CHAPITRE IX
Un sentiment de reconnaissance envers celle contre qui son cœur se révoltait ainsi arrêta ses pensées. Il résista aux idées qui s'élevaient involontairement dans son ame, ainsi qu'il aurait résisté aux instigations du m.auvais esprit ; et pour s'aider dans cette lutte , il chercha son chapelet ; mais dans son départ précipité du château d'Avenel il l'y avait oublié.
« C'est encore pis ! dit-il. Elle ne m'a recommandé solennellement que deux choses, de dire mon rosaire et de cacher que je le disais. J'ai tenu parole jusqu'à ce moment ; mais quand elle me demandera le rosaire , il faut que je dise que je l'ai oublié. Mériterai-je qu'elle me croie quand je dirai que j'ai gardé le secret de ma foi , et que j'ai eu si peu d'égard pour son symbole ? »
Il marchait dans la chambre avec une agitation inquiète. Au fait, son attachement à sa foi était d'une nature bien différente de celle qui animait la matrone enthousiaste; mais néanmoins quitter sa religion aurait été sa dernière pensée.
Les conseils que lui avait jadis donnés sa grand'mère s'étaient adressés à un caractère particulièrement tenace. Tout enfant qu'il était, il était fier de la confiance qu'on avait en sa discrétion, et il était résolu à prouver qu'on ne se fiait pas à lui témérairement. Malgré tout, sa résolution n'était autre que celle d'un enfant, et se serait insensiblement évanouie par l'exemple et le précepte pendant son séjour au château d'Avenel, sans les exhortations du père Ambroise. Ce moine zélé avait appris, par une lettre anonyme que lui avait remise un pèlerin, qu'un enfant catholique était au château d'Avenel, dans un aussi grand danger (ainsi le portait récrit) que le furent jadis les trois enfants qu'on avait jetés dans la fournaise. On le rendait responsable de la perte de cet agneau solitaire, s'il devenait la proie du loup dévorant dans le repaire duquel on avait été forcé de l'abandonner. L'idée d'une ame en danger, et d'un catholique prêt à apostasier, suffisait pour enflammer le zèle du bon père : il fit des visites plus fréquentes que d'habitude au château d'Avenel, de crainte que, faute de l'encouragement et de l'instruction secrète qu'il trouvait toujours l'occasion de donner, l'Église ne perdît un prosélyte, et que, suivant la croyance romaine, le diable ne gagnât une ame.
Cependant ces entrevues étaient rares ; et, quoiqu'elles encourageassent l'enfant isolé à garder son secret et à tenir à sa religion, ■elles n'étaient ni assez fréquentes ni assez longues pour lui inspirer autre chose qu'un attachement aveugle aux principes que
le prêtre recommandait. II suivait la formule de sa religion, plutôt parce qu'il croyait déshonorant d'abandonner celle de ses pères, que par aucune croyance sincère ou raisonnable de sa doctrine mystérieuse. C'était le plus grand point qui, selon lui, le distinguait de ceux parmi lesquels il vivait : il y trouvait un motif de plus, quoique caché, de mépriser les habitants du château qui lui montraient ouvertement de l'inimitié, et de s'endurcir aux instructions du chapelain Henri Warden.
«iLe prédicateur fanatique, » pensait-il en lui-même pendant quelques-unes des sorties habituelles du chapelain contre l'Eglise de Rome, « ne se doute point de l'horreur et du mépris avec lesquels certaines personnes entendent sa doctrine profane et ses blasphèmes contre la sainte religion par laquelle tant de rois ont été couronnés, et pour laquelle tant de martyrs sont morts. »
Roland Graeme associait inévitablement ses idées religieuses dans cet ordre : d'une part, catholicisme, généreuse indépendance; de l'autre réforme, soumission honteuse d'esprit et de caractère à la direction absolue d'un prêtre fanatique. Et c'était à de pareils sentiments d'hostilité contre l'hérésie et ses fauteurs que se bornait toute la croyance du jeune page : car, fier de l'opinion religieuse par laquelle il se singularisait, il ne cherchait point à se faire expliquer les dogmes qui la caractérisent, et d'ailleurs il n'avait près de lui personne à qui il put demander cette explication sans trahir son secret. Aussi son regret, en ne trouvant plus le rosaire que lui avait remis le père Ambroise, tenait plutôt de la honte d'un soldat qui a perdu sa cocarde ou le signe de son service, que de celui d'un religionnaire qui a oublié le symbole visible de sa foi.
Ses pensées à ce sujet étaient néanmoins pénibles, car il appréhendait que sa négligence ne fût découverte par sa parente ; il sentait qu'il n'y avait qu'elle qui eût pu transmettre ce chapelet au père Ambroise, et que son peu de soin était une triste récom pense de tant de bonté.
« Elle ne manquera pas de me le demander, se dit-il ; car elle est animée d'un zèle que l'âge ne saurait ralentir ; et, je la connais, je m'attends à ce qu'elle soit irritée de ma réponse. »
Tandis qu'il raisonnait ainsi en lui-même, Madeleine Graeme entra dans la chambre. « Que la bénédiction du matin soit sur ta jeune tète, mon fils I » dit-elle avec une expression solennelle qui fit tressaillir le cœur du jeune homme : tant était pieux, triste et tendre à la fois l'accent avec lequel ces paroles coulèrent de ses