CHAPITRE XXXIII
coup, et je souffre ce que je leur ai vu souffrir. Il était ordonné que tout se passerait ainsi et non autrement-, mais si tu veux agir honnêtement avec moi, tu enverras ce paquet d'une manière sûre à sir William Douglas, et ne permettras pas que ma mémoire soit ternie, comme si j'avais retardé mou message par crainte pour ma vie.»
Le jeune homme, ûJYit la colère s'était évanouie à l'instant où il avait commis l'action , écoutait avec pitié et attention , lorsqu'une autre personne enveloppée de son manteau entra dans' l'appartement, et s'écria : «Grand Dieu ! Dryfesdale expirant!
— Oui; et Dryfesdale voudrait être mort;, répondit le blessé» plutôt que d'entendre la voix du seul Douglas qui ait jamais été traître. Cependant tout est bien comme il est. Seulement, mon brave meurtrier, et vous tous, retirez-vous un peu , et permettez que je dise quelques mots à ce malheureux apostat. Agenouil-^ lez- vous près de moi, maître George. Yous avez appris sans doute comment l'espoir que j'avais de nous débarrasser de cette pierre d'achoppement moabite * et de sa suite a été fatalement trompé. Je leur ai donné ce qu'il fallait, selon moi , pour écarter de votre chemin une grande tentation , maître George : et ceci , quoique j'aie d'autres rai'îons à donner à votre mère, je le faisais principalement par amour pour vous.
— Par amour pour moi ! odieux empoisonneur I aurais-tu pu commettre ce meurtre abominable et si peu mérité, et en même temps prononcer mon nom. ?
— Et pourquoi non? George Douglas, répondit Dryfesdale. A peine puis-je maintenant respirer, mais j'emploierai jusqu'à mou derniec soupir à vous prouver que vous avez tort. N'avez-vous pas perdu le respect filial, la foi protestante , la fidélité pofitique, en vous laissant séduire par les attraits de cette belle enchanteresse que vous vouliez aider à fuir de sa prison , pour remonter sur le trône dont elle avait fait un lieu d'abomination ? Attendez, ne vous éloignez pas de moi ; ma main, quoique défaillante, a encore assez de force pour vous retenir. Quel était votre but? d'épouser cette sorcière d'Ecosse ; et je pense bien que vous auriez pu réussir, son cœur et sa main ont souvent été achetés à un prix moins élevé. Mais un serviteur de la maison de votre père pouvait-il vous voir subir le même sort que l'idiot D.irnley, ou l'infâme Bothwell, lorsqu'une once de mort-aux-rats pouvait nous sauver ?
1 Tournure biblique pour exprimer une personne cVune autre croyance.
— Songe à Dieu, Dryfesdale, s'écria George Douglas, et ne parle plus de ces horreurs ; repens-toi , si tu le peux , ou bien garde au moins le silence. Seyton , aidez-moi à soutenir ce malheureux qui se meurt , afln qu'il puisse se livrer à de meilleures pensées.
— Seyton ! répondit le mourant ; Seyton ! ^^t-ce donc sous les coups d'un Seyton que je suis tombé ? Il y r an cela quelque compensation, car j'ai failli priver cette famille d'un de ses enfants. » Fixant ses yeux éteints sur le jeune homme, il ajouta : « Il a ses traits et son maintien I Courbe-toi , jeune homme , je voudrais te voir de plus près, afin de te reconnaître quand nous nous rencontrerons dans l'autre monde, car les homicides y seront réunis, et je l'ai été moi-même. » Malgré quelque résistance il attira la figure de Seyton plus près de la sienne , le regarda fixement et ajouta : "Tu as commencé bien jeune , ta carrière sera de courte durée ; oui, tu seras bientôt atteint. Une jeune plante ne profite jamais lorsqu'elle a été arrosée avec le sang d'un vieillard. Cependant pourquoi te blàmerais-je ? Bizarre coup du sort ! » murmurat-il , cessant de s'adresser à Seyton , « je me proposais de faire ce que je ne puis accomplir, et il a fait ce à quoi , sans doute , il ne songeait guère. Chose étrange! que notre volonté prétende toujours s'opposer au torrent de l'irrésistible destinée, que nous voulions lutter contre le courant lorsqu'il doit infailliblement nous entraîner dans sa fuite I Ma cervelle ne me servira pas davantage à méditer une telle pensée : je voudrais que Schœfferbach fût ici ; mais pourquoi? Je suis sur un fleuve où le vaisseau peut se diriger sans pilote. Adieu, George Douglas ; je meurs fidèle à la maison de ton père. » A ces mots, il tomba dans des convulsions, et il expira peu d'instants après.
Seyton et Douglas regardaient le mourant, et lorsqu'il eut rendu le dernier soupir, Seyton fut le premier qui parla. « Par le cielj Douglas, je n'entends rien à ceci : je suis fâché de ce qui s'est passé ; mais cet homme a mis la main sur moi, et m'a forcé de défendre ma liberté du mieux que j'ai pu avec mon poignard. S'il était dix fois ton ami et ton serviteur, je ne pourrais que dire : J'en suis fâché !
— Je ne te blâme pas, Seyton , répondit Douglas , quoique je sois affligé de son sort : il y a une destinée qui nous tient sous sa puissance , quoique ce ne soit pas dans le sens que l'entendait ce misérable, qui, abusé par quelque visionnaire étranger, se servait