CHAPITRE XIV
urent tour à tour forcés de faire place à ces joyeux personages qu'on appelait le pape des Fous, l'enfant Évèque, et l'abbé de la Déraison.
C'était ce dernier personage qui s'avançait alors en grand costume, vers la porte principale de l'église de Sainte-Marie, vêtu de manière à faire une caricature, ou une parodie en action, du costume et de la suite du véritable supérieur , qu'il venait braver le jour même de son installation , en présence de son clergé et au milieu de son église. Le faux dignitaire était un gaillard vigoureux , de moyenne taille , dont les formes rondes et ramassées étaient devenues grotesques par un gros ventre postiche. Il portait une mitre de cuir ressemblant à un bonnet de grenadier, dont le devant était orné de fausses broderies et de colifichet d'étain. Cette mitre protégeait un visage dont le nez se faisait surtout remarquer , car il était d'une longueur extraordinaire, et pour le moins tout aussi richement enjolivé que la coiffure. Sa robe était de bougran , et sa chape en canevas peint de mille couleurs et artistement découpé. Sur une de ses épaules était représenté un hibou. Il tenait d'une main son bâton pastoral , et de l'autre un petit miroir à manche , ressemblant ainsi à ce fameux bouffon allemand*dontlesaventures,traduitesen anglais, furent si populaires, et qu'on peut encore se procurer, imprimées en caractères gothiques , à raison d'une hvre sterling la feuille.
Les gens de la suite du faux dignitaire avaient des accoutrements analogues , parodiant par une burlesque ressemblance les moines et autres dignitaires de l'abbaye ;, comme leur chef parodiait le supérieur. Ils marchaient sur deux rangs derrière ce chef, et toute la foule , qui avait fait une halte pour attendre son arrivée, se précipita dès-lors à la suite dans l'église, tous criant à mesure qu'ils entraient : « Place, place au vénérable père Howleglas? au docte moine delà Confusion I pkce aux très-révèrend abbé de la Déraison. «
La discordante musique recommença sur tous les tons ; les enfants criaient et hurlaient , les hommes riaient et chantaient , les femmes glapissaient et gémissaient , les bêtes rugissaient , le dragon s'agitait et sifflait , le cheval de bois hennissait , se cabrait et caracolait; et tous sautaient et dansaient, frappant de leurs souliers
\ Uylen spiegel, nom hollandais qui, étant décomposé, sigoiGe, comme Howleglas tn anglais, miroir de hibou.
ferrés avec tant de force le pavé de l'église , que leurs énergiques cabrioles en faisaient sortir des étincelles.
C'était enfin une scène de tumulte ridicule, qui assourdissait l'oreille , fatiguait les yeux, et eût étourdi tout spectateur indifférent. Cependant les moines avaient en outre quelque crainte pour leur sûreté personnelle et au moins une intime conviction que la plupart de ces amusements populaires avaient pour but de les tourner en ridicule: ils étaient peu rassurés en refléchissant que, hardis sous leurs déguisements , les masques qui hurlaient et cabriolaient autour d'eux pouvaient , à la moindre provocation, changer leur badinage en réalité , ou du m.oins en venir à ces actes d'une joie grossière qu'on doit toujours craindre de la part d'une multitude animée par une gaité malfaisante. Au milieu du tumulte ils contemplaient leur abbé, comme des passagers fixent sur le piiote , au plus fort de la tempête , des regards qui expriment l'absence de tout espoir dans leurs propres efforts et peu de confiance en l'habileté de leur Palinure.
L'abbé lui-même semblait stupéfait, non pas qu'il eût peur, mais il sentait combien il était dangereux de laisser éclater son indignation ; et pourtant il pouvait à peine maîtriser ce sentiment qui croissait à chaque instant en lui-même. Il fit un geste de la main pour commander le silence , mais on ne lui répondit d'abord que par des clameurs encore plus violentes et par d'insultants éclats de rire. Au contraire, quand Howleglas eut fait le môme geste en imitant l'abbé autant que possible, il fut obéi aussitôt par ses bruyants camarades ; car ils espéraient qu'un-e conversation entre le faux et le véritable abbé allait leur fournir un nouveau sujet de divertissement : tant ils avaient une haute idée de l'esprit grossier et de l'impudence de leur chef ! Ils se mirent donc à crier : « Allons , révérends pères , allons , en avant , commencez !.... En avant, les moines! en avant.'.... Abbé contre abbé, c'est ce qu'il faut; c'est raison contre déraison, et mafice contre moinerie I
— Silence, camarades! dit Howleglas ; deux savants pères de l'Eglise ne peuvent-ils conférer ensemble sans que vous veniez ici avec des cris et des exclamations semblables à celles du Jardin aux ours % comme si vous vouliez exciter un malin contre un taureau enragé ! Silence, vous dis-je , et laissez -nous , ce savant
i Lieu où se clonnrueût les combats d animaux à Edimbourg comme à Londres, Voyez Nigcl.