GRINGALET ET LES AUTRES THEATRES
€ï. — Il D'y a plus d'enfaots ; nous avons en échange les soirées d'enfants, les bals d'enfants* etc.
Mais j'ai juré de n'être point pessimiste.
Causons d'un théâtre d'enfants.
G. — La salle de Gringalet , en plein air, aux Champs-Elysées, est bien une des plus jolies que je connaisse. Une corde en fait tous les frais : elle en forme les murs; quelques vieux arbres, le ciel du bon Dieu : voilà les décorations. Malheureusement^
il fait presque toujours trop froid ou trop chaud , trop humide ou trop sec dans notre beau pays de France, aussi , le théâtre de Gringalet a des inconvénients : il leur doit peut-être sa vogue. Respect aux inconvénients ! Le jour où Gringalet bâtira , je vois arriver les buralistes, les placeurs, les ouvreuses, etc., etc., et je me sauve encore.
Chez Gringalet, on est franchement assis sur un banc de bois : cela n*est pas plus dur qu'une banquette ordinaire, et cela est moins étroit. Avouez-le : pour bien se tenir à certains parterres, et môme à certains orchestres , il faudrait avoir la partie sur laquelle on s'assied munie d'un muscle pronateur comme la patte des oiseaux. On le sait : le poids seul du corps de l'oiseau fait fermer cette patte et serrer la branche où le volatile est posé. Plus il dort et plus il est solide. L'homme n'a pas cette organisation, et il souffre : il tient mal et il ne tient pas sur les banquettes.
Chez Gringalet, il n'y a pas de fauteuili mais on y trouve des chaises. N'aimez-vous pas mieux la paille que cette filasse chaude et fiévreuse qui remplit tant de sièges soi-disant confortables ?
Chez Gringalet enfin , nos jambes ne sont pas de trop ; le spectateur ne regrette pas, pendant toute la durée de la représentation, de n'avoir pu les déposer
au vestiaire de préférence à sa canne et à son para* pluie, si long à reprendre.
Qu'une remarque me soit permise à ce sujet : on oublie sa canne et son parapluie, tous les jours, dans tous les lieux où il n'y a qu'à étendre la main pour les reprendre ; on ne les oublie jamais au vestiaire, où il en coûte un chapeau défoncé, un habit déchiré pour les ravoir. esprit humain !
Quand je voulus entrer chez Gringalet, je sentis je ne sais quoi me filer entre les jambes, cela ne finissait pas. C'étaient de petits enfants échappés de leur bonne, de leur nourrice et qui voulaient se placer avant moi. Je me fis l'effet de Gulliver : j'élargis un peu la porte, et tout l'avenir de notre patrie passa sous moi.
— Madame , demandai-je à la directrice de l'établissement, je suis une grande personne, je payerai sans doute demi-place à votre spectacle d'enfants.
— C'est deux sous, me répondit-elle, deux sous sur les bancs et sur les chaises, à votre choix.
Je roe mis sur un banc : j'avais pour voisin de droite un petit garçon qui suçait du sucre d'orge, et pour voisin de gauche, un ou une qui tétait encore. A l'entrée de Polichinelle, il ou elle quitta le sein de sa nourrice, étendit sa petite main vers le héros en
faisant une petite minç, comprise seulement des anges» puis il ou elle retourna plus avide... à la nature.
Mais l'art seul doit nous occuper.
Le théâtre représente Tintérieur du ménage de Gringalet , intérieur modeste, mais qui ne manque pas des ustensiles les plus nécessaires. Mon voisin,— celui qui ne tétait plus, — me dit :
— Monsieur, regardez donc sous le lit.
— C'est pour vous enseigner la propreté, lui répondis-je, vous /e voyez, ainsi vous êtes inexcusable quand cela vous arrive.
— C'est parce que cela ne m'est pas arrivé depuis deux jours que l'on m'a conduit à Gringalet, mais on n'a pas amené ma sœur.
Voilà déjà l'homme, pensai-je.Il se fait la part belle et bonne et il sacrifie la femme.
Tout à coup s'élança sur la scène une espèce de sorcière vêtue de blanc, le visage couvert de blanc comme le visage d'une femme à la mode. Elle s'approche du berceau, et ernporte l'enfant qui s'y trouvait. Un pierrot de création nouvelle ouvrant — il faut appeler les choses par leur nom — une gueule immense, vient , s'approche du herceau , et , le trouvant vide , pousse un cri effrayant ; par trois fois ce cri est répété Pierrot, toujours si gai, si ma-
lin, si jovial, Tnème lorsqu'il reçoit un coup de pied n'importe où, Pierrot jette l'alarme; c'est là une idée retournée comme la plupart des idées neuves , et les enfants l'ont trouvée terrible. Un grand garçon qui apprend l'anglais m'a assuré que ce dialogue de GringalQt valait Schakspeare.
— Gringalet est supérieur , car il est plus facile à épeler.
Attention ! la pièce est commencée : Gringalet pleure ; le motif de sa douleur est touchant, le malheureux a battu la meilleure moitié de lui-même, sa femme ; et celle-ci, plus dégourdie que résignée, a fui le domicile conjugal, emportant le premier et le dernier né des Gringalet.
