DORMIR
B. — Un de ces épicuriens par la tête, qui n*en meurent pas moins bons pères, bons époux et miême bons croyants, ne dinaît jamais en ville sans répéter celte maxime de son école : Ce qui distingue l'homme de ranimai proprement dit, c'est la faculté de boire sans soif et de faire Tamoulr en tout temps. Il chantait par là-dessus un couplet semi-libéral, séml-nâpoléonien, et il avait payé son écot. Cet homme trouva un gendre qui succéda à toutes ses affaires, mais qui se permit de développer la maxime précédente ainsi qu'il suit : boire sans soif, faire Tamour en tout temps, et faire de la nuit le jour.
Il y a du vrai dans co programme beaucoup trop malérialiste des privilèges de la créature humaine. Mais de môme que je ne conseillerais à personne d'étudier le phénomène physiologique de la soif pure et simple à la source d'un buveur de profession , ou la passion amoureuse chez un libertin d'habitude, de même je n'engagerais aucun savant à traiter du sommeil d'après des notes prises sur un coureur nocturne.
Le sommeil est un effet de nuit ; voilà, selon moi, son premier caractère psychologique et physiologique.
La nuit est le cadre naturel de ce tableau , l'heure vraie de ce besoin qui s'appelle le sommeil sur cette terre.
Il y a des animaux faits — mais exprès — pour voir, sentir, agir et manger la nuit : on dit alors de ces bêtes-ià qu'elles -vivent la nuit, et c'est parler juste.
La civilisation, parodiant la nature et inventant la vie postiche, a changé le cadre de ce tableau, l'heure de ce besoin dont nous parlions plus haut, pour les heureux et pour les malheureux, pour ceux qui n'ont rien et pour ceux qui ont trop à faire. Mais il est convenu que l'exception confirme la règle... qu'elle fait détester aussi parfois.
Ainsi le sommeil est essentiellement chose de nuit. Je dis chose, pour ne pas aller trop vite en besogne.
J'aurais pu me servir tout de suite de ces grands mots : faculté, fonction, etc. ; mais je ne veux rien avancer de contestable.
— La belle trouvaille I allez-vous peut-être vous écrier : Voilà un monsieur qui prend la peine de nous informer qu'en général on dort la nuit. Monsieur ! les enfants savent.cela et leurs bonnes aussi.
— Grande science ! la plus sûre des sciencssi ré- . pondrai-je à mon tour, — celle que les savants, les enfants et leurs bonnes professent également. Il n'y a pas, selon moi, de preuve plus invincible de l'existence de Dieu que ce cri, ô mon Dieu, qui est de tous les hommes, de tous les instants. Mon Dieu ! dans la joie ; mon Dieu I dans la douleur, dans l'épreuve et la contre-épreuve.
n. — La nuit se fait d'une lumière plus vague, d'un bruit plus léger que le jour, lorsqu'elle n'est pas l'obscurité et le silence même. Elle ofTre donc le repos à deux de nos sens particulièrement; aussi nous commençons presque toujours à dormir par les yeux et par les oreilles, si l'on peut s'exprimer ainsi, et pourquoi ne le pourraitron pas, entre nous?
— sa —
Lorsqu'ofi essaye de go&ler te ptabit clu soHoiiei}^ et ^^oa aiudyse paresseusement le début à'un bon somme, on sent que le plaisir est dan^ le gtobe de i'œik el que la voluplé éa fait eavesse l'orbite, sou» la protection la^gouietfôe é^s paupières.
Toutes nos idées, vou;»le sav^i bien, sont <ks iiiia* ges. Il vieuA une b^ure o^ les wag;es. d,e la ^Mtfnée soat iaitesè ia lomièfie, a&mwd noire portrail au daguerréoi^pe ; il faut ak^ss fermer le&yeux, eo«we^ te pholograpbe abaisse le rideau^ etMsse le phén^oiiQ^ de la lumière se axer dan» Vottiibre.
