CHAPITRE IX
— Anges et saints î reprit IMadeleine , entends-je ces paroles de l'enfant de mon espoir, du nourrisson au lit duquel je me suis agenouillée, et pour qui j'ai lassé de mes prières tous les habitants du ciel? Roland, l'obéissance seule peut me prouver ton amour et ta reconnaissance. Peu m'importe de savoir que, peutêtre , tu adopterais la marche que je te propose, si Je te l'expliquais entièrement ! Alors, tu ne suivrais pas mes ordres, mais ton propre jugement ; tu ne ferais pas la volonté du ciel qui t'est communiquée par ta meilleure amie, par celle à qui tu dois tout , mais tu obéirais à ta raison imparfaite. Ecoute-moi , Roland ! un destin t'appelle, te sollicite , te commande : c'est le destin le plus élevé où l'homme puisse atteindre ; et il te parle par la voix de ta première, de ta meilleure, de ton unique amie ; peux-tu donc y résister?... Alors, pars , laisse-moi ici ; mes espérances sur terre sont perdues , flétries ; je m'agenouillerai devant cet autel profané, et quand les hérétiques furieux reviendront, ils le teindront du sang d'une martyre.
— Mais , ma mère bien-aimée, » s'écria Roland Graeme , à qui cette brusque explosion de colère et de désespoir rappelait trop bien d'anciens et pénibles souvenirs ; «ma mère , je ne veux pas vous abandonner; je veux rester près de vous : des bataillons entiers ne m'arracheront pas de vos côtés ; je vous protégerai , je vous défendrai, je vivrai avec vous, et je mourrai pour vous.
— Un mot, mon fils, vaudrait tout ceci : dis seulement, je vous obéirai.
— N'en doutez pas , ma mère , reprit le jeune homme , je vous obéirai , et de tout mon cœur , seulement. . .
— Non , je n'admets pas de condition à ta promesse,» dit Madeleine Graeme en le prenant au mot : «l'obéissance que j'exige est absolue ; et que la bénédiction soit sur toi , souvenir vivant de mon enfant bien-aimé , toi qui as la force de faire une promesse si pénible pour l'orgueil humain I Tu peux te fier à moi , sache que dans le projet auquel tu t'associes à moi, tu as pour collègues les puissants et les braves, l'autorité de l'Eglise et l'orgueil de la noblesse. Mort ou vivant, dans ton succès ou dans ta chute , ton nom sera inscrit parmi ceux avec lesquels il est également glorieux de vaincre ou de tomber, également bon de vivre ou de mourir. En avant donc , en avant ! la vie est courte , et notre tâche est laborieuse ; les saints , les anges et toute l'armée bienheureuse du ciel ont les yeux en ce moment môme sur cette terre
9a L'ABBÉ.
stérile et flétrie de l'Ecosse. Que dis-je? sur l'Ecosse I leurs yeux sont sur nous , Roland , sur la femme frôle , sur le jeune homme sans expérience, qui, parmi les ruines que le sacrilège a faites, se dévouent à la cause de Dieu et de leur souveraine légitime, ^men, ainsi soi t-il I Les yeux bienheureux des saints et des martyrs, qui sont témoins de notre résolution , en verront l'accomplissement-, ou leurs oreilles, qui entendent notre voix, entendront notre dernier soupir consacré à cette cause sainte ! •»
Tout en parlant ainsi, elle tenait Roland Grœme par une main, tandis que de l'autre elle lui indiquait le ciel , comme pour ne lui laisser aucun moyen de protester contre les vœux qu'elle prononçait à la fois pour elle-même et pour lui. Quand elle eut fini son appel au ciel , elle ne lui laissa pas le temps d'hésiter ni de demander une plus longue explication de ses desseins ; mais revenant avec la même rapidité à ses inquiétudes maternelles, elle l'accabla de questions sur sa résidence au château d'Avenel , et sur les qualités et les talents qu'il avait acquis.
"C'est bien, ^> dit-elle quand elle eut épuisé ses questions ; «mon bel autour a été bien appris, et il prendra son essor bien haut; mais ceux qui l'ont dressé auront lieu de s'étonner de son vol et de le craindre. Prenons maintenant, ajouta-t-elle, notre repas du matin, et ne t'inquiète pas de son exiguité : quelques heures de marche nous mèneront dans un canton plus fjvorable. »
Ils déjeunèrent effectivement avec les restes du repas de la veille, et se mirent aussitôt en voyage. Madeleine Grœme montrait le chemin, d'un pas plus ferme et plus actif que l'âge ne semblait devoir le permettre; et Roland Grœme suivait, pensif, inquiet, et fort peu satisfait de l'état de dépendance auquel il paraissait encore une fois réduit.
«Dois-jedonc être à jamais, se disait-il, dévoré du désir de la liberté, et néanmoins forcé par les circonstances à suivre la volonté d'autrui ? »