‹ L'abbéChapitre 199 sur 250 · CHAPITRE XXXII. 3S · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXII. 3S

« Pourquoi , se disail-elle, ressentirais-je si profondément qu'un autre me reproche ce dont je n'ai jamais cessé de rougir moimême ? et pourquoi cette femme , qui recueille , ou du moins qui a recueilli les fruits de ma folie et a repoussé mon fils du trône ; pourquoi ose-t-elle,à la face de tous mes domestiques et des siens, me reprocher ma honte et ma folie ? jX'est-elle pas en mon pouvoir? ne me craint-elle pas ? Allons, vil tentateur, je lutterai contre toi , et je me servirai d'armes supérieures à celles que peut me fournir mon pauvre cœur tout rempli d'iniquités. »

Elle reprit le volume et cherchait à fixer son attention sur les pages sacrées, quand elle fut interrompue par un coup frappé à la porte de son appartement. On ouvrit à son ordre, et l'intendant Dryfesdale entra. Il se plaça devant elle, le front couvert d'une expression sombre et inquiète.

« Qu'est-il donc arrivé, Dryfesdale, pour que tu me regardes ainsi ? dit sa maîtresse. As-tu reçu quelques mauvaises nouvelles de mon fils ou de mes petits-fils ?

— Non , lady , reprit Dryfesdale ; mais vous avez été cruellement insultée la nuit dernière, et je crains que vous ne soyez aussi cruellement vengée ce matin... Où est le chapelain?

— Que signifient ces avis obscurs et cette question subite ? Le chapelain, ainsi que vous le savez, est allé à Perth pour assister à une assemblée des frères.

— Peu m'importe, au fond , ce n'est qu'un prêtre de Baal.

— Dryfesdale, » dit la dame d'un ton sévère^ « j'avais déjà appris que dans les Pays-Bas tu as suivi les prédicateurs anabaptistes , ces sangliers qui arrachent la vigne du Seigneur. Mais la religion que je professe , ainsi que ma famille , doit convenir à mes serviteurs.

— Je voudrais bien avoir quelque pieux et bon conseiller , » reprit l'intendant sans écouter le reproche de sa maîtresse et semblant se parler à lui-même : « cette femme deMoab...

— Parlez d'elle avec respect, elle est fille d'un roi.

— Ainsi soit-il I reprit Dryfesdale ^ elle va dans un lieu où il y aura peu de différence entre elle et la fille d'un mendiant... Marie d'Ecosse se meurt.

— Se meurt , et dans mon château I » dit la dame en se levant avec effroi ; « de quelle maladie ou par quel accident ?

— Patience, milady , la chose vient de ma part.

— De ta part, traître, scélérat I comment as-tu osé?...

SeO L'ABBE.

— Je VOUS ai entendu insulter , milady ; je vous ai entendue demander vengeance , je vous l'ai promise , et je vous en apporte les nouvelles.

— Dryfesdale , j'espère que tu rêves.

— Je ne rêve pas; ce qui a été écrit de moi un million d'années avant ma naissance doit s'accomplir. Elle porte déjà dans ses veines ce qui, je crois, arrêtera bientôt en elle les sources de la vie.'

— Vil scélérat ! tu ne l'as point empoisonnée?

— Et si je l'ai fait, qu'en résultera-t-il? On empoisonne bien la vermine, pourquoi ne se débarrasserait-on pas aussi de ses ennemis ? En Italie , cela se fait moyennant une crusade.

— Lâche brigand! retire-toi de ma vue.

— Reconnaissez mieux mon zèle , milady, et ne jugez pas sans regarder autour de vous; Lindesay, Ruthven et votre parent Morton poignardèrent Rizzio , et vous ne voyez pas de sang sur leur broderie. Le lordSemple assassina le lord deSanquhar,sa toque a-t-elle moins bonne grâce sur son front? Quel est le noble en Ecosse qui n'a pas eu sa part, par politique ou par vengeance, dans de semblables affaires ; et qui lui en fait un reproche? Ne vous laissez pas abuser sur les mots. Le poison ou un poignard produisent le môme effet et diffèrent peu l'un de l'autre. Une fiole de verre renferme l'un et un étui de cuir contient l'autre; l'un agit sur le cerveau, l'autre épanche le sang. Cependant je ne dis pas que j'aie donné quelque chose à cette dame.

— Que veux-tu dire avec ton bavardage ? si tu désires sauver ton cou de la corde qu'il mérite , déclare-moi toute la vérité. Il y a long-temps qu'on te connaît pour un homme dangereux.

— Oui, au service de mon maître, je puis être aussi froid et aussi tranchant que mon sabre. Sachez donc que la dernière fois que j'allai sur la rive , je consultai une vieille femme adroite et puissante, qu'on appelle Nicneven, et dont tout le pays parle depuis quelque temps. Des sots lui demandaient des charmes pour se faire aimer; des avares, le moyen d'augmenter leur trésor ; les uns désiraient connaître l'avenir, souhait inutile, puisqu'on ne peut rien y changer; d'autres voulaient l'explication du passé, encore plus inutile, puisqu'on ne peut y revenir. J'entendis ces prières avec mépris et je demandai les moyens de me venger d'un ennemi mortel, car je devenais vieux et je ne pouvais plus me fiera ma lame de Bilbao. Elle me donna un paquet. IMêle cela, dit-elle avec un liquide quelconque, et ta vengeance sera complète.

Page 1