Prolongez TépteuTO au delà du Um^^,. et L'ima^e^ est dÂffuse; prokmge% tei reilie, et tidée» devient folLe^
Le sommeil^ ami de la nuit, serait doiu?. une^ ombre lui-même, une ombre intellectuelle et morale nécessaire à la perfection de nos sentiments et de nos idées. J*ai été conduit là par une comparaison matérielle, mais je ne m'arrête pas là certainement. Je eb^Tcbe.^ lia étéé^i qm les extrêaiea sotoucbnit. ËUc efiet^ il esl, natuxel de dormir a.u pl^s épais d^^ l'ombre: la dam*; «t h Vlieure où TQzaibreî ma^qu^i. absolum^Q^t : à midâ«.
m. — Mon boûbettf sérail d'aïïiv^ ^ÛBsi de poK^ position banate en pfOf)0^lion banale non pas^ à ia vérité — ce secret de Dieu ! — mais à une vérité passable et d'assez bonne composition.
Parmi ces banalités, il en est une que je veux me permettre, et la voici : si l'on ferme les yeux pour dormir, c'est que les impressions les plus variées BOUS arrivent pair la Ti*e, et que te soBameil a besoin de monotonie. — Us seuï ton dans la himière î un seuï ton dans le bruit!
Quel rapport y a-tf-it donc entre un son répété, entre la monotonie et le sommeil?
Lorsque les boxeurs anglais veulent en finir sûre^ ment arec un adversaire, iîs le frappent toujours h tel même place : ils provoquent ainsi une douleur msupportable, et qui abat le champion le plus obstiné. Je n'expliquerai pas l'analogie que je signale, mais elle a peut-être sa valeur. Pensez-y à vos moments perdus.
Ma foi, j'ai bien envie d'en conclure que la manotonie nous endort par congestion i
Quelques personnes ne peuvent dormir dans l\)bscurité complète, dans le silence profond* Aux unes, il faut absolument une veilleuse sur leur table de nuit; aux autres, un bruit de pendule sur leur cheminée, ou de montre sous leur traversin. Cela prouve
sans doute que chacun met Tobscurité et le silence, comme une lorgnette, à son point, pour dormir.
H. — Le bon et franc sommeil est tout à la fois volontaire et involontaire, — organique et animal, par conséquent. Lorsque son heure est venue, la volonlé fait le lit extérieur et intérieur de l'individu; puis une force vaporeuse autant qu'irrésistible nous soustrait à la réalité. Je n'ai jamais été demoiselle^ jamais je ne me suis fait enlever. Mais ilya dans cette confiance de la créature placée chez un ami qui lui prend tout et remporte on ne sait où, quelque chose d'analogue è la confiance de la jeune personne en un ravisseur toujours charmant, mais nécessairement peu connu. Aussi les mauvais rêves et les déceptions sont également naturels.
• Il est de ces curieux qui ne craignent pas de vous demander où nous allons pendant le sommeil ? Eh ! mes amis, je n'ai jamais pu m'accompagner moimôme dans ce voyage à travers les ténèbres.
Où va la foi qui s'éteint? L'amour ()ui finit?
Pendant la veille, l'homme, pense qu'il pense, sait
qu'il sait, imagine qu'il imagine; et quelquefois, pendant la nuit, l'homme rêve qu'il rêve. Cette conscience de toutes ces facultés, de toutes ces fonctions lui manque lorsqu'il dort d'une façon complète. — L'homme alors, selon l'expression de Montaigne, perd cognoissance de la lumière et de lui.
Avez-vous remarqué parfois un tison brûlant dans Pâtre? Une flamme pourpre et brillante s'échappe en nappe ou en jet du bois allumé... puis à la flamme succède un jet de vapeur grise au haut duquel danse un feu follet violet et bleu. Ce feu monte et descend comme en cadence, vient caresser la bûche et remonte... puis, tout à coup, la flamme recommence.
Voilà l'esprit, l'intelligence pendant la veille et pendant le sommeil, alternativement. Vous me répondrez à cela que comparaison n'est pas raison, et je serai parbleu de voire avis. Concurrence à la vie, à la poésie, le sommeil et le rêve font de nous leurs jouets.
Le sommeil et le rôvel quels sujets de méditation sur la possibilité de souffrir après la vie!
