CHAPITRE XIII
cérémonies religieuses dans le secret elle mystère et avec le moins d'ostentation possible.
Deux ou trois frères des plus âgés avaient succombé sous le poids des années , et l'on avait écarté un peu les débris pour les ensevelir. Sur la sépulture du père Nicolas était posée une pierre qui rappelait qu'il avait prononcé ses vœux du temps de l'abbé Ingelram, époque qui lui revenait si souvent à la mémoire. Une autre tombe, placée plus récemment, recouvrait le corps de Pierre le sacristain, célèbre pour son excursion aquatique avec le fantôme d'Avenel; et une troisième , la plus récente de toutes, portait la figure d'une mitre, avec ces mots : Hicjacet Eusthatiusabbas ^; car nul n'avait osé y ajouter un mot d'éloge sur sa science et son zèle ardent pour la foi catholique.
Madeleine Grœme lut successivement les inscriptions de ces tombes, et, s'arrètant à celle du père Eustache : « Pour ton bonheur, dit elle, mais, hélas 1 pour le malheur de l'Église, tu as été retiré du milieu de nous. Que ton esprit soit avec nous , saint homme. Encourage ton successeur à marcher sur tes traces. Donne-lui ta hardiesse et ton habileté , ton zèle et ta prudence ; car il n'est pas moins pieux que toi-même. » Comme elle disait ces mots, une porte latérale qui conduisait des appartements de l'abbé à l'église s'ouvrit, afin que les pères pussent entrer dans le cœur et conduire au maître-autel le supérieur qu'ils venaient de choisir. Autrefois c'était une des pi us pompeuses cérémonies que la hiérarchie romaine eût imaginées pour s'attirer la vénération des fidèles. Le temps pendant lequel la place d'abbé restait vacante était un temps de deuil , ou, comme les moines l'appelaient dans leur langage emblématique, un temps de viduité; et cette tristesse se changeait en joie et en jubilation dès qu'un nouveau supérieur était choisi. Lorsqu'on ouvrait , dans ces occasions solenneUes , les portes à deux battants, et que le nouvel abbé se montrait sur le seuil, dans tout l'éclat de sa dignité , avec l'anneau et la mitre, ladalmatique et la crosse, devant lui les vieux porte-bannières et les jeunes acolytes; derrière, le vénérable cortège des moines, et tous les accessoires qui pouvaient annoncer l'autorité suprême à laquelle il venait d'être élevé : à cette apparition, l'orgue faisait retentir soudain des chants de réjouissances, auxquels toute la congrégation répondait par d'éclatants aZ/e^wia ! Aujourd'hui tout
i Ci gît Tabbé Euslache. a. m.
était changé. Au milieu des ruines et de la désolation, sept ou huit vieillards, courbés et accablés autant par le malheur et la crainte que par l'âge , s'étant revêtus à la hâte de l'habit de leur ordre, s'avançaient, comme une procession de fantômes, de la porte qui venait de s'ouvrir jusqu'au maître-autel, pour installer leur nouvel élu comme maître de ces ruines et de ces décombres. On eût dit une troupe de voyageurs égarés choisissant un chef dans les déserts de l'Arabie , ou un équipage naufragé nommant un capitaine dans l'île déserte où le sort l'a jeté.
Ceux qui, dans les temps de tranquillité, se montrent les plus avides de commander aux autres, souvent renoncent à leurs prétentions, dansées jours de crise, quand le rang ne donne ni avantage ni honneurs, mais assure seulement une plus grande part de périls et de fatigues, et expose le malheureux chef aux murmures de ses compagnons mécontents, comme aux premières attaques de l'ennemi commun. Maisl'homme à qui l'on venait de conférer le titre d'abbé de Sainte-Marie avait l'ame faite pour le rang où il était appelé. Hardi et enthousiaste , mais généreux et clément; sage et habile, mais prompt et zélé, avec une meilleure cause que la défense d'une superstition qui s'écroulait, il se fût élevé infailliblement au rang des grands hommes. Mais comme la fin couronne l'œuvre, il faut aussi juger l'œuvre par la fin ; et ceux qui, avec sincérité et générosité, combattent et succombent pour une mauvaise cause, la postérité ne peut que les plaindre, comme victimes d'une généreuse mais funeste erreur. Dans ce nombre, nous rang:erons Ambroise, dernier abbé de Rennaquhair, dont les projets sont condamnables puisqu'ils eussentrejeté l'Ecosse dans les chaînes de l'antique superstition et de la tyrannie spiritueUe , mais dont les talents commandaient le respect, et dont les vertus commandaient l'estime des ennemis même de la foi.
La contenance du nouvel abbé suffît pour donner de la dignité à une cérémonie qui manquait de toute espèce de pompe. Connaissant les dangers au milieu desquels ils vivaient, et se rappelant sans doute de meilleurs jours, les moines semblaient accablés d'une terreur mêlée d'afiliction et de honte, qui les portait à précipiter l'office qu'ils célébraient , comme s'il eût pu les exposer à quelque nouvelle humiliation, à quelque nouveau danger.
Il n'en était point ainsi du père Ambroise : ses traits, à la vérité, portaient l'empreinte d'une prof onde mélancolie, tandis qu'il s'avançait à travers les débris d'objets sacrés pour lui; mais son front