Le monologue du mari repentant n'est point écouté, parce qu'il est fort beau et fort moral. S*il s'agissait d'un petit garçon ou d'une petite ûlle ayant battu sa bonne, oh! on voudrait voir et savoir; mais un mari?... est-ce que papa bat jamais maman... devant moi?
Survient une matrone, la mère Trinquefort, excellente figure de bois ; à la manière des confidentes de tous les temps, elle excelle à tirer, comme on dit, les vers du nez. Elle fait causer Gringalet, qui avoue et pleurniche encore son crime. L'indignation de la
matrone fait honneur à la corporation des commères; c'est bien là le miel empoisonné que toutes les entremetteuses ont l'art de répandre sur les plaies. La mère Trinquefort a une âme et une langue de feu... dangereuse qualité pour un artiste de sapin.
Touchée du repentir de Gringalet, la confidente lui indique le moyen de retrouver sa femme et son enfant : kWez, lui dit-elle, chez un tireur de cartes qui demeure au coin de la rue, au premier étage, chez le marchand de vin, et le premier acte finit sur cette indication rafraîchissante.
Le susdit marchand de vin habitait probablement rue de Rivoli, où les plus simples appartements sont des palais ; car nous nous trouvons au milieu de colonnes, de festons et d'astragales. Le tireur de cartes est un magicien velours et or. La scène entré lui et Gringalet n'est pas longue :
— Je vous ferai retrouver votre femme et votre enfant dans une malle I dit Rotomago.
— Va pour une malle, répond Gringalet, pourvu que ce soit une malle-poste et que les choses aillent vite.
Une malle apparaît : le magicien fait dessus quelques passes et Gringalet retrouve sa femme et son enfant dans un tiroir.
sublime observation 1 Gringalet tire d'abord son fils du compartiment ; il l'embrasse à cbaudes larmes, — car cet artiste est essentiellement hydraulique, et il doit avoir un réservoir à la place du cerveau dans la tête. — Puis il prend sa femme évanouie et va la ranimer dans la coulisse. — Par une délicatesse charmante^ le magicien a voulu laisser quelque chose à faire à Gringalet.
Nous ne sommes pas à bout de surprises.
Lorsque le mari veut indemniser Rotomago, celuici refuse toute récompense.
— J'ai rendu un mortel heureux, dit-il, cela me suffit.
Heureux magicien , qui peut avec cela payer le terme de son palais.
— Homme généreux, s'écrie Gringalet.
Et le second acte finit sur ce mot de la reconnais-* sance.
Au troisième acte, nous assistons à l'entrevue de W^ Gringalet ressuscitée, avec son mari. Presque tout cet acte est en pantomime ; presque toute cette pantomime est en gestes d'attendrissements, cequi fait rire tous ces enfants à gorge déployée. Pleurez donc devant ces petits êtres ! — On dirait qu'ils ont déjà lu M. de Balzac, et qu'ils n'admettent ni toute
cette tendresse^ ni toute cette sentimentalité dans le mariage.
En résumé, ils ont ri et ils n*ont dépensé que deux sous. Il y a des millionnaires qui donneraient... oh ! oui^ plus de deux sous pour en faire autant.
A la fin de la représentation de la Mère Trinque forU j'ai entendu un éloge, un mot que nos auteurs paye* raient bien cher. La toile était baissée. Un enfant ne bougeait pas, et, les yeux fixés sur la baraque, il répétait :
— Encore!
Le cher petit en voulait trop, selon Tusagc, et l'invalide de service lui fît entendre raison,- la raison armée, la raison de Croquemitaine.
J'y reviens, en terminant : la salle de Gringalet est une des plus jolies que je connaisse. Son poulailler se compose des arbres voisins, où se perchent gratis des gamins intrépides. Et puis, que de pauvres petits diables arrivent, en tenant la corde, à jouir pour rien du plaisir des riches et à rire par-dessus le marché. J'ai surpris un trait d* orgueil maternel bien triste et bien louchant, à mon avis. Une petite fille, restée en dehors de l'enceinte, essayait de pleurer tout en poussant les murs (la corde) pour se rapprocher des spectateurs payants et autorisés.
— Allons, lui dit sa mère, ce serait bien la peine d'entrer, tu as déjà vu cela cent fois.
— Oui, répondit la pauvre enfant, mais toujours à la porte.
Un monsieur osa lui glisser deux sous dans la poche de son tablier. La mère fit semblant de ne pas voir, et une petite larme de reconnaissance eut pour unique confident un mouchoir do poche... et moi.
€1. — On pourrait après cela représenter chacune de nos pièces en vogue devant un parterre de néobambins.
Ils comprendraient certainement à leur manière. Nous avons une population enfantine du demimonde.
J*ai vu habiller des petits garçons en artilleurs.
J'ai vu des petites filles en saltimbanques.
Mais ce que personne ne voit plus guère, le voici : de petits garçons et de petites filles pour de vrai.