D. — Dans le sommeil incomplet, le rêve joue le rôle de la vie et nous compose une existence fantas-
ti^^. LaiBènoirey^tiui pourrait tout eo&tredire, labse faite : on » sourient qu'on a rèré. Aiusi TesinrU diragiie, et la œémotre, noB eadormie^ s*amuse de se» diTagatioQs^ qu'elle enregistre po\jx 9'em moquer le teudefflam. La iséBooire est doRe là et sa eoflaf^ieité est flagrante. Sa faute me paraît é'autaïkt phts-gra&ée^ qu&laméiDoiie peut à peu piès ce qu^eila Teiftl.'QQaBd nous avcntsbesein de nous léi^citter à uns heure pré* cise^ \m mém^e nous réfeitie à Fheure dite, sa»» enl^ftére l'borlog^ sans regarder à la montre.
Croyez-vousiqifê je rais me charger «te toi» expli* quereelat J'aisners^ mieui entref^reiràre — ssèmt xme image que f ai déjà eu KhoiisneQ^ de r&as offrir — entr^refidre ée me 30«riieTer moi-aAme par tes cheveux. La seconde entreprise serait moin^ phitoao-^ phique, ma»» no& moiBs raisonnable assurément.
L'hoiimie est \me énignae dcffiè le msÀ est hofs ée \m* Qusmé nous ekerehons ee mioè e»nouSy nous ne le trouvons pas et nous tombons dans ce qu'on a^ peie k OMÉérialfôflie» Quaad nous le pourisoiv/oas au dehors, nous perdon^de voe les terme* d*i problème et nous voguons en plein spiritualisme, côtoyant la vérité sans l'aborder jamais»
9» --*• I^ «onsentement ée lous ks )^p1^, ie sommeil a qweiqu© chose <l'extwiordiii«ire comme Unspiration; — son extrême— et les rêves ont parfois quelque chose de prophétique.
Sur ce point, chacun de nous peut citer un exemple personnel.
Qui n'a été une fois au moins sérieusement averti en rêve?
Pour mon compte^ j'affirme sur l'honneur qu'un des incidents les plus tristes de ma vie m'a été raconté, en rêve, quinze jours avant la réalité, et dans des couplets chantés sur des motifs de Robert le diable.
C'est en dormant que presque tous les hommes ont éprouvé la sensation la plus raffinée, la plus exquise, la sensation la plus immatérielle sur cette terre» la sensation de la légèreté, de la spiritualité physique, en quelque sorte. Qui de nous, en dormant, ne s'est envolé?
jCette sensation extraordinaire et qui nous laisse parfois au réveil tout le souvenir d'une réalité, a rendu pour mon esprit moins invraisemblable ce qu'on dit de certains médium du Nouveau-Monde qui s'enlèvent de terre... Mes amis prétendent que c'est là un vol à l'américaine, mais ce jeu de mots ne suffit pas.
Il est positif que plusieurs de nos facultés pren-
nenty pendant le sommeil, non pas habituellement, mais quelquefois un caractère surnaturel.
Je ne tenterai nullement de vous donner de ce fait une explication savante. On finirait peut-être par me nommer d'une Académie, et cela changerait trop mas habitudes. Gar^ je viens de Bohême tous les matins^ et je m'en retourne à pied chaque soir. Si l'on accordait des jetons de présence pour une séance en plein air, sur l'herbe, au soleil, je ne dis pas...; mais pour une assiduité échauffante sur un banc..., jamais!
n. — Maintenant, j'ai bien envie de risquer les grands mots et de dire :
Le sommeil constitue une faculté en ce sens que l'homme peut, dans une certaine mesure, dormir ou ne pas dormir à sa volonté.
Il est une fonction parce qu'il compte parmi les fatalités de l'organisation animale.
On peut veiller.
Il faut dormir.
La privation de sommeil est une torture comme la faim ; le sommeil donne une force nouvelle comme
la digestioD. Ainsi le sommeil est chose active — puisqu'elle devient impérieuse — faculté et fonction du cerveau essentiellement.
n. — Eh quoi I je dormirais comme je pense. Oui, et, bien plus, le sommeil est, pour employer un mot d'Hippocrate^ la coction au physique, le recueillement au moral, de toutes les sensations perçues, de toutes les idées acquises, de tous les calculs de la journée , de la vie même.
Cela est si vrai , ou du moins si vraisemblable — car il faut presque ôter le mot vrai des spéculations humaines — que Tabsence de sommeil mène à la mort par la fièvre des idées, par le délire et la folie.
n. — On peut veiller, mais il faut dormir.
