LA SURPRISE
Quand une vile populace ose se révolter , ce sont des actes de violence et d'infâmes discours 5 011 voit voler les pierres , les tisons et les armes grossières qu'invente la fureur. !Mais vienne un homme pieux et se'vère , tout bruit cesse , toutes les oreilles sont attentives. Virgile, Trad. de Dijden.
Un terrible cri de vengeance fut poussé par les tapageurs , dont les amusements venaient d'être interrompus d'une si effroyable manière ; mais pour un instant le manque d'armes, aussi bien que les traits enflammés et le poignard nu de Roland Graeme, tinrent la multitude en respect , tandis que l'abbé , épouvanté d'une telle violence, demandait au ciel , les mains jointes, pardon du meurtre commis dans le saint lieu. Madeleine Grseme seule paraissait triompher du coup que son jeune parent avait porté au chef delà troupe : cependant sa joie était mêlée d'une vive et inquiète frayeur pour la sûreté de son petit-fils. « Laissez périr l'hérétique dans son blasphème , s' écria-t-elle ; laissez-le mourir sur le pavé de la sainte Église qu'il a profanée. »
Mais la fureur de la multitude, la douleur de l'abbé, et l'allégresse de l'enthousiaste Madeleine , n'avaient ni fondement ni motif réel. Blessé à mort, comme on le supposait, Howleglas se remit promptement sur ses pieds en criant : « Un miracle , un miracle , camarades ! un aussi beau miracle que tous ceux qui furent jamais faits dans l'église de Kennaquhair. Et je vous défends , camarades , moi qui suis votre abbé légitimement élu , de toucher à personne, sans mon ordre... Vous, loup et ours , veillez sur ce téméraire jeune homme , mais sans lui faire le moindre mal... Et vous, révérend frère, retirez- vous avec vos moines dans vos cellules; car notre conférence s'est terminée comme toutes les conférences ^ en laissant chacun persuadé, comme devant , qu'il a raison ; et si rfous nous battions , vous , vos frères et votre Eglise ne seriez pas les plus forts... Emportez donc votre bagage , et décampez. »
Le vacarme recommençait déjà ; mais le père Am.broise restait encore indécis , ne sachant si son devoir lui ordonnait de résister à la tempête du moment , ou de se réserver pour une meilleure occasion. Son frère de la Déraison vit son embarras, et lui dit d'un ton plus naturel que celui avec lequel il avait jusqu'alors joué son rôle : « Nous sommes venus ici , mon bon père , plus pour nous amuser que pour y faire du mal... Nos aboiements sont plus terribles que nos morsures... Et surtout nous n'avions
pas contre vous personnellement de mauvaises intentions
Retirez-vous donc , avant que les affaires se gâtent ; car il est difficile de rappeler un faucon quand il vient de prendre son vol , et plus diflîcile encore d'arracher à un mâtin sa proie... Si ces braves enfants recommencent leur tapage ;, il sera trop violent môme pour des fous : laissez au seul abbé de la Déraison le soin de les rappeler à Tordre. »
Les frères entourèrent alors le père Ambroise, et se mirent tous à le supplier de céder au torrent. Un tel divertissement était, disaient-ils, une ancienne coutume autorisée par sesprédécesseurs, et le vieux père Nicolas lui-môme avait rempli le rôle de dragon, du temps de l'abbé Ingelram.
« Et nous recueillons maintenant le fruit de la semence qu'ils ont si maladroitement répandue , répondit Ambroise ; ils ont appris à leurs ouailles à se moquer de ce qui est sacré ; comment s'étonner alors que les fils d'hommes sacrilèges deviennent voleurs et brigands? Mais qu'il soit fait comme il vous plaira, mes