CHAPITRE XXXV
dame d'honneur, jeta le paquet de la reine dans la barque, et traversa le jardin avec la rapidité silencieuse de l'aile d'un oiseau qui plane dans les airs.
«< Par le ciel ! c'est un traître , dit Sey ton , je l'ai toujours craint,
— Il ne l'est pas, répondit Catherine : il est aussi pur que le ciel qui s'étend sur nos têtes.
— Silence, mignonne , dit son frère , par pudeur si ce n'est par crainte. Camarades, partez et ramez ; il y va de votre vie !
— Emmenez-moi , emmenez-moi , » dit lady Fleming d'une voix plus haute que la prudence ne le permettait. En effet, cette dame était restée s-ur le rivage.
« Partez . partez I répéta Henri Seyton ; abandonnons tout , pourvu que nous sauvions la reine I
— Le souifrirez-vous ? madame , » dit Catherine d'un ton supphant; « laisserez-vous ainsi votre libérateur exposé à la mort.
— Je ne le souffrirai point , répondit la reine : Seyton, je vous ordonne d'attendre, quoi qu'il en arrive.
— Pardon, madame, si je vous désobéis,» dit l'obstiné jeune homme; et d'une main enlevant lady Fleming, il commença lui-même à pousser la barque.
Elle était à peine à deux toises du bord , et les rameurs la faisaient déjà virer, quand Roland Gra?me, arrivant, s'élança du rivage et parvint dans la barque renversant Seyton , sur lequel il tomba. Le jeune homme jura, mais se retint, et, arrêtant Gra?me qui allait vers la poupe , dit : «Votre place n'est point avec de nobles dames, restez à la proue. Maintenant, partez, partez, ramez, pour Dieu et pour la reine ! »
Les rameurs obéirent, et commencèrent à ramer vigoureusement.
" Pourquoi n'avez-vous pas enveloppé les rames? dit Roland Graeme ; les coups réveilleront la sentinelle ; ramez ; camarades , et mettez-vous hors de la portée de la balle ; car si le vieil Ilildebrand , le gardien , n'a pa.s soupe avec un potage de pavois , ce bruit devra l'éveiller.
— Ton retard est cause de tout ceci, dit Seyton ; mais dans peu c'est à moi que tu en rendras compte ainsi que d'autres choses. »
La crainte de Roland fut trop tôt réalisée pour qu'il pût se permettre de répondre. La sentinelle, dont le sommeil avait résisté au murmure des voix, fut alarmée du bruit des rames. Son cri fut aussitôt entendu. « Une barque I une barque I abordez, ou je fais
4ia L'ABBÉ.
feul » Et comme on se hâtait de s'éloigner, lé soldat cria d'une vois, forîe : « Trahison I trahison I » sonna la cloche du château , et déchargea son arquebuse sur la petite embarcation. A la lumière et au bruit de l'arme , les dames se précipitèrent les unes sur les autres comme ('es poules etlVayées , tandis que les hommes hâtaient les rameurs. Ils entendirent plus d'une balle silïler sur la surface du lac, non loin de leur petite nacelle ; et par les lumières que l'on apercevait comme des météores à travers toutes les fenêtres, il était évident que tout le château élaiten alarme, et que la fuite de la reine était découverte.
« Ramez I s'écria de nou«Bau Seyton : faites force de rames, oa je vous exciterai avec mon poignard I Ils vont tout de suite lancer sur le lac un bateau après nous I *
— Cela est prévu, di-t> Roland, j'ai fermé la porte et le guichet sur eux avmt de revenir, et aucun bateau ne bougera de l'île cette nuit, si des portes de bon chône et des'vèrrous de fer peuvent retenir des hommes dans ces murailles de pierre. Je me démets à présent de ma charge de portier de Lochleven, et en donne les clefs à garder aux kelpy ^ »
Tandis que les clefs pesantes , qu'il jeta à ces mots , s'enfonçaient dans le lac , l'abbé , qui jusqu'alors n'avait pas cessé de répéter S3S prières , s'écria : « Sois béni , maintenant , mon fils , car ta prudence et ta présence d'esprit sont une honte pour nous tous.
— Je connaissais , » dit JMarie , respirant plus librement, parce que la barque se trouvait maintement hors de la portée de la mousqueterie ; •< je connaissais bien la fidélité, la promptitude et la sagacité de mon écuyer. Je veux qu'il devienne l'ami de mes fidèles chevaliers Douglas et Seyton... Mais où donc est Douglas?
— Ici, madame, » répondit la voix sombre et mélancolique d'un batelier qui était assis près d'elle, et qui remplissait les fonctions de timonier.
«Hélas ! est-ce vous qui mettiez votre corps devant moi lorsque les balles pleuvaient autour de nous?
— Croyez-vous que Douglas, dit-il à voix basse, « aurait soufert qu'un autre hasardât sa vie pour protéger celle de sa reine ? »
Le dialogue fut ici interrompu par un coup ou deux des petites pièces d'artillerie nommées fauconneaux, alors en usage pour défendre les châteaux. Le coup fut trop mal dirigé pour avoir quel-
^ Esprit des rivières, des lacs, d?s foulalaes, et des gouffres où il y a de Tcau.