... l'aigrir...

—Qu'il ne me contrarie pas et qu'il ne m'aigrisse pas lui-même, interrompit le page ; car je ne lui céderais pas un pouce de terrain, quand il aurait en lui l'ame de tous les Douglas qui ont vécu depuis le fondateur de sa race.

— Patience, jeune fou : considérez que vos projets ne peuvent jamais se trouver en opposition avec les siens... Trêve de ces vanités , et employons mieux le temps qu'il nous reste à passer ensemble. A genoux , mon fils, et reprenons la confession trop longtemps suspendue : arrive que pourra , cette heure trouvera en vous un fidèle catholique débarrassé du poids de ses péchés par l'autorité de la sainte Eglise. Si je pouvais vous dire , Roland , la joie que j'éprouve en vous voyant dans cette humble posture , là où il convient seulement que l'homme s'humilie I Quid dicis mî fili?

— Culpas meas, » répondit le jeune homme ; et , suivant le rite catholique, il se confessa et reçut l'absolution, moyennant la promesse d'accomplir certaines pénitences.

Quand ils eurent terminé cet acte pieux , un vieillard vêtu comme un paysan aisé s'approcha du berceau, et salua l'abbé: «c J'ai attendu , dit-il, la fin de vos dévotions, pour vous faire savoir que le chambellan cherche ce jeune homme , et qu'il ferait bien de paraître sans délai. Bienheureux saint François ! s'il fallait que les hallebardiers vinssent le chercher ici , ils pourraient bien bouleverser mon jardin... Occupés de leur ?eiTice, ils ne font pas attention où ils marchent , quand même ils écraseraient à chaque pas des jasmins et des giroflées.

— ' Nous allons congédier ce jeune homme, mon frère , répondit l'abbé-, mais, hélas! est-il possible que de telles bagatelles puissent vous occuper dans la crise terrible qui se prépare.

— Révérend père , » répondit le maître du jardin , car c'était lui , « combien de fois vous ai-je prié de garder vos sublimes cou-

seilspour de sublimes esprits comme les vôtres? Que m'avez-vous demandé sans l'obtenir aussitôt, quoique mon cœur en saignât?

— Je voudrais que vous fussiez vous-même , mon frère , dit l'abbé ; que vous vous rappelassiez ce que vous étiez et à quoi vos premiers lœux vous ont lié.

— Je vous dis , père Ambroise , reprit le jardinier , que la patience du meilleur saint qui ait jamais récité Pater noster s'épuiserait dans les épreuves auxquelles vous avez soumis la mienne. Quant à ce que j'ai été , il n'est pas nécessaire de le dire à présent ; personne ne sait mieux que vous , père , ce à quoi j'ai renoncé , dans l'espoir de trouver l'aisance et le repos pour le reste de mes jours ; personne ne sait mieux comment on a envahi ma retraite, brisé mes arbres fruitiers, foulé aux pieds mes plate-bandes, exilé la tranquillité de ces lieux , et chassé le sommeil de mon lit ; et tout cela depuis que cette pauvre reine, que Dieu la bénisse ! a été envoyée à Lochleven. Je ne la blâme pas : étant prisonnière , il est naturel qu'elle cherche à sortir de ce vilain trou , dans lequel on trouve à peine assez de place pour faire un jardin passable , et où , m'a-t-on dit , les brouillards du lac détruisent toutes les fleurs précoces... Je dis que je ne puis la blâmer de chercher à se mettre en liberté: mais pourquoi m'entraîner dans le complot? pourquoi mes innocents berceaux, que j'ai plantés moi-même, deviendraient-ils des rendez-vous de conspirateurs? pourquoi mon petit quai que j'ai moi-môme bâti, pour ma propre barque de pêcheur, deviendrait-il un refuge d'embarcations secrètes? enfin pourquoi m'impliquer dans des affaires dont le résultat peut fort bien être la décapitation ou la corde?... lequel ce sera des deux, je vous assure, mon révérend père , que je n'en sais rien du tout.

— Mon frère , reprit l'abbé , vous êtes un sage, et vous devriez savoir...

— Je ne le suis pas, je ne le suis pas. Je ne suis pas un sage , » reprit l'horticulteur avec humeur et en bouchant ses oreilles avec ses doigts , « on ne m'a jamais appelé sage , si ce n'est quand on voulait m'entraîner dans un acte de folie notoire.

— Mais^ mon bon frère... dit l'abbé,

— Je ne suis pas bon non plus, dit le jardinier ; je ne suis ni sage ni bon. Si j'eusse été sage, je ne vous aurais pas admis ici ; et si j'étais bon, je vous enverrais ailleurs tramer vos complots qui tendent à détruire la tranquillité du pays. Que signifie de disputer pour un roi ou une reine, quand les hommes peuvent être en paix

Page 1