‹ L'abbéChapitre 78 sur 250 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

frères !... Montons au dortoir... Et vous, dame Grœme, je vous l'ordonne par l'autorité que j'ai sur vous et au nom de la sûreté de ce jeune homme, suivez-nous sans ajouter un mot. Mais un instant., que voulez-vous faire à ce jeune homme que vous retenez prisonnier ?,.. Ne voyez-vous pas, » continua-t-il en s'adressant d'un ton sévère à Howleglas, « qu'il porte la livrée de la maison d'Avenel ? Ceux qui ne craignent point le courroux du ciel peuvent du moins redouter la colère des hommes.

— Ne vous inquiétez pas de ce qui le touche , répondit Howleglas j nous savons fort bien qui il est et ce qu'il est.

— Je vous en conjure , ajouta l'abbé d'une voix suppliante , « ne lui faites aucun mal pour l'acte de violence qu'il a failli accomplir dans son zèle imprudent.

— Je vous l'ai déjà dit, ne vous en inquiétez pas , père , répondit Howleglas ; mais décampez avec toute votre suite, hommes et femmes, sinon je ne me charge pas d'épargner un plongeon à cette sainte... Quant à la rancune , il n'y a point place pour elle dans mon ventre : il est , » ajouta-t-il en tapant sur son énorme bedaine, « trop bien bourré de paille et de bougran,., et je l'en remercie. . . il m'a garanti du poignard de ce jeune fou , aussi bien qu'eût pu le faire une cotte de mailles de Milan. »

En effet, le poignard bien dirigé de Roland Grœme avait pénétré dans l'intérieur du ventre postiche que portait l'abbé de la Déraison, comme partie essentielle du costume de son rôle; et c'était seulement la force du coup qui avait renversé à terre , pour un moment , le révérend personnage.

Rassuré jusqu'à un certain point par les protestations du chef, et contraint de céder à une force majeure, l'abbé Ambroise sortit de l'Eglise à la tête de ses moines , et laissa le champ Ubre aux perturbateurs. Mais, quels que fussent la grossièreté et l'entêtement des tapageurs , ils n'accompagnèrent les rehgieux d'aucun de ces cris de mépris et de dérision dont ils les avaient d'abord accablés. Le discours de l'abbé avait soulevé des remords chez les uns, de la honte chez les autres, chez tous quelque peu de respect. Es gardèrent le silence jusqu'à ce que le dernier des moines eût disparu sous la porte latérale qui communiquait avec l'intérieur de l'abbaye, et alors même il fallut quelques exhortations de la part de Howleglas , quelques cabrioles du cheval de bois, quelques sauts du dragon pour remettre la troupe en gaieté,

«Eh bien! quoi? camarade, dit l'abbé de la Déraison; pour-

quoi me regarder ainsi avec des mines blêmes comme des faces de carême? Allez-vous renoncer à votre ancien amusement, parce qu'une vieille femme est venue vous parler des saints et du purgatoire ?... Bah ! je suis sûr que déjà vous voudriez avoir tout mis sens dessus dessous ?... Allons, commencez , tambours et cornemuses ! commencez, flûtes et violons !... Des danses et de la joie aujourd'hui I à demain les soucis ! Ours et loups, veillez sur votre prisonnier! Trotte cheval ! Siffle , dragon !... Et vous, enfants, criez tous ensemble. Tandis que nous restons sans rien faire , la vieillesse nous atteint ; la vie est trop courte pour qu'on la perde dans l'oisiveté. »

Cette exhortation pathétique obtint l'effet désiré. Ils brûlèrent dans l'Église de la laine et du cuir, au lieu d'encens, remplirent d'eau sale les bénitiers et célébrèrent le service divin en le parodiant : le faux abbé officiait à l'autel, et la foule chantait d'indécentes et grotesques parodies sur les airs des hymnes de l'Église. Ils profanèrent les habillements , tous les vases sacrés de l'abbaye qui leur tombèrent sous la main. Enfin , après avoir satisfait toutes les fantaisies qui s'offraient à leur imagination capricieuse, ils songèrent à contenter mieux encore leur envie de détruire : ils brisèrent toutes les pièces de bois travaillé , cassèrent tous les vitraux peints, qui avaient échappé à leur première fureur, et, après une minutieuse recherche des pièces de sculpture qui sentaient l'idolâtrie , se mirent à enlever le peu d'ornements restés sur des tombeaux ou aux chapiteaux des piliers.

La passion de détruire, comme toutes les passions, augmente à mesure qu'on la satisfait. Après avoir ainsi essayé tous les moyens de mal faire , les têtes les plus chaudes de la multitude songèrent à exécuter leurs ravages sur une échelle plus étendue. « Renversons-le, ce vieux nid de corbeaux I s'écria-t-on de toutes parts ^ il a trop long-temps servi au pape et à ses acolytes ; » et on entonna une ballade alors en vogue parmi le peuple :

Le pape voulait nous instruire j Tsous lui répondous aujourd'hui :

L'aveugle se fait-il conduire Par un aveugle comme lui?

Non , moquons-nous de la censure ; Rions, chantons... sous la verdure.

L'abbe' , prêchant la continence , Caressait nos jeunes tendrons j

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