CHAPITRE VIIF
compagnons dans les montagnes brumeuses du Cumberland et du Liddesdale.
— Au moins, j'ai conservé, ma bonne mère, les habitudes que j'avais prises alors. Je puis coucher sur la dure, et ne pas le trouver pénible; depuis le temps où j'errais avec toi, j'ai été chasseur, ■ pêcheur, oiseleur ; chacune de ces professions habitue à dormir tranquillement même sous le triste abri que le sacrilège nous a laissé ici.
ij: — Oui, triste abri que le sacrilège nous a laissé ! » dit la matrone en appuyant sur ses paroles. « C'est très-vrai, mon fils ; et les fidèles enfants de Dieu sont aujourd'hui tristement abrités quand ils logent dans la maison de Dieu et la demeure de ses saints bienheureux. Nous coucherons froidement ici , exposés au vent de la nuit qui siffle à travers les brèches que l'hérésie a faites. Ils seront couchés plus chaudement , ceux qui les ont faites, oui, et pendant une longue éternité ! »
Malgré les expressions sauvages et étranges de cette femme, elle paraissait conserver à l'égard de Roland Graeme cette afTection, cet amour constant dont les femmes entourent leurs nourrissons et les enfants qui réclament leurs soins. Elle ne voulait lui laisser faire lui-même rien de ce que jadis elle avait l'habitude de faire pour lui; et, dans le vigoureux jeune homme qu'elle avait sous les yeux , elle semblait toujours voir le débile nouveau-né qui jadis réclamait toute sa sollicitude.
« Qu'as-tu à manger maintenant ? » dit-elle en quittant la chapelle, pour entrer dans la demeure déserte du prêtre; « quels moyens as-tu pour allumer du feu et te protéger contre cet air froid et rigoureux ? Pauvre enfant I tu as fait peu de provisions pour un long voyage-, et tu n'as que peu de ressources en toi-même en ce temps qui n'en offre aucune. Mais Notre-Dame a mis à tes côtés celle à qui les besoins de tous genres sont aussi connus que l'étaient jadis l'abondance et la splendeur ; et avec le besoin, Roland, viennent les arts qu'il invente. »
Elle commença les arrangements domestiques du soir avec une diUgence active et complaisante, qui contrastait étrangement avec le sérieux de sa dévotion catholique. Un sachet, qui était caché sous ses vêtements, fournit une pierre et un acier, et avec les débris qui l'entouraient, en exceptant scrupuleusement ceux de l'image de saint Cuthbert, elle obtint assez de bois pour allumer un feu pétillant et animé dans l'âtre de la cellule abandonnée.
8'l L'ABBÉ.
« Et maintenant, dit-elle, quelles provisions avons-nous?
— N'y pensez pas, ma mère, dit Roland , à moins que vous n'en ayez besoin vous-même. C'est peu de chose pour moi d'endurer une nuit d'abstinence, et c'est une légère expiation des transgressions aux règles de notre Église, auxquelles j'ai été contraint de me soumettre pendant mon séjour au cbàteau.
— Besoin pour moi-même I reprit la matrone. Sachez , jeune homme, qu'une mère ne connaît jamais les besoins tant que ceux de son enfant ne sont pas apaisés. » Et avec une aiïection tout à fait différente de sa manière ordinaire , elle ajouta : « Roland , il ne faut pas jeûner -, vous en êtes dispensé ; vous êtes jeune , et pour la jeunesse la nourriture et le sommeil sont des besoins indispensables. Ménagez vos forces , mon enfant ; votre souveraine, votre religion, votre pays, l'exigent. Laissez à la vieillesse à macérer par le jeûne un corps qui ne peut que souffrir -, que la jeunesse, dans ces temps actifs, entretienne les forces nécessaires pour agir. »
Tout en parlant ainsi , de la même poche qui avait fourni les moyens de faire du feu, elle tira de quoi faire un repas, dont elle prit à peine sa part; mais elle épiait son convive d'un air plein de sollicitude , contemplant avec un secret plaisir chaque preuve qu'il donnait d'un appétit juvénile aiguisé par une journée d'abstinence. Roland obéit volontiers aux ordres de son aïeule, et dévora les aliments qu'elle avait placés devant lui avec un si affectueux empressement. Mais elle secoua la tête quand il l'invita de son côté à prendre part au repas que ses soins avaient préparé ; et quand ses sollicitations devinrent plus pressantes, elle les rejeta d'un ton plus hautain.
« Jeune homme , dit-elle , vous ne savez à qui , ni de quoi vous parlez. Ceux à qui le ciel déclare ses volontés doivent le mériter par la mortification des sens ; ils ont en eux ce qui supplée à la nourriture terrestre;, nécessaire aux êtres placés hors de la sphère de la vision. Pour eux les veilles passées en prières valent le sommeil le plus rafraîchissant , et dans la certitude de faire la volonté du ciel ils trouvent un banquet plus riche que les tables des monarques ! Mais dors paisiblement, mon fils, » dit-elle, quittant le ton de l'exaltation et reprenant celui de l'affection et de la tendresse maternelle. « Dors profondément, tandis que la vie est jeune en toi , et que les soins de la journée peuvent s'effacer par les songes de la nuit. Ton devoir est le mien diffèrent , et les