CHAPITRE XXXV
que effet; mais la vive lumière , la bruyante détonnalion , répétée par l'écho de Bennarty, remplirent les fugitifs de terreur et les. portèrent au silence. La barque était déjà parvenue le long d'un , quai rocailleux qui s'élevait au lieu où ils devaient débarquer, et qui donnait dans un jardin d'une grande étendue , qu'aucune des. dames n'osait proférer une parole. Tout le monde prit terre ; et tandis que l'abbé, à haute voix, remerciait le ciel qui avait ainsi favorisé cette miraculeuse invasion , Douglas jouissait de la plus belle récompense de son entreprise désespérée : il prenait la main de la reine pour la conduire dans la maison du jardinier. Cependant, n'oubliant point Roland Grœme dans ce moment de terreur et de fatigue, IMarie donna ordre à Seyton de prendre soin de lady Fleming, tandis que Catherine, de bon cœur et sans que la chose lui fût commandée, s'attacha au bras du page. Seyton confia aussitôt le soin de lady Fleming à l'abbé , alléguant qu'il avait à faire préparer des chevaux ; et ses domestiques, s'étant débarrassés de leurs habits de matelots, se hâtèrent d'aller l'aider.
Tandis que Marie passait dans la chaumière du jardinier quelques minutes qui étaient nécessaires à la disposition des chevaux pour leur départ , elle aperçut dans un coin le vieillard auquel le jardin appartenait, et lui dit d'approcher. 11 obéit, mais presque avec répugnance.
« Comment, dit l'abbé, venir si lentement pour accueillir notre royale reine et maîtresse, et la féliciter de ce qu'elle est libre dans son royaume ? »
Le vieillard , ayant reçu cet avertissement , s'approcha , et par un discours assez bien tourné félicita Sa 3Iajesté sur sa déUvrance, La reine lui rendit le remercîment de la manière la plus gracieuse, et ajouta : « Il nous reste à vous offrir quelque prompte récompense pour votre fidélité ; car nous n'ignorons pas que votre maison a long-temps été le lieu où nos fidèles serviteurs se sont rassemblés afin de prendre des mesures pour notre liberté. » Ayant parlé ainsi , elle lui offrit de l'or, et ajouta : « Nous reconnaîtrons plus convenablement vos services par la suite.
— Agenouillez-vous, mon frère, dit l'abbé, agenouillez-vous et remerciez Sa Majesté de son extrême bonté.
— Bon frère,qui étais jadis à quelques degrés au-dessous de moi, et qui es encore plus jeune de beaucoup d'années,» répliqua , non sans quelque aigreur le jardinier,«permets-moi de faire mesremercîments à ma façon. A utrefois des reines se sontagenouillées devant
moi, et en vérité mes genoux sont trop vieux et trop raides pour fléchir même devant cette femme charmante. Puisse-t-il plaire à Votre 3Iajesté, si ses serviteurs ont occupé ma maison de manière à ce que je ne la pusse appeler la mienne; si, dans l'empressement de leur zèle , pendant leurs allées et leurs venues nocturnes , ils ont foulé aux pieds mes fleurs et détruit l'espérance des fruits de l'année, en conduisant leurs chevaux de bataille dans mon jardin; puisse-t-il plaire, dis-je, à Votre Majesté que je la conjure d'établir sa résidence le plus loin possible de mon habitation. Je suis un vieillard qui se traîne vers le tombeau, et qui veut y descendre en paix et bonne volonté , charmant ses dernières heures par un travail tranquille.
— Je vous jure, bon homme, répondit la reine , que je ne reprendrai pas ce château pour résidence, si je puis m'en dispenser; mais acceptez cet argent, il vous dédommagera du dégât que nous avons fait dans votre jardin et dans votre verger.
— Je remercie Votre ÎMajesté ; mais cet argent n'ofl're à mes yeux aucune compensation , dit le vieillard ; tout le travail de la vie d'un homme, qui peut-être n'a qu'une année à vivre, une fois qu'il est détruit, ne peut être remplacé. En outre on dit qu'il faut que j'abandonne ce lieu pour errer le reste de ma vie, moi qui n'ai rien autre chose sur la terre que ces arbres fruitiers, quelques vieux parchemins, et des secrets de famille qui ne méritent pas d'être connus. Quant à l'or, si je l'avais aimé , j'aurais pu rester seigneur abbé de Sainte-Marie, et cependant j'ai eu raison de me démettre de cette charge ; car si l'abbé Boniface n'est que le pauvre paysan Blinkhoolie, son successeur labbé Ambroise est encore plus malheureusement transformé en un soldat portant l'épée et le bouclier.
— Est-il possible que ce soit là cet abbé Boniface de qui j'ai entendu parler? s'écria la reine. C'est moi qui dois fléchir le genou pour recevoir votre bénédiction, bon père.
— Ne fléchissez pas le genou devant moi, madame, la bénédiction d'un vieillard qui n'est plus abbé vous suivra sur la colline et dans le vallon. Mais j'entends le pas des chevaux.
— Adieu, mon père, dit la reine. Lorsque nous rentrerons dans Holy-R-Ood, nous n'oublierons ni vous ni votre jardin.
— Oubliez-nous tousdeux^ dit l'ex-abbé Boniface, et que Dieu soit avec vous I »
Lorsqu'ils sortaient de la maison, les fugitifs entendirent le vieil-