CHAPITRE XIII. 12i
contenance digne et assurée avec laquelle le portier d'autrefois présentait sa figure fière et sa grave personne aux pèlerins qui arrivaient à Kennaquhair. La solennelle invitation : «< Intrate, mei fdii, » fut remplacée par ces paroles prononcées d'une voix tremblante : « Tous ne pouvez entrer maintenant, les frères sont dans leurs chambres. » Mais quand Madeleine Grœme lui eut dit à demivoix : «M'avez vous oubliée?» il cessa de refuser l'entrée et lui dit: « Entrez, ma respectable sœur, entrez vite, car les yeux des méchants sont dirigés sur nous. »
Ils entrèrent donc, et lorsque le portier eut, avec un soin scrupuleux et en toute hâte, fermé et verrouillé le guichet, ils le suir virent par des passages obscurs et tortueux. En marchant à pas lents, la matrone et lui conversèrent à voix basse, comme s'ils craignaient que les murailles môme n'entendissent leurs paroles.'
« Nos pères sont assemblés en chapitre, ma digne sœur en
chapitre...., pour l'élection d'un abbé... hélas I on ne sonnera pas les cloches. . . on ne dira pas de messe solennelle, on n'ouvrira pas les grandes portes pour que le peuple puisse voir son père spirituel et lui rendre hommage. Il faut que nos pères se cachent comme s'ils étaient des brigands qui choisissent un chef; et non de saints prêtres qui élisent un abbé mitre.
— Nesongez point à cela, mon frère, répondit Madeleine Grseme; les premiers succe.'^seurs de saint Pierre lui-môme furent élus, non par un soleil brillant, mais au milieu des tempêtes. . . non dans les salles du Vatican, mais dans les souterrains et les prisons de Rome païenne... Ils étaient salués, non par des salves de canons et de
mousquets, ou des feux d'artifice non, mon frère... mais par
les féroces apostrophes des licteurs qui traînaient les pères de l'Eglise au martyre. C'est du milieu de ces adversités que s'éleva jadis l'Eglise romaine : les calamités de nos jours la purifieront. Et songez-y bien, mon frère, du temps où l'abbé de Sainte-3Iarie portait glorieusement sa mitre, jamais supérieur ne tira autant de gloire de son élévation que n'en recevra celui qui va se charger de ce titre dans ces jours de tribulation. Sur qui tombera le choix, mon frère ?
— Sur qui pourrait-il tomber ? ou plutôt, hélas ! qui oserait l'accepter, si ce n'est ce digne élève de saint Eustache... le bon et courageux père Ambroise ?
— Je le sais, répondit IMadeleine Grseme; mon cœur me l'avait dit long-temps avant que vos lèvres eussent prononcé son nom.
Sois ferme, courageux champion, défends la fatale brèche... lèvetoi, pilote intrépide et expérimenté, et saisis le gouvernail tandis que la tempête déploie sa fureur... retourne au combat, toi qui relèves l'étendard tombé... sers toi de la houlette et de la fronde, pasteur d'un troupeau dispersé!
— Paix, ma sœur, je vous prie ! » dit le portier en ouvrant un passage qui donnait dans la grande église ; les frères vont célébrer leur élection par une messe solennelle. Je vais guider leur marche à l'autel. . . toutes les charges de cette vénérable maison sont maintenant tombées sur un pauvre vieillard décrépit. »
Il quitta l'église, et Madeleine et Roland restèrent seuls sous ces voûtes immenses dont l'architecture, d'un style riche, mais pur, se reportait à la dernière moitié du quatorzième siècle, époque des plus beaux monuments gothiques. Mais les niches étaient privées^ de leurs statues à l'intérieur comme au dehors, et les tombeaux des guerriers et des princes avaient été confondus dans une destruction commune avec les chasses vénérées par l'idolâtrie K De grandes lances et des épées antiques, qui avaient été long-temps suspendues sur la tombe des puissants guerriers des premiers temps, gisaient maintenant éparses au milieu des offrandes dont chaque pèlerin avait orné les reliques de son saint ; et les fragments de statues de guerriers et de dames, qui naguère reposaient couchés ou agenouillés, dans une attitude de dévotion, sur le lieu qui renfermait leurs restes mortels, étaient maintenant confondus avec les débris des saints et des anges, ouvrages du ciseau gothique que des mains destructives avaient précipités du haut de leurs niches sur le pavé du temple profané.
Mais quelque chose de plus douloureux que la destruction même frappait les regards. Bien que ces violences eussent été commises depuis plusieurs mois, les moines avaient tellement perdu toute espèce d'énergie qu'ils n'avaient pas même essayé de déblayer les décombres, ou de remettre l'église dans un état un peu plus convenable, Ce commencement de restauration n'eût pas demandé beaucoup de travail. Mais la terreur accablait les faibles restes d'un corps jadis si puissant; et sachant bien qu'on ne les laissait dans leur ancienne demeure que par tolérance et compassion, ils n'osaient rien faire qu'on pût prendre pour une revendication de leurs anciens droits , se contentant d'accomplir leurs
i Idolâtrons shrine, dit le texte, a. m.