‹ L'abbéChapitre 9 sur 250 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

leur maître et leur protecteur. Ces serinons , homélies et lectures avaient fait une profonde impression sur l'esprit de l'abbé Eustache : c'était un étrange aiguillon à la vivacité et à l'animosité qu'il déployait dans ses controverses avec son ancien camarade de collège. Avant la déchéance de la reine Marie , et à une époque où les catholiques étaient encore nombreux et puissants dans les provinces frontières , il avait plus d'une fois menacé de lever ses vassaux, et de venir à leur tête détruire le château d'Avenel , ce repaire redoutable de l'hérésie. Malgré ces menaces impuissantes et le peu de dispositions que le pays montrait en général en faveur de la nouvelle religion, Henri Warden poursuivait sans relâche le cours de ses travaux, et chaque semaine il faisait sur l'Église romaine la conquête de quelques néophytes. Parmi les plus fervents et les plus constants auditeurs du ministre, se trouvait cette vieille femme, dont la taille était trop élevée et l'extérienr trop remarquable , du reste , pour que l'on put l'oublier une fois qu'on l'avait vue. Lady Avenel en avait été frappée. Plus d'une fois même elle avait désiré savoir quelle était cette grande femme au maintien grave, dont la démarche et les traits semblaient bien au-dessus du rang qu'indiquait la grossièreté de ses habits. On lui avait toujours répondu qu'elle était Anglaise , qu'elle habitait le ham.eau depuis peu, et que personne n'en savait davantage sur son compte. Cette fois elle lui demanda à elle-même quels étaient son nom et son origine.

« Mon nom est Madeleine Grœme % répondit l'étrangère; je descends des Gramme de Healhergill, dans la forêt de Nicol; c'est une ancienne famille.

— Et que faites-vous si loin de vos foyers? reprit lady Avenel.

— Je n'ai point de foyers ; ils ont été réduits en cendre par vos maraudeurs écossais; mon mari et mon fils ont été tués. Il ne reste plus une goutte de sang dans les veines d'aucun individu que je puisse appeler mon parent.

— C'est un sort qui a'est'que trop commun dans les temps et le pays où nous vivons; les Anglais ont plongé leurs mains dans notre sang aussi souvent que les Ecossais dans le votre.

—Vous avez raison de parler ainsi, milady, puisque les hommes se rappellent un temps où ce château ne fut pas assez fort pour sauver la vie de votre père , et pour offrir à votre mère et à son

i Ancienne famille dont le chef e'iait Tami de "\Ta!!ace. a. 5i.

enfant un lieu de refuge. Comment donc me demandez-vous pourquoi je n'iiabite pas mes foyers et au milieu des miens?

— C'était une question oiseuse, en effet : la misère des temps force tant de gens à errer comme des vagabons ! Mais pourquoi chercher un asile dans une contrée ennemie ?

— Mes voisins étaient papistes; il a plu au ciel de me donner une vue plus claire de l'Evangile, et je suis venue jusqu'ici pour jouir du ministère de cet homme de Dieu, Henri Warden, qui, pour la gloire et la consolation d'un grand nombre, enseigne l'Évangile dans sa pureté et sa vérité.

— Etes-vous pauvre? » demanda encore la dame.

« Yous ne m'entendez demander l'aumône à personne, répondit l'Anglaise. »

Ici il se fit une pause. Les manières de la vieille femme, si elles ne manquaient point au respect, n'étaient rien moins que gracieuses ; et elle ne paraissait pas disposée à un plus long entretien. Lady Avenel l'entama de nouveau sur un sujet différent. « Vous avez appris le danger qu'a couru votre petit garçon?

— Oui, madame, et aussi par quelle providence spéciale il en a été retiré. Fasse le ciel qu'il s'en montre reconnaissant, ainsi que moi-même !

— Quel est votre degré de parenté ?

— Je suis sa grand'mère , la seule parente qu'il ait sur la terre pour prendre soin de lui.

— Son entretien doit nécessairement vous être à charge , dans l'état d'abandon auquel vous êtes réduite ?

— Je ne m'en suis jamais plainte à personne, répliqua Madeleine Graeme , avec le même accent froid et indifférent dont elle avait répondu aux autres questions.

« Si votre petit-fils pouvait être reçu dans une noble famille, ajouta lady Avenel , ne serait-ce pas un avantage et pour lui et pour vous?

— Reçu dans une noble famille I » s'écria la vieille femme en se redressant et en fronçant les sourcils au point de donner à son front ridé l'expression du dédain le plus sauvage ; « et pourquoi, s'il vous plaît? Pour être page de milady ou laquais de milord, pour disputer aux autres valets les restes du repas du maître? Youdriez-vous qu'il fût occupé à chasser les mouches de la figure de milady quand elle dort, à porter la queue de sa robe quand elle marche, à lui donner une assiette quand elle mange, à la précéder

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