CHAPITRE IX
lèvres I « et tu as quitté si promptement ta couche pour saisir le premier rayon de l'aurore ? mais ce n'est pas bien, mon Roland; jouis du sommeil tandis que tu le peux : le temps n'est pas éloigné où il faudra qne ton œil veille, ainsi que le mien. »
Elle prononça encore ces mots d'un ton doucement inquiet, qui prouvait que, si les exercices habituels de son esprit étaient des sujets de dévotion, ses pensées pour son nourrisson la liaient encore à la terre par les nœuds d'une affection humaine.
Mais elle ne s'abandonna pas long-temps à des sentiments qu'elle considérait probablement comme une renonciation momentanée à une plus haute vocation. « Allons, dit-elle, jeune homme, lèvetoi et marche ; il est temps que nous quittions ce lieu.
— Et où allons-nous ? répliqua le jeune homme. Quel est l'objet de notre voyage ? »
La matrone recula, et le regarda fixement avec une surprise mêlée de déplaisir.
« Pourquoi cette question? dit-elle, ne suffit-il pas que j'indique le chemin? as-tu assez vécu avec les hérétiques pour apprendre à substituer la vanité de ton propre jugement au respect et à l'obéissance que réclament tes supérieurs?»
" Le moment est arrjvé, pensa Roland Graeme, où il faut que j'établisse ma liberté, ou que je devienne volontairement esclave à jamais; il n'y a pas une minute à perdre.»
Madeleine confirma aussitôt ses craintes, en revenant sur le sujet qui occupait constamment son esprit, quoique personne ne sût mieux, quand il le fallait, déguiser sa religion.
<• Et ton chapelet, mon fils; as-tu dit ton chapelet? »
Roland Graeme rougit, il sentit que l'orage approchait : mais il lui répugnait de l'éloigner par un mensonge.
« J'ai oublié mon rosaire au château d'Avenel.
— Oublié ton rosaire ! s'écria-t-elle ; infidèle à ta religion et à la nature, as-tu perdu ce qu'on t'a envoyé de si loin, et avec tant de danger, un gage de l'amour le plus vrai, dont chaque grain aurait dû être aussi précieux pour toi que la prunelle de tes yeux ?
— Je regrette qu'il en soit arrivé ainsi, ma mère, répliqua le jeune homme, et j'y attachais la plus grande valeur en ce qu'il venait de vous. Quant au reste, j'espère gagner assez d'or, en faisant mon chemin dans le monde, et jusque là un chapelet d'ébène ou de noisettes enfilées fera le môme effet.
— L'entendez-vous ? dit la grand'mère : tout jeune qu'il est, il a
déjà pris des looons à l'école du diable I Un rosaire consacré par le saint père lui-même , et sanctifié par sa bénédiction ! ce sont, dit-il, quelques grains d'or, dont on peut remplacer la valeur par le salaire de son travail profane, et la vertu par un cordon de noisettes! Hérésie! Voilà donc le fruit des leçons de Henri Warden; c'est ainsi que ce loup qui ravage le troupeau du bon pasteur, t'a appris à paj'ler et à penser.
— Ma mère, dit Roland Graîme, je ne suis pas un hérétique -, je crois et je prie selon les règles de notre Église. Je regrette ce malheur, mais je ne puis le réparer.
• — Mais tu peux t'en repentir, » reprit son guide spirituel , «et t'en repentir dans la poussière et la cendre; ex.p:e-le par le jeûne, la prière et la pénitence , au heu de me regarder d'un air aussi tranquille que si tu n'avais perdu qu'un bouton de ton bonnet.
— Ma mère, dit Roland, calmez-vous ; je me rappellerai ce péché à la première confession que je trouverai occasion de faire, et j'accomplirai tout ce que le prêtre exigera de moi en expiation. Je ne peux faire plus pour la plus grande faute. Mais, ma mère,» ajouta-t-il après une pause d'un instant, «que je n'encoure pas davantage votre déplaisir, si je vous demande de quel côté se dirige notre voyage et quel en est le but. Je ne suis plus tm enfant, mais un homme; j'ai une épée au côté, et le duvet couvre mon menton : j'irai au bout du monde avec vous pour vous faire plaisir, mais je me dois à nioi-meme de demander le but et la direction de nos voyages.
— Vous le devez à vous-même , ingrat ! » reprit sa parente ; et la colère donnait à ses joues la couleur que la vieillesse en avait depuis Jong-temps bannie ; « à vous-même vous ne devez rien ; vous ne pouvez rien vous devoir. C'est à moi que vous devez tout-, votre vie pendant l'enfance, votre subsistance pendant la jeunesse, les moyens de vous instruire, et l'espoir d'un rang honorable... et, plutôt que de te voir abandonner la noble cause à laquelle je t'ai voué , je préférerais te voir étendu sans vie à mes pieds ! >-
Roland fut effrayé de l'agitation véhémente avec laquelle elle parlait , et qui menaçait d'accabler son corps usé par les ans ; et il se hâta de répondre : «Je n'oublie rien de ce que je vous dois, ma très-chère mère -, montrez-moi comment je puis, même au prix de mon sang, vous témoigner ma reconnaissance, et vous verrez si je sais l'épargner; mais une obéissance aveugle a en ellemême aussi peu de mérite que de raison .