CHAPITRE IV
« Holà hé ! monsieur le coquin, s'écria Roland, est-ce ainsi que vous nourrissez le jeune faucon avec de la viande non lavée , comme si vous gorgiez le sale brancher ' d'une mauvaise corneille! de parla messe I Et tu as négligé sa cure depuis deux jours. Crois-tu que j'aie hasardé ma vie en allant chercher cet oiseau sur le craig, pour le voir gâter par ta négligence ? » Et pour donner plus de force à ses remontrances , il appliqua un ou deux coups de poing au nonchalant garçon, qui se mettant à crier peutêtre-plus fort que le cas ne l'exigeait, fit accourir le maître fauconnier à son secours.
Adam Woodcock, le fauconnier d'Avenel, était Anglais de naissance, mais il avait été si long-temps au service de Glendinning que son attachement pour son pays s'était changé en affection pour son maître. C'était un favori dans son emploi, jaloux etantiché de son savoir , comme le sont ordinairement les hommes d'art : quant au reste de son caractère , il était bouffon et un peu poète, qualités qui ne diminuaient nullement la bonne opinion qu'il avait naturellement de lui-môme ; bon vivant, qui préférait un flacon d'ale à un long sermon; homme robuste et prêt à faire le coup de poing; fidèle àson maître, et comptant un peu sur son crédit auprès de lui.
Adam Woodcock , tel que nous l'avons dépeint, ne fut nullement satisfait de la liberté que le jeune Grœme avait prise à l'égard de son fils. « Holà I holà I monsieur le page, dit-il en se mettant entre le battu et Roland; « tout beau , n'en déplaise à votre jaquette dorée I pas de jeux de mains, je vous prie ^ si mon fils a commis quelque faute, je saurai bien le punir moi-mônie, et alors vous n'endurcirez pas vos mains délicates.
— Je vous battrai, lui et toi, » répondit Roland sans hésiter , « si vous ne faites pas plus d'attention à votre besogne. Voyez comme à vous deux vous avez perdu totaleaient cet oiseau. J'ai trouvé cet insouciant lourdaud qui lui faisait manger de la viande non lavée, et c'est un fauconneau I
— Allons , s'écria Woodcock , tu n'es qu'un fauconneau toimême , mon petit Roland 5 est-ce que tu entends quelque chose à la manière de nourrir les faucons? Je te dis que l'oiseau doit avoir sa viande non lavée jusqu'à ce qu'il devienne un brancher ^ Ce serait un excellent moyen de lui donner le mal de bec que de
i Terme de fauccnnerie : le petit.
i Terme de fauconnerie : jusqu'à ce r/u il perche.
lui laver son manger plus tôt, et c'est ce qui est connu de tous ceux qni distinguent un milan d'un faucon.
— Mauvaise excuse pour ta paresse, traître d'Anglais, qui ne fais que boire et dormir, répliqua le page, et qui laisses à ce fainéant tout l'ouvrage, auquel il ne prête pas plus d'attention que toi.
— Et suis-je donc si paresseux, dit le fauconnier, moi qui ai trois couples de faucons à soigner sur la perche et à la mue, et à dresser au vol dans les champs, par dessus le mai'ché ? Et le page de milady est-il donc si affairé pour qu'il vienne ici me faire une réprimande? Ahl je suis un traître d'Anglais! et tu n'es, toi , ni Anglais ni Ecossais ; ni chair ni poisson : un bâtard du territoire contesté, sans famille, parents ni alliés. Foin de toi I mauvais épervier, qui voudrais passer pour un bon faucon ! »
La réplique à ce sarcasme fut un soufflet si bien appliqué qu'il culbuta le fauconnier dans le bassin où l'on tenait de l'eau pour l'usage de ses oiseaux. Adam Woodcock se releva , et, saisissant un bâton qui se trouvait à sa portée , il se mit en devoir de venger son injure. Mais Roland mit aussitôt la main sur son poignard, et jura, par tout ce qu'il y avait de plus sacré, que, si son adversaire tentait de lui porter un coup, il lui enfoncerait le fer dans les entrailles. Le bruit devint si grand que plus d'un domestique accourut , et entr'autres le majordome , grave personnage dont nous avons déjà fait mention : une chaîne d'or et une baguette blanche annonçaient son autorité. A l'arrivée de ce dignitaire, la querelle s'apaisa pour l'instant. Il profita néanmoins d'une occasion aussi favorable pour adresser à Roland Grseme une sévère réprimande sur l'inconvenance de sa conduite envers ses camarades : il l'assura que s'il venait à faire connaître cette affaire à son maître (qui bien qu'absent pour le mom.ent, comme cela lui arrivait assez fréquemment , était attendu de jour en jour), la résidence du coupable au château d'Avenel n'aurait qu'une bien courte durée. « Cependant, » ajouta le prudent majordome, « mon respect pour milady m'engage à lui faire avant tout mon rapport.
— C'est juste, vous avez raison , maître Wingate , « s'écrièrent plusieurs voix en môme temps; « milady jugera si des poignards doivent être tirés contre nous pour un mot dit sans intention, et si nous devons vivre dans une maison bien ordonnée et pleine de la crainte de Dieu , ou bien au milieu de dagues nues et de couteaux tranchants. »
L'objet du ressentiment général lança unregard courroucé au-