‹ L'abbesse de JouarreChapitre 47 sur 75 · ACTE TROISIÈME. C · texte numérisé non relu

ACTE TROISIÈME. C

Votre pieuse apparition me touche. Mais je ne peux dire ce qui n'est pas dans mon cœur. Non, je n'ai pas péché.

l'abbé clément

Je ne veux savoir que ce que vous me direz. Songez que, demain, à pareille heure, je monterai sur l'échafaud. Il n'y a au monde que vous et moi, et Dieu au ciel. Prenez garde à l'orgueil. Tout le monde pèche. Toute votre vie aurait-elle été le modèle de la vertu, que votre dernier acte, en tout cas, a été coupable. Dites, pourquoi cette obstination à mourir? Notre ministère nous rend savants dans la science des âmes. J'en suis sûr, votre suicide n'est pas votre faute la plus grave. \ Il y a là un mystère que vous vous obstinez à me cacher. Quand on a l'âme tranquille, on attend la mort; on ne la cherche que quand elle délivre

ce L'ABBESSE DE JOUARRE.

d'un remords. Le martyre expie tout; le suicide n'expie rien; il aggrave. Dites, âme blessée, noble, j'en suis sûr, que la grâce vient chercher; dites par quel chemin vous fûtes menée à cet abîme, d'où les rites sacrés institués pour le pardon peuvent vous tirer encore.

JULIE

Eh bien, oui; je vous dirai tout. J'étais ici pour ma dernière nuit; j'ai été surprise. Un homme que j'aimais m'a enivrée à la dernière heure. J'ai consenti; j'ai joui du ciel par anticipation. Puis l'échafaud m'a été refusé. J'ai suppléé au bourreau. J'étais morte quand j'ai péché.

l'abbé clément.

Voyez, ma fille, le danger de prendre la vie de plus haut que ne le veut notre condition misérable. Vous vous êtes mise au-dessus de la règle; la règle s'est vengée. Croyez qu'il n'est pas bon de mépriser la lettre. Vous avez eu tort de raison-

Page 1