CHAPITRE XI
gaieté n'aurait pu être comparée à Catherine dans ce moment. Un page de cour ne l'eût pas laissée long-temps s'abandonner seule à son hilarité ; mais Roland avait été élevé à la campagne, et ayant, outre cela, autant de prétentions secrètes que de timidité apparente, il se mit dans la tête qu'il était l'objet du rire inextinguible de la jeune fille. Malgré tous ses efforts pour sympathiser avec Catherine, il ne put arriver qu'à une grimace forcée, qui semblait plutôt du mécontentement que de la gaieté, ce qui redoubla tellement celle de la jeune fille que, quelque peine qu'elle se donnât pour s'empêcher de rire, elle crut qu'elle ne pourrait jamais en venir à bout. Qui n'a pas éprouvé que, quand un paroxisme de rire vous prend au moment et au lieu le moins convenables, les efforts que l'on fait pour réprimer un mouvement que l'on croit malséant, ne tendent qu'à augmenter et à prolonger son irrésistible impulsion.
Ce fut une chose très-heureuse pour Catherine, ainsi que pour Roland;, qu'il ne partageât pas l'excessive gaieté de la jeune personne ; car assise comme elle était, le dos tourné à la fenêtre, Catherine pouvait aisément échapper aux observations des ma* trônes qui se promenaient sur le balcon ; mais Gra?me était placé de côté, de manière que ses rires, et par suite ceux de sa compagne, eussent été remarqués, et n'eussent pas manqué de blesser les deux personnages en question. Il laissa voir quelque impatience jusqu'au moment où Catherine, ne pouvant ou ne voulant plus rire, reprit avec beaucoup de grâce son travail d'aiguille ; et il fit observer alors, d'une manière assez sèche, que certes il n'était plus besoin de leur recommander de faire connaissance, vu qu'ils semblaient assez familiers l'un avec l'autre.
Catherine se sentit fort disposée à retomber dans son accès de gaieté ; mais réprimant promptement ce premier mouvement, et portant ses yeux sur son ouvrage, elle répondit à Roland qu'elle lui demandait pardon et qu'elle lui promettaitde ne pas l'offenser davantage.
Grseme avait assez de bon sens pour sentir qu'un air piqué serait
tout à fait déplacé, et que les yeux bleu-foncé qui avaient joué un
rôle si gracieux dans la scène du rire ne devaient point rencontrer
un regard maussade. C'est pourquoi il essaya de se tirer d'affaire,
autant que possible, en se montant au ton de la nymphe enjouée,
et lui demanda comment elle désirait qu'ils poursuivissent une
connaissance commencée d^une manière aussi gaie.
•« C'est à VOUS d'en trouver le moyen, répondit-elle, car j'ai fait pe-ut-être un pas de trop en entamant la conversation,
— ]S'e pourrions-nous pas commencer, comme dans un roman, par nous demander mutuellement notre nom et notre histoire?
— Fort bien imaginé ! cela prouve un jugement sain. Commencez et j'écouterai ; vous me permettrez seulement de vous demander des explications sur les parties obscures de votre histoire. Allons, ma nouvelle connaissance, dites-moi votre nom, et racontez-moi votre vie.
— Je m'appelle Roland Grœme, et cette vieille femme est ma grand'mère.
— Et votre tutrice? bien : quels sont vos parents?
— Ils sont morts.
— Mais qui étaient-ils? car vous avez eu un père et une mère, à ce que je présume.
— C'est probable ; mais l'on ne m'a conté que bien peu de chose de leur histoire. Mon père était un chevalier écossais qui mourut vaillamment sur ses étriers ; ma mère était une Graeme d'Heathergill, dans le territoire en litige ; presque tous les membres de sa famille périrent quand cette contrée fut livrée aux flammes par
ord Maxwell et Herries de Caerlaverock.
— Y a-t-il long-temps ?
— C'était avant ma naissance.
— Cela doit être bien loin de nous, » dit la jeune personne en secouant gravement la tête ; << si loin de nous que je ne saurais les pleurer.
— Cela n'est pas nécessaire ; ils sont tombés avec honneur.
— Assez, beau sire, sur votre parenté morte, » reprit Catherine; et regardant le balcon : «j'en préfère l'échantillon vivant. Votre très-honorée grand'mère a un air à faire pleurer tout de bon. Maintenant, beau sire, passons à ce qui vous regarde personnellement. Si vous n'allez pas plus vite à me conter votre histoire, vous ne m'en direz pas la moitié ; car la mère Brigitte fait une pause plus longue chaque fois qu'elle passe devant la fenêtre, et avec elle il y a aussi peu à rire que sur la tombe de vos aïeux.
— Mon histoire ne sera pas longue : on me plaça au château d'Avenel comme page de la maison.
— N'est-ce pas une stricte huguenote ?
— Aussi stricte que Calvin lui-même. Mais ma grand'mère sait affecter le puritanisme quand elle juge la dissimulation utile à ses