CHAPITRE I. tt
qu'elle entendait lui rappelaient des jours passés où soa occupation la plus importante et son plus grand plaisir étaient d'aider la dameGlendinningetTibbTacket à traire les vaches à G lendearg: cette pensée la remplissait de mélancolie.
« Pourquoi, disait-elle, n'étais-je pas ce que je paraissais à tous les yeux , une fille de paysans ? Halbert et moi , nous eussions vécu paisibles dans la vallée qui l'a vu naître , sans être tourmentés par la crainte ou l'ambition. Son plus grand orgueil eût été de c<->nduire le plus beau troupeau : ses plus grands dangers , de repousser quelques maraudeurs des frontières ; la plus grande distance qui nous eût jamais séparés, celle qu'il aurait parcourue à La chasse du daim. Mais, hélas I de quoi nous sert le sang qu'Halbert a versé dans les combats pour l'honneur d'un nom et d'un rang qui lui sont chers , parce qu'il les a reçus de moi, mais que nous ne transmettrons jamais à notre postérité? Avec moi doit s'éteindre le nom d'Avenel. »
Ces réllexions lui arrachaient des soupirs , quand , regardant vers le bord du lac , ses yeux se fixèrent sur un groupe d'enfants de différents âges, assemblés pour voir un petit vaisseau, construit par quelque artiste du village , tenter son premier voyage sur les eaux. Il fut lancé au milieu des cris aigus de joie et des battements de toutes les petites mains , et partit bravement , poussé par un vent favorable qui promettait de le porter promptement de l'autre côté du lac. Quelques enfants des plus âgés firent le tour en courant, pour le recevoir sur l'autre rive ; ils luttaient d'agilité et de promptitude, et bondissaient comme de jeunes faons le long des rives glissantes et graveleuses du lac. Les autres, pour qui un tel voyage paraissait trop pénible , restèrent à contempler les mouvements du beau navire , du point où il avait été lancé. La vue des jeux de ces enfans oppressa le cœur de lady Avenel en lui rappelant qu'elle n'était pas mère.
« Pourquoi , » dit-elle, continuant ses méditations mélancoliques , « pourquoi aucqn de ces aimables enfants n'est-il à moi? Leurs parents peuvent à peine leur procurer la plus grossière nourriture ; et moi , qui pourrais les élever dans l'abondance , je suis condamnée à n'entendre jamcîis un enfant m'appeler sa mère I »
Cette pensée remplit son cœur d'une amertume qui ressemblait à de l'envie : tant la nature a profondément implanté dans le cœur d'une femme le désir de la maternité I Elle joignit ses mains et les
serra l'une contre l'autre dans une agonie de désespoir ; il lui semblait que le ciel eût écrit qu'elle n'aurait pas d'enfants. Un grand chien courant , de ceux que l'on emploie à poursuivre le cerf, attiré peut-être par ce geste ; s'approcha d'elle en ce moment, passa sa large tête sous ses mains et les lécha. Elle lui accorda en retour les caresses qu'il demandait ; mais la triste impression ne fut pas effacée.
« Wolf, » lui dit-elle, comme si l'animal eût pu comprendre ses douleurs, « tu es un noble et bel animal ; mais , hélas ! l'amour et l'affection dont je brûle de disposer sont d'une nature trop élevée pour t'appartenir, et cependant je t'aime beaucoup. »
Et comme pour s'excuser auprès de Wolf de lui refuser toute son affection , elle caressait son dos et sa tète, qui se redressait fièrement , tandis que le noble animal , fixant ses yeux sur ceux de sa maîtresse , semblait lui demander ce qui lui manquait , et comment il pouvait lui prouver son attachement. En ce moment on entendit un cri de détresse partir du groupe d'enfants qui était naguère si joyeux sur le rivage : la dame regarda , et en aperçut la cause avec effroi. Le petit navire , objet de l'attention et du ravissement général , avait échoué parmi quelques touffes de nénuphar qui croissaient sur un bas-fond à la distance d'un trait de flèche du rivage. Un petit garçon^ plein de courage , et le premier en tête de ceux qui faisait le tour du lac, n'hésita pas un moment à ôter sa reste , à se jeter à l'eau , et à nager vers l'objet de la commune sollicitude. Le premier mouvement delà dame avait été' de crier au secours ; mais elle remarqua que le petit garçon nageait avec force et sans crainte ; et comme elle vit qu'un ou deux villageois, témoins éloignés du fait, ne semblaient pas s'en occu- "per autrement, elle supposa qu'il était accoutumé à cet exercice, et qu'il n'y avait pas de danger. IMais, soit qu'en nageant il se fût frappé la poitrine contre quelque roche, soit qu'il fût saisi par une crampe , ou qu'il eût mal calculé ses forces , il arriva qu'après avoir dégagé le navire des obstacles qui l'arrêtaient , et lui avoir fait reprendre sa course, l'enfant eut à peine fait quelques brasses pour se rapprocher du rivage qu'il se leva tout à coup au-dessus de l'eau , poussant un grand cri et frappant les mains avec une expression de douleur et d'effroi .
Aussitôt lady Avenel alarmée cria à ses serviteurs de se jeter dans le bateau -, mais cette manœuvre ne laissa pas de demander quelque temps. Le seul bateau qu'il fût permis d'employer sur le