‹ L'ABC de l'esprit et du cœurChapitre 20 sur 55 · FEMME — ENFANT · texte numérisé non relu

FEMME — ENFANT

(Chapitre de roman.)

F, — Voyons: épouseriez- vous la femme pour laquelle vous professez tant de.,, goût.

— Assurément.

— Très-bien; je ne vous en demanderai pas davantage. C'est que je ne suis pas dupe, voyez-vous, des belles phrases qui composent presque toute Thonnôteté, toute la morale, et, chemin faisant, la poésie des hommes à cet endroit si important de la vie. Je suis jeune, n'est-ce pas î je suis vigoureux, n'est-ce pas ? Je pourrais bien donnera moi-môme mille prétextes et au monde mille excuses légitimes pour avoir des maîtresses, au hasard do la journée^ à la discrétion de mon tempérament. Eh bien, je le jure sur votre tête, je n'en ai eu qu'une: elle était pauvre et j'ai voulu qu'elle devînt ma femme. Mais mon oncle, un honnête homme, un honnête homme dans toute la

force du terme, trouva mon projet insensé, monstrueux. Il donna de l'argent à la famille de ma pauvre Henriette ; bref, il fit disparaîtra la chère enfant par des moyens légaux, moraux, très-beaux... Et il m'a jeté dans ce désœuvrement où je m'abîme, et que je trom pe avec des convictions politiques... tout aussi ingrates.

— Ctomment, une amourette, une inlrigtie, une passion tiennent cette place4ans votre destinée? G*est superbe!

-* Le monde dit tout simplement que c'est de la bêtise ou de la paresse. Mais qu'est-ce que cela me fait, le monde? Je ne suis pas homme à m'amuser aux bagatelles de la porte et à prendre les sornettes, les banalités pour de l'argent comptant. J'ai une vertu : je n'ai pas de maîtresse; et j'attends, j'ai un principe : je sais ce que je dis. Avec cela, petit, quand on a du cœur pour sentir les offenses et de bons bras pour les corriger, on daigne souvent mépriser bien des choses. De le, mon cher, ma philosophie; elle me permet d'avoir une opinion très-nette, très-simple et très-arrêtée sur les femmes.

— Oh! j'écoute.

— Quand je lis, ou quand j'entends dire : Ce sont des anges, des démons, des filles, des lorettes, des grisettes, des femmes comme il faut, etc., etc., je pense : Ta, ta, ta, ta, mon bel ami, allons au fait et

au prendre. Les femmes se divisent en deux catégories : celles qu'on épouserait bien, et celles qu'on n'épouserait pas bien. Toutes les autres divisions sont capricieuses puériles, brutales, etc., etc. Tout homme qui^ dans son âme et conscience^ s'aVoue qu'à vingt ans il n'eût jamais fait la folie d'épouser la fille la plus belle et la plus verlueuse du monde, mais sans dot, perd le droit de ju^er les femmes pendant tout le reste de sa vie... S'il le fait, je vous le répèle, ce n'est qu*un brutal, et son jugement n'est que celui de la force.

— A votre compte, mon cher ami, peu d'hommes auraient le droit de formuler une sentence.

— Le beau malheur! moins de gens qui jugent le mal selon leur code de fantaisie, et plus de gens qui pratiquent le bien selon la bonne et grosse équité. Je lisais, pas plus tard qu*hier, une histoire bien tristement édifiante sur un des trente-six mille privilèges que les hommes se sont attribués sans façon, voici la chose :

Une jeune fille est débauchée, au sein môme de sa famille pauvre, par un jeune homme. Le charmant garçon se donne deux fois les trop faciles honneurs de la paternité, et, cela fait, il laisse les deux enfants à la charge quotidienne de la misérable fille. — C'est ainsi qu'il faut l'appeler désormais. — Elle travaille

d'une main, elle habille, elle soigne de l'autre les petites créatures. Elle gagne douze ou quinze sous par jour ! Elle tombe malade, les deux enfants s'étiolent, se flétrissent, se dessèchent et meurent; on l'accuse de leur mort. Elle va à l'hôpital, la misérable fille, et le charmant garçon se marie. -^ Il se marie le meurtrier I c'est son droit, et le régie de sa noce accrocherait le corbillard de ses enfants et de leur mère , si le commissaire des morts n'était pas là pour faire ranger les bons vivants.

Mais je deviens lugubre, n'est-ce pas? et je]yous embête.

— Je vous écoute avec étonnement ; de telles pensées ne préoccupent pas nos camarades, en général, et le monde me paraît vivre, à cet endroit-là, sur une tolérance aussi vieille que parfaite.

— Sans doute. Nos camarades apprennent un tas de choses dans toutes nos écoles et facultés; eh bien, il y a un enseignement essentiel qui leur manque, un enseignement qui supprimerait bien des radotages, bien des iniquités, et cet enseignement, le voici en deux mots : Dans toute femme, à laquelle il se propose de faire la cour, (une jolie expression cellelà) l'homme doit voir la mère de son premier ou de son nouvel enfant — et régler là-dessus son langage el sa conduite envers elle.

Car ce qu'il y a de plus sérieux, de plus grave au monde, c'est de jeter un nouvel ôlre dans la vie.

En duel, quand vous tuez un homme, cet homme a déjà vécu vingt ans au moins; vous savez ce que vous supprimez.

Mais... vous êtes trop jeune pour entendre le reste.

L'enfant que vous mettez au monde peut y rester quatre-vingt-dix ans et plus; qu'y fera-t-ilî Cela dépend des soins que vous aurez donnés à son enfance.

Quels soins une pauvre mère abandonnée peut-elle donner à son enfant?.

— Avec ces idées-là, que je suis loin de contester ou de combattre, mon cher ami, vous devez tout de môme avoir un drôle d'air au milieu des... femmes de vos camarades.

— Je leur donne raison à toutes, et quoi qu'elles fassent, coniro mes camarades.

— Klles vous aiment donc bien, alors?

— Les malheureuses !... la plupart ne me comprennent pas plus que les nègres ne comprennent la liberté, et elles se contentent de me trouver drôle, comme vous disiez tout à l'heure... je suis drôle.

— Et un drôle pour le public.

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