CHAPITRE XX VIII
— Néanmoins je n'aime pas ce bon service qui commence par un manque de foi.
— Je ne blâme pas vos scrupules, mon fils; mais cette malheureuse époque, qui a rompu les liens des chrétiens envers l'Église et des sujets envers leur reine légitime , a également dissous tous les autres liens de la société; et dans de pareils jours, les simples affections humaines ne doivent pas plus retarder nos progrès , que les bruyères et les épines.qui s'attachent aux vêtements du pèlerin, ne doivent l'arrêter sur la route, et l'empêcher d'accomplir son vœu.
— Mais mon père, » objecta encore le jeune homme; puis il s'arrêta tout à coup en hésitant.
« Parlez, mon fils, dit l'abbé, et parlez sans crainte.
— Ne vous offensez donc pas si je dis que c'est précisément là ce dont nos adversaires nous accusent : ils prétendent que nous arrangeons les moyens selon le but, que nous commettons volontiers le mal pour le faire servir à notre bien.
— Les hérétiques ont employé leur art ordinaire pour vous égarer, mon fils 5 ils voudraient bien nous priver du pouvoir d'agir sagement et en secret , tandis que la supériorité de leur nombre nous empêche de lutter à force ouverte. Il nous ont réduits à un état d'entier épuisement , et ils voudraient encore nous ôter les moyens par lesquels, dans toute la nature, la faiblesse supplée au manque de force , pour se défendre contre ses puissants ennemis. Il en est de même que si le chien disait au lièvre : N'emploie pas ces ruses déloyales pour m'échapper, mais lutte bravement contre moi. Les hérétiques, 'puissants et armés demandent aux catholiques abattus et opprimés de mettre de côté la prudence du serpent, seul moyen de rétablir un jour la Jérusalem sur laquelle ils pleurent , et qu'il est de leur devoir de rebâtir.... Mais nous nous étendrons sur ceci plus tard. Maintenant, mon fils, je vous recommande, au nom de la foi, de me dire avec vérité et en détail tout ce qui vous est arrivé depuis notre séparation , et de me peindre fidèlement l'état actuel de votre conscience. Votre aïeule , notre sœur Madeleine, est une femme riche de dons précieux, d'un zèle que ni les doutes ni les dangers ne peuvent refroidir ; mais encore, ce n'est pas tout à fait un zèle selon la science. Je veux donc, mon fils, être moi-même votre directeur et votre conseiller dans ce5 jours de ténèbres et de ruses. »
Avec tout le respect qu'il devait à son premier guide spirituel, Roland Greeme détailla rapidement tous les événements qui sont
52ÎS L'ABBÉ.
connus du lecteur : il ne déguisa môme pas au prélat l'impression qu'avaient faite sur son esprit les arguments du prédicateur Henderson ; mais ce fut accidentellement , et presque involontairement, qu'il laissa pénétrer au père Ambroise l'influence que Catherine Seyton avait acquise sur lui.
« Je le vois avec joie , mon très-cher fils , reprit l'abbé , j'arrive encore assez tôt pour vous arrêter sur le bord du précipice. Ces doutes dont vous vous plaignez sont comme les mauvaises herbes qui croissent naturellement dans une terre forte , et que la main du cultivateur doit extirper avec soin. Je vous donnerai un petit volume dans lequel, avec la grâce de Notre-Dame, j'ai éclairci, un peu plus heureusement peut-être qii'ils ne l'avaient été avant moi, les différences de doctrine qui existent entre nous et les hérétiques : j'y fais remarquer comment, pareils aux Albigeois et aux lollards, ils sèment l'ivraie avec le froment. Mais ce n'est point par la raison seule qu'il vous faut espérer vaincre ces insinuations de l'ennemi : c'est quelquefois par une résistance opportune , et plus souvent par une prompte fuite. Il faut fermer vos oreilles aux arguments de l'hérésiarque, quand les circonstances ne vous permettent pas de quitter sa compagnie. Ancrez vos pensées sur le service de la sainte mère du Sauveur, tandis qu'il épuise vainement ses sophismes blasphématoires. Si vous ne pouvez maintenir votre attention sur des sujets célestes, pensez plutôt à vos plaisirs terrestres que de tenter la Providence en prêtant une oreille attentive à la doctrine erronée.... Rêvez de faucons, de chiens, de filets et de fusils.... Pensez même à Catherine Seyton, plutôt que de livrer votre ame aux leçons du tentateur. Hélas ! mon fils , ne croyez pas que votre vieil ami, épuisé par les peines et courbé par l'affliction plutôt que par les années ait oublié l'influence que la beauté a sur le cœur d'un jeune homme. Même dans les veilles de la nuit , le cœur brisé par le souvenir d'une reine captive , d'un royaume détruit , d'une église dépouillée et ruinée , il me vient d'autres pensées, des sentiments qui appartiennent à une vie plus jeune et plus heureuse. Ainsi soit-il ! Il nous faut porter le fardeau qui nous est assigné. Et d'ailleurs ce n'est pas en vain que ces passions ont été semées dans le cœur de l'homme; car parfois et tel est le cas où vous vous trouvez, elles servent à nous maintenir dans des résolutions qui ont un but plus solide. Cependant , ' soyez prudent , mon fils. . . Cette Catherine Seyton est la fille d'un des barons les plus orgueilleux, d'un des seigneurs les plus fidèles