‹ L'abbéChapitre 248 sur 250 · CHAPITRE XXXVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXVIII

On dépôc liera bientôt un exprès de Londres afin de m'assigner un lieu pour ma résidence, et j'enverrai promptement vous dire dans quel endroit ma petite cour sera formée.

— Yotre cour formée en Angleterre ! et tandis qu'Elisabeth vit et occupe le trône? dit l'abbé ; ce sera quand nous verrons deux soleils dans le ciel.

— Ne croyez pas cela , reprit la reine; nous sommes persuadée de la foi de notre sœur. Elisabeth aime sa renommée , et tout ce qu'elle en a gagnée par son pouvoir et par sa sagesse n'égalera pas ce qu'elle en acquerra en étendant son hospitalité sur une sœur infortunée ! non, tout ce qu'elle pourrait faire par la suite de bon, de grand et de sage , n'empêcherait pas le reproche qu'on lui ferait d'avoir abusé de notre confiance. Adieu , mon page ; maintenant , mon chevalier , adieu pour peu de temps I Je sécherai les larmes de Catherine, ou je pleurerai avec elle jusqu'à ce que nous ne puissions plus pleurer. » Elle tendit sa main à Roland, qui, se précipitant à ses genoux, la baisa avec la plus vive émotion. IL était prêt à rendre le même hommage à Catherine, quand la reine affectant un air de vivacité, dit : « sur ses lèvres, maladroitlAllons^ Catherine , tu peux le permettre ; les gentilshommes anglais doivent voir que, même dans notre froid climat, la beauté sait comment elle peut récompenser la bravoure et la Fidélité !

— Nous n'avons pas attendu jusqu'à présent pour apprécier la valeur des habitants d'Ecosse et le pouvoir des beautés qu'elle renferme , dit le shériff de Cumberland avec courtoisie. Je voudrais qu'il fût en mon pouvoir d'accueillir en Angleterre les personnes disposées à suivre celle qui est elle-même reine des beautés écossaises , et de leur prodiguer tous les égards qu'elles méritent-, mais notre reine a donné des ordres positifs pour le cas qui se présente maintenant , et ces ordres doivent être scrupuleusement exécutés par son sujet. Puis-je rappeler à Votre Majesté que la marée est favorable ? »

— Le shériff prit la main de la reine ; et elle avait déjà posé le pied sur l'espèce de pontfactice qu'on avait jeté pour la faire entrer dans l'esquif, quand l'abbé, sortant de la stupeur où l'avaient fait tomber les paroles du shériff, s'élança dans l'eau et saisit la reine par le bord de sa mante.

« Elle l'a prévu ! elle l'a prévu I s'écria-t-il ; elle a prévu que vous fuiriez dans son royaume , et le prévoyant, elle a donné des ordres pour qu'on vous reçût ainsi. Princesse aveugle , trompée

et condamnée, votre sort sera résolu quand vous quitterez le rivage... Reine d'Ecosse, tu n'abandonneras pas ainsi ton héritage! « continua-t-il en la retenant encore par son manteau ; « tes fidèles sujets seront rebelles à tes volontés, afin de te pouvoir soustraire à l'esclavage et à la mort. Ne redoutez ni les lances, ni les arcs de cet homme ; nous les repousserons de force. Oh ! pourquoi n'ai-je

pas les armes de mon vaillant frère ? Roland d'Avenel , mets

l'épée à la main ! »

La reine s'arrêta , irrésolue et effrayée , un pied sur la planche et l'autre sur le sable de son rivage natal, qu'elle allait quitter pour toujours.

« Il n'est pas besoin de violence, seigneur prêtre ! dit le shériff de Cumberland; je suis venu ici à la prière de votre reine pour lui rendre service, et je partirai à son moindre mot si elle rejette le secours que je peux lui offrir. Ce n'est point une merveille que la sagesse de notre reine ait pu prévoir un semblable événement au miheu des troubles d'un état mal afiermi ; et que, tout en voulant offrir l'hospitalité à sa royale sœur^ elle croit prudent de défendre l'entrée des frontières anglaises à des armées débandées de partisans écossais.

— Vous entendez, dit la reine Marie, dégageant doucement sa robe de la main de l'abbé -, c'est de notre pleine volonté que nous quittons ce rivage, et sans doute il nous sera libre d'aller en France ou de retourner dans nos domaines, ainsi que nous le déterminerons. . . En outre, il est trop tard. . . Donnez-moi votre bénédiction, mo père, et que Dieu répande la sienne sur vous !

— Puisse-t-il avoir pitié de toi et te l'accorder aussi , dit l'abbé en se retirant. Mais mon cœur me dit que je te vois pour la dernière fois ! «

Les voiles furent déployées , et l'esquif traversa légèrement le bras de mer qui se trouve entre les bords du Cumberland et ceux de Galloway. Mais jusqu'à ce qu'il eût disparu à leurs yeux , les compagnons de la reine, inquiets, tristes et abandonnés , ne cessèrent de rester sur le rivage; et long-temps ils purent distinguer le mouchoir que Marie agitait comme le signe souvent répété de l'adieu qu'elle faisait à ses fidèles sujets et aux rivages de l'Ecosse.

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