CHAPITRE X
était si nécessaire au milieu de cette crise terrible vient d'être appelé dans un monde meilleur. L'abbé Eustache est mort !
— Dieu veuille avoir son ame I s'écria Madeleine Grseme , et puisse le ciel nous prendre en pitié , nous qui traînons péniblement notre existence sur cette terre de sang ! Sa perte porte sans doute un coup funeste à notre entreprise, car il n'a laissé personne qui ait sa vieille expérience, son zèle ardent , sa haute sagesse et son courage indompté ! il est tombé, tenant en main l'étendard de l'Église-, mais Dieu suscitera quelqu'un pour relever la sainte bannière. Qui donc le chapitre a-t-il élu pour le remplacer?
— On dit qu'aucun des frères n'ose accepter sa place. Les hérétiquesont juré qu'ils ne permettraient pas de nouvelle élection; et ils ont même menacé d'un châtiment terrible quiconque s'occuperait de la création d'un nouvel abbé de Sainte-3Iarie : Conjura- Terunt inter se principes, dicentes : Pi'ojiciamus laqueos ejus ^
— Quousque, Domine ^ ? répartit Madeleine; ce serait là un puissant obstacle à notre projet; mais je crois fermement que Dieu ne laissera point cette place vacante. Ouest ta fille Catherine ?
— Au salon, répondit la religieuse. » Puis elle regarda Roland Graeme, et marmotta quelques mots à l'oreille de son amie.
« Ne crains rien , dit Madeleine ; ce que nous faisons est légitime et nécessaire : ne crains rien de lui, je voudrais qu'il fût aussi affermi dans la foi, qui seule nous sauve, qu'il est exempt de toute pensée, de toute action , de toute parole condamnable ; quelque blâmable que soit la doctrine des hérétiques, il faut avouer qu'ils donnent à la jeunesse des principes de la morale la plus sévère.
— Ce n'est que laver l'extérieur d'une coupe , ou blanchir un tombeau , répondit l'amie ; mais il verra Catherine , ma sœur , puisque vous pensez que cela est sans inconvénients. Suiveznous, jeune homme, » ajouta-t-elle en sortant de l'appartement avec Madeleine. Roland Graeme s'empressa d'obéir à ces paroles, les premières que lui eût adressées la matrone.
Tandis qu'elles passaient lentement à travers des corridors tournants et des appartements vides , le jeune page eut le loisir de faire quelques réflexions sur sa situation, réflexions désagréables pour un caractère aussi ardent que le sien. Il semblait qu'il dût suivre alors l'impulsion de deux tutrices, au lieu d'une, de deux
■1 Les priuces ont conspire entre eu.x en disant : Anéantissons ses filets, a. m. 2 Juscju à quand, Seigneur ? a. m.
vieilles femmes liguées pour diriger à leur gré ses mouvements , dans le but de le faire servir à la réussite de plans qu'on ne lui avait pas communiqués. Il lui semblait que c'était trop demander de lui j pensant avec assez de raison , quelque droit qu'eût sa grand-mère et sa bienfaitrice de diriger ses actions , qu'elle n'avait pas celui de transférer son autorité ni de la partager avec une autre personne, laquelle paraissait prendre avec lui, sans cérémonie , un ton de commandement tout aussi absolu.
« Gela ne saurait durer long-temps, pensait Roland. Je ne serai pas toute ma vie l'esclave du sifflet ^ d'une femme , pour aller quand elle l'ordonne , venir quand elle appelle. Non , par saint André I la main qui peut porter la lance ne doit pas se soumettre à la quenouille. A la première occasion , je leur laisserai mon collier d'esclavage; et elles exécuteront alors leur œuvre avec leurs propres forces. Cela pourra les tirer d'un mauvais pas , car j'entrevois que ce qu'elles méditent n'est ni sûr ni facile. Le comte de IMurray et son hérésie se sont trop bien enracinés pour que deux, vieilles femmes les puissent abattre. »
Comme il achevait , ils entrèrent dans une chambre basse où une troisième femme était assise. Cet appartement était le premier de la maison où il eût vu des meubles ; il y avait des chaises et une table de bois couverte d'un morceau de drap ; un tapis était étendu sur le plancher ; un garde- feu ornait la cheminée 5 bref, l'appartem.ent avait l'air d'être habitable et habité.
Mais les yeux de Roland trouvèrent à s'employer mieux qu'à examiner le mobilier de la chambre; car la nouvelle habitante de cette demeure lui parut quelque chose de bien différent de ce qu'il y avait vu jusque-là. Lorsqu'ils étaient entrés, elle avait salué respectueusement et en silence les deux vieilles matrones ; et son regard étant tombé sur Roland, elle arrangea un voile qui pendait sur ses épaules , de manière à le ramener sur sa figure ; mouvement qu'elle fit avec un air de modestie, mais sans montrer un empressement affecté ni une timidité embarrassée.
Roland néanmoins avait eu le temps de remarquer que c'était le visage d'une jeune fille qui paraissait avoir à peine seize ans, et dont les yeux étaient doux et brillants. A ces remarques favorables il pouvait ajouter avec certitude que la jeune personne avait une taille charmante et peut-être un peu trop d'embonpoint , ce
i JT'hlslle, dit le texte, parce qu avant rinvcnlion des sonnettes on se sfer>ait en .\rgleierre d\in sliflel pour appeler les domestiques, a. m.