CHAPITRE XI
projets; et elle avait son but en me faisant entrer au château. Elle faillit toutefois ne pas réussir, et nous étions depuis plusieurs semaines dans le hameau lorsque je trouvai un introducteur auquel nous ne nous attendions pas.
— Qui donc?
— Un gros chien noir, nommé Wolf, qui m'emporta un jour au château dans sa gueule, comme un canard sauvage blessé, et me présenta à la dame.
— Honorable présentation, vraiment ! Et qu'avez-vous appris dans ce château ? J'aime bien à savoir ce que mes connaissances peuvent faire au besoin.
— A chasser au faucon , à mener un chien courant , à monter à cheval et à manier la lance, l'arc et l'épée.
— Et à faire parade de votre science : ce qui en France suffirait pour rendre un page parfait ; mais continuons , beau sire. Comment se fait-il que votre maître, huguenot, et sa femme, non moins huguenote , aient reçu et gardé chez eux un personnage aussi dangereux qu'un page catholique?
— Parce qu'ils ne connaissaient pas cette partie de ma vie sur laquelle, dès mon enfance, on m'avait recommandé de me taire ; et parce que ma grand'mère , pour écarter tout soupçon , avait suivi avec zèle les prédications de leur hérétique chapelain , » répondit le page en approchant sa chaise de celle de la belle questionneuse.
«Pas si près, galant sire ! s'écria la jeune fille aux yeux bleus ; car je me trompe fort, ou ces respectables dames ne tarderont pas à venir interrompre cet agréable entretien , si notre haison leur semble marcher trop vite. Ainsi, beau sire, ayez la complaisance de ne pas vous déranger et de répondre à mes questions. Comment avez-vous donné la preuve des belles quafités d'un page, que vous aviez si heureusement acquises?»
Roland, qui commençait à entrer dans l'esprit et la conversation de la jeune personne, lui répondit assez gaiement :
«On ne m'a jamais vu manquer d'habileté , belle demoiselle , surtout lorsqu'il s'agissait de quelque malice ; je tirais les cygnes, je chassais les chats, le gibier de réserve, j'effrayais les servantes et je pillais le verger, sans compter tous les tours que je croyais de mon devoir de jouer au chapelain en qualité de bon catholique.
— Aussi vrai que je suis de bonne famille, ces hérétiques ont fait une pénitence catholique en gardant un page si accompli. El
i04 L'ABBÉ.
quel est , beau sire , le malheureux événement qui les a privés d'un serviteur si estimable ?
— Belle demoiselle, il n'y a, dit le proverbe, si long chemin qui n'ait son terme, et le mien finit singulièrement, car je restai sur le pavé.
— Mais, sans plaisanterie, dit la jeune rieuse, qui a donc amené une si grande catastrophe ? Pour mon instruction, dites-moi clairement pourquoi l'on vous a mis à la porte? »
Le page haussant les épaules, répondit :
«Une courte histoire est bientôt dite; un cheval nain est bientôt monté. Je fis sentir ma houssine à l'enfant du fauconnier, et le fauconnier me menaça de me casser son bâton sur le dos. G'était un brave et honnête homme, et j'aimerais mieux être battu par lui que par toute autre personne de la chrétienté 5 néanmoins je n'avais pas apprécié encore ses qualités. Je le menaçai de lui faire faire connaissance avec mon poignard : la maîtresse de la maison ne me menaça point... elle me donna sur-le-champ moa congé. C'est ainsi que je quittai les fonctions de page et le beau château d'Avenel. Bientôt après je rencontrai ma vénérable aïeule. Mon histoire est finie , belle demoiselle , contez-moi la vôtre.
— Heureuse grand'mère, dit la jeune fille, quia trouvé son petit-fils errant au moment où sa maîtresse venait de lui donner la liberté, et plus heureux le page qui tout d'un coup est devenu gentilhomme écuyer?
— Cela n'a pas de rapport à votre histoire, » répliqua Roland Gra3me, qui commençait à s'accommoder beaucoup de la vivacité et de l'enjouement de la jeune fille. «Histoire pour histoire , cela Vcf de droit entre compagnons de voyage.
— Attendez donc que nous le soyons.
— Vous ne vous en tirerez pas ainsi ; si vous n'êtes pas juste , Rappellerai dame Brigitte... est-ce son nom? mais n'importe!... et je me plaindrai de votre félonie.
— C'est inutile ; mon histoire est la copie de la vôtre : les mômes mots peuvçnt servir, il n'y a qu'à changer le vêtement et lô nom. Je m'appelle Catherine Seyton, et je suis orpheUne.
— Y a-t-il iong-temps que vos parents sont morts ?
— C'est la seule question, » dit-elle en baissant ses beaux yeux avec une expression soudaine de chagrin ; « c'est la seule ques^ Uon à laquelle je ne puisse satisfaire en riant.
— La dame Brigitte est-elle votre grand'mère ?»