Il est inégalement cruel, mais il est cruel de dormir malgré soi, et de ne pas pouvoir dormir quand on le
voudrait. Il j a donc des circonstances où le sommeil organique l'emporte, et des moments où le sommeil animal est aboli. Tout le monde sait encore cela. Mais j'ajoute, pour sauver la vulgarité de ces prémisses, la conclusion suivante :
Le sommeil est la sauvegarde de Tintelligence qu'il semble abolir pendant un bon quart — au moins — de notre existence. Des mille choses qui usent et qui vidllissent les pauvres morte]s> la privation de sommeil est ce qui les use et les vieillit le plus. Ainsi encore, le sommeil qui prend sur la vie conserve la vîe, aûn qu'il soit bien prouvé que partout et toujours la contradiction abonde, et que rien n'a été épargné à l'homme pour démonter sa science et dérouter ses conclusions.
Les peines, les fatigues, les chagrins, etc., n<)*s donnent un masque, des rides prématurées, etc. ; c'est le sommeil qui nous ôte ce masque, ces rides; ou bien c'est l'absence de sommeil qui nous l'attache et le fixe à tout jamais sur notre figure. Le sommeil démarque les points perdus à cette partie si promptement ruineuse de la vie.
J'ai bien observé et j'affirme que l'art — assez futile — de ne pas vieillir se résume à l'art de dormir convenablement et à propos.
Le sommeil efiîace ce que les cosmétiques ont pour
but d'empâter. Il manque encore à l'hygiène de la beauté, un bon traité du sommeil.
H.— Nousavons tousentendu dire^si même nous ne l'avons répété pour notre compte, que le sommeil est l'image de la mort. On lit à ce sujet dans Montaigne :
« Ce n'est pas sans raison qu'on nous fait regarder » à notre sommeil mesme pour la ressemblance qu'il » a delà mort» Combien facilement nous passons du » veiller au dormir, avec combien d'intérest nous » perdons la cognoissance de la lumière et de nous ! » A Tadventure pourroit sembler inutile et contre » nature, la faculté du sommeil qui nous prive de » toute action et de tout sentiment, n'estoit que par » là icelle nature nous instruit qu'elle nous a pareil- » lement faits pour mourir et pour vivre, et dès la vie » nous présente Téternel état qu'elle nous garde » après icelle pour nous y accoustumer et nous en » ester la crainte. »
Pardonne, ô Montaigne, si j'hésite à partager ton sentiment ; loin de me familiariser avec l'idée de la
mort , le sommeil me la fait trouver plus incompréhensible et plus méchante. Je médis : Pourquoi n'est ce pas assez de dormir ? cela suffirait bien à nous faire sentir que nous existons de par une volonté supérieure qui nous donne et qui nous ôte la cognoUsance de la lumière et de nous. Dormir ! C'est perdre assez longtemps ce qu'on aime ; pourquoi la mort ?
Si le sommeil était l'image de la mort, il ferait peur aux hommes ou aux animaux^ qui le fêtent et qui le bénissent au contraire. L'instinct des êtres intelligents ou l'esprit des bêtes ne commet pas d'erreurs si grossières.
Montaigne, ô mon maître, vous avez sacrifié en cette circonstance, au préjugé , au dicton populaire : Quanddque bonut dormitat Homerus, Le sommeil est un épisode doux et charmant de la vie: c'est une heure laissée aux rêves, cette unique poésie de tant de pauvres gens.
Mais la mort !
Vôyons-la laide, horrible, et bravons-la pour le devoir, mais qu'elle reste laide , horrible ; — elle nous ménage peu, ne la flattons pas.
Au point de vue psychologique, au point de vue physiologique, cette pensée : t Le sommeil est l'image de la mort, d ne soutient pas l'examen.
Le dormeur ferme les yeux, le mort reste les yeux
ouverts^ et l'homme s*empresse , se fait un devoir pieux de les lui fermer. Ce qu'il y a de plus effrayant dans un cadavre, c'est l'œil ouvert. Que regarde-t-il ? Que voit-il? Dieu a dit : Meurs, et le cadavre reste l'œil fixe ; l'homme murmure : Dors, et abaisse \e9 yeux du cadavre. Mais Dieu dit vrai et l'homme s'a* buse.
— Mais moi j'abuse de votre patience ; il est temps de finir. Une autre fois je vous donnerai la Clé des Songes. Mais pour aujourd'hui : Bon